Chalut.
Dans ce billet je vais vous conter les débuts d’une de mes grandes aventures. Quoique les messages de la tablette ne semblaient pas devoir cesser et que je sois assez casanier, je n’étais pas disposer à veiller leur arrivée toutes les nuits. Tout est question d’opportunité et je ne pouvais pas manquer celle qui s’amena en la personne de Boobi le chat chatteur de chip-chop dont il a déjà été question. Il venait nous convier, moi et Odette pour une entrevue avec un dénommé Grancorpe, rat de son état. Bien sûr je ne fonçai pas tête baissée.
– Un rat ? Que veut-il ce rat là ?
– C’est pas n’importe quel rat, t’as vu ?
– Qu’a-t-il de si spécial ?
– Il a longtemps dirigé la communauté de la presqu’île, t’as vu ? C’est plus lui le boss maintenant mais il a encore du pouvoir.
– Et donc ?
– Il veut te voir ! J’crois qu’il a besoin de conseils puisque t’es chavant.
– Il est vrai que je suis assez chavant. Mais je ne vois pas en quoi mon chavoir pourrait servir les intérêts d’un rat.
– C’est qu’ c’est un peu le souk là d’ssous. Ils finiraient presque à nous foutre les j’ tons.
– Qui ça nous ?
– Moi et mes potos, t’as vu ? C’est nous qu’on est censés foutre les j ’tons aux autres habitants des sous-sols.
– Tout ça est fort intéressant. Mais dis-moi ; si je dois rencontrer ton Grancorpe, devrais-je aller dans les égouts ?
– Ben ça se peut !
– Je suis pas pour. Moi je suis un être aérien vois-tu ? Me faufiler dans des espaces restreints ça ne me dérange pas spécialement mais si c’est humide, sale, que ça pue et que c’est long, là ça me dérange un peu plus.
– Mais ça pue pas !
– Question de nez.
– Autant on peut passer par les caves, les parkings et le métro, mais ça risque de rallonger le parcours.
– J’ai tout mon temps et je suis du genre endurant.
– Ben alors t’es d’accord ?
– Possiblement. La saison est favorable pour une virée souterraine. J’irai si Odette veut bien m’accompagner.
– Oh ! mais faut pas t’en faire ! Moi et mes potos on saura te protéger.
– Là n’est pas la question. Je ne pars pas à l’aventure sans elle.
– Et elle va vouloir ?
– Ça dépend de son humeur.
– Ouais mais j’ lui dis quoi à Grandcorpe moi ?
– Que je viens si Odette vient ! Je te ferai passer le message aujourd’hui ou demain. Ok ?
– Ok ! Ben chalut alors !
– Chalut.
La proposition plut assez à notre fée. D’ailleurs elle avoua avoir déjà rencontré Grancorpe dans des circonstances qu’elle ne désira pas me dévoiler : « Ça ne te regarde pas ! » Soit. Rendez-vous fut pris avec Boobi pour le jour suivant, je confiai la garde de la tablette à Burbulle et George sans penser au préalable m’absenter plus d’une nuit. Odette se pointa au rendez-vous dans une tenue très spéciale :
– Ben dis donc ! On dirait Cat Woman. C’est peut-être pas le plus approprié pour aller voir un rat !
– Est-ce que je porte un masque avec des oreilles en pointe ?
– Non mais…
– Chut ! Cette tenue est juste parfaite pour aller dans les égouts !
– On ne va pas dans les égouts, j’ai fait promettre à Boobi d’éviter les endroits sales.
– Parce que tu crois vraiment que sa notion des endroits sales est la même que la tienne ?
– Y a intérêt sinon je reste là !
– Allez ! Fais pas ton précieux ! Tu vas nous mettre en retard !
Boobi nous attendait dans la rue Emile Zola, vers une heure du matin, planqué sous une charrette à moteur. Odette a voulu mettre les choses au clair :
– C’est quoi ton plan Boobi ?
– Quel plan ?
– Où est le rencard et par où tu passes ?
Boobi détailla son trajet, ce qui n’eut pas l’air de plaire à la fée :
– Trop étroit pour moi. Je vous attends dans le tube du métro ! Ciao !
– Quoi ? Tu me laisses tomber ?
– Je ne te laisse pas tomber ! Tu suis Boobi et on se retrouve dans dix minutes.
Contraint et forcé de faire confiance au chatteur de chip-chop. Un guide talentueux il faut l’avouer, aussi bien capable de trouver sa voie dans le noir complet que d’apporter de l’éclairage bienvenu en sautant sur des interrupteurs dans des caves. Au bout de trois minutes j’étais déjà incapable de savoir sous quel immeuble je me trouvais. Il fallut sans doute un peu plus de dix minutes pour gagner le métro, cela me sembla long et pénible, l’odeur du déodorant de Boobi m’indisposant passablement. Odette savait apparemment où nous allions déboucher car elle était tout près de là sans pour autant sembler nous attendre vraiment. Elle était occupée à taguer les murs, ce qui intrigua Boobi :
– Ah ! bah ! C’est ton pseudo ça ?
– C’est de la copie Boobi !
– Pourquoi tu signes pas « Odette » ?
– Je me dis que le tagueur qui voit son pseudo dans un endroit où il ne se rappelle pas être allé doit se poser quelques questions. C’est fun !… Tu préfèrerais que je signe Boobi ?
– Ça me déplairait pas.
– Alors non !… Bon allez ! En route ! Le rat crèche à Perrache !
On est arrivé assez vite à la station Bellecour qu’on escomptait passer le plus rapidement possible quoiqu’elle fut déserte à cette heure. Boobi et moi sommes restés sur la voie mais la gourmandise d’Odette nous ralentit un peu :
– Quelqu’un veut une friandise ? Y a des distributeurs !
– T’as des sous ?
– Con de chat ! T’as toujours pas pigé comment ça marche ?
– Y a des boulettes de viandes ?
– Non ! Que des sucreries !
– Alors sans façon.
– Y a un photomaton aussi ! Ça vous dirait qu’on se fasse une photo ?
– Tu vas nous mettre en retard !
– Et alors ?
Qu’est-ce qu’on pouvait répondre à ça ? On a attendu sagement que la fée finisse par être gavée de chocolat puis on s’est remis en route. Nous marchions dans le tube allant de Bellecour à Ampère, bien éclairés par la lueur d’Odette ; soudain celle-ci commanda un arrêt :
– Stop matous !
– Qu’est-ce qu’il y a ?
– On vient vers nous !
– Quoi ? Qui ça ? Des humains !
– Non ! Quadrupèdes ? Vous ne voyez pas ?
– Non ? Où ça ?
– Là devant tas de myopes ! Rats en vue ! Pas l’air commodes !
– Eh ! merde ! Fallait pas que je vienne sans mes potos, t’as vu !
– Tu crois qu’ils sont hostiles ?
– Aucune idée. Mais c’est peu probable dans ce coin.
– Bougez pas ! Je reviens !
Elle a filé droit vers le danger supposé. On a vu comme une traînée bleue dans son sillage puis deviné des mouvements saccadés de sa part. La connaissant il paraissait vraisemblable que les rats se carapataient. Puis sa lumière s’est approchée sur un rythme de sénateur, arrivée à une vingtaine de mètres nous avons compris qu’elle discutait avec quelqu’un. Ce quelqu’un s’avéra être un genre de rat des champs qui fut pris de stupeur lorsqu’il nous aperçut . Il resta figé sur place et, quoiqu’il était déjà probablement tremblotant avant de nous voir, il fut pris d’une sorte de crise d’épilepsie. Odette croisa les bras avec l’idée d’attendre que ça passe :
– On attend que ça passe !
On attendit. Le rat a fini par articuler quelques sons presque inaudibles :
– Tttttttt… tu m’as piépié.. tu m’as pié..
– Piégé ? Je t’ai sauvé con de rat ! Respire un bon coup, ça va passer.
On attendit. Le rat s’est calmé un peu et sa colère a pris le pas sur sa peur :
– Non ! Non ! Pas comme ça ! Vous n’avez pas le droit !
– Pas le droit de quoi ?
– De me tuer comme ça ! C’est dégueulasse ! Il fallait le faire d’un coup ! Sans que je vous voie !
– Qui a dit qu’on allait te tuer ?
– Vous n’allez pas me tuer ?
– C’est pas dans notre programme.
– Attendez ! a dit Boobi. Est-ce que j’ai faim ?… Mmm… Pas trop, t’as vu !
– Fallait bouffer quand je vous l’ai proposé ! Là personne ne mange personne ! D’accord ?
– D’accord. a dit le rat.
– C’est pas lui qui va dire le contraire !
– Bon. Comment tu t’appelles toi ?
– Herbert.
– Alors Herbert. Voici Boobi, Darwin, et moi c’est Odette. Dis ! Ça fait pas mal de temps que je n’étais pas venue dans ce coin mais des rats dans ton genre, j’en ai jamais vu dans le métro. D’où tu viens ?
– Du nord
– De nord de la ville ?
– Du nord-est précisément.
– Tu ressembles à un rat des champs.
– Campagnol ! On dit campagnol ! Je suis un campagnol amphibie !
– Amphibie ? Rien que ça !
– Parfaitement ! Arvicola sapidus tenebricus ! Je suis très rare !
– Tiens donc ?
– Parfaitement !
– T’as traversé le Rhône à la nage alors ?
– Pas du tout. Je suis passé par le métro. C’est un très long voyage dans un environnement très sec. Je vais sûrement mourir d’épuisement si je dois continuer à faire ça. C’est pour ça que je me suis enfui. Vous ne sauriez pas où je pourrais trouver de l’eau ?
– Ça dépend de quelle couleur tu la veux.
– Peu importe. Il me faut de l’eau.
– Avant tout tu dois parler ! Pourquoi dis-tu que tu t’es enfui ? Tu étais prisonnier ? Les rats qui te poursuivaient, que te voulaient-ils ?
– Je ne pensais pas être prisonnier mais quand j’ai dit que j’arrêtais tout, ils ne l’ont pas entendu de cette oreille.
– Arrêter quoi ?
– Ma mission. Je devais emmener une farcie au centre ville.
– Une farcie. C’est quoi donc ?
– C’est un concentré vitaminique. Normalement nous on n’a rien à voir avec ça, ce sont les rats bruns et les campagnols communs qui fabriquent ce truc.
– Ça se présente comment ?
– C’est des graines et des plantes séchées très finement broyées.
– Tiens donc ? Ça me fait penser à quelque chose !
– C’est mélangé avec de la salive de rats bruns, durci, et puis c’est destiné aux rats bruns des villes. Pas tous les rats bruns bien sûr, seulement certains. Mais eux ils ne portent pas la farcie. C’est les autres qui la portent.
– Quels autres ?
– Les autres ! Ceux qui sont forcés de faire ce travail. Des campagnols communs, des rats bruns… et pire encore ! Moi !
– T’es pire qu’un rat brun ?
– Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire !
– Pourquoi tu travailles si tu n’as pas envie de travailler. Prends exemple sur moi ! Trouve une sous-pente, une cheminée et deux ou trois humains sympathiques pour glaner quelque nourriture.
– Mais je ne suis pas un chat !
– Certes mais t’as une bonne gueule de NAC !
– C’est quoi un NAC ?
– Laisse tomber Darwin ! Tu ne piges pas qu’il n’a pas le choix ! Bon, Herbert, comment t’es tu retrouvé dans une telle situation ?
– On m’a dit qu’il y avait ce travail à faire et que la survie du clan en dépendait. Alors je me suis porté volontaire. On m’avait parlé de quelques centaines de mètres peinards, pas de kilomètres dans des tunnels asséchés.
– Cette histoire me semble très étrange. Pourquoi des campagnols amphibie auraient affaire à des rats bruns ? Il nous faut tirer cela au clair ! Justement nous avons rendez-vous avec un éminent rat brun qui apparemment aurait besoin des conseils de Darwin.
– De lui ? S’il n’a pas d’autre conseil que de se la couler douce sur une cheminée alors il n’est d’aucune utilité !
– Ne sois pas désobligeant ! Je suis chavant moi !
– Ça ne se voit pas au premier abord !
– Ça se voit parfaitement ! Certes beaucoup mieux à la lumière du jour. Je réfléchis mieux au grand air !
– Eh ben n’allons pas plus bas alors ! Bon elle est où l’eau que vous m’avez promise ?
– Nous ne t’avons rien promis !
– T’inquiète ! J ‘t’en trouves de l’eau moi, t’as vu ! On n’aura qu’à faire un petit détour.
Un petit détour dans un endroit qui pue mais visiblement au goût de Herbert. L’assèchement qu’il devait ressentir était sans doute proportionnel au soudain regain d’énergie qu’il montra en se roulant dans un ruissellement d’eau à la fois sale et savonneuse :
– T’es pas trop mal tombé mais vu que ça dégringole d’un pâté de maison, gare à la prochaine vague de merde !
– Venue d’un chiotte elle serait peut-être meilleure à boire ! Tu vas pas crever si t’avales ça ?
– Attendez-moi deux minutes !
Sur ce, Herbert s’est engouffré dans un tuyau où je n’aurais même pas osé passer la tête. On a attendu un peu plus de deux minutes en se demandant s’il allait revenir :
– Vous croyez qu’il en a profité pour se faire la malle ?
– Non ! Je l’entends qui revient.
Ragaillardi.
– Y a un filet d’eau fraîche à vingt mètres, si ça vous tente.
– Non merci ! Pas soif. On va pouvoir y aller ? Le temps passe !
On s’est enfin dirigés vers Perrache sans plus rencontrer grand monde. De temps en temps une ombre fugace, sans doute celle d’un rat détalant à la vue d’Odette la lumineuse. J’ignore comment fait Boobi pour trouver son chemin dans les sous-sols de Lyon, surtout quand il n’y a pas Odette à ses côtés. Nous sommes apparemment allés jusqu’à l’échangeur après avoir quitté le métro en amont de la station où Odette nous abandonna encore un temps prétextant ne pas vouloir se glisser dans un tunnel qui montait de manière assez abrupte. Sans doute un tunnel creusé par des rats, mais assez large et sec. Se retrouver dans le noir complet quand on est censé avancer au cœur d’un environnement inconnu est une sensation vraiment désagréable qu’Odette ne peut pas connaître. Cependant magnanime, elle ne traîna pas en route et fut à l’autre bout du tunnel avant nous, une lueur bienvenue. Nous débouchâmes sur une sorte de plate-forme bétonnée qui surplombait un tunnel routier. Le passage par lequel nous étions passé avait été, sur sa partie finale, réellement creusé dans le béton et je ne pus m’empêcher d’admirer l’ampleur du travail (sans doute réalisé à coups de dents) tout en trouvant le procédé passablement dangereux pour la solidité de ma bonne ville de Lyon. Boobi déclara qu’on été arrivés :
– On doit l’attendre ici ! De toute façon impossible d’aller plus loin, t’as vu !
Une vraie souricière à vrai dire. Il y avait bien une gaine métallique passant à un mètre au-dessus de nous mais, si c’était potentiellement un point d’arrivée pour un bataillon de rats, difficile pour un chat, même aussi agile que je le suis, d’envisager se balader là-dessus. Je ne voulus pas laisser trop transparaître ma nervosité :
– Je pense qu’il est déjà parti. Vous m’avez mis en retard voilà tout. On rentre ?
– Il n’est pas encore venu, t’as vu ! Il a ses guetteurs.
Effectivement, sans doute renseigné de notre arrivée, le fameux Grancorpe, un gros rat brun ayant dépassé la limite de péremption, arriva sur la plate-forme quelques minutes après nous. Il avait emprunté le même tunnel que nous et fut précédé de deux gardes du corps aussi gros que lui mais eux en pleine possession de leurs moyens physiques. S’il avait fallu se défendre j’aurais moi-même hésité pour choisir lequel attaquer le premier. Ce d’autant plus que je devinai de l’agitation sur la gaine métallique, probablement d’autres gardes. On se toisa longuement avant que Grancorpe ne prenne la parole :
– Ainsi c’est toi le fameux Darwin.
– En poil et en os.
– C’est surtout ce qu’il y a dessous qui m’intéresse, chat… chavant ?
– On le dit.
– Bien. Avant tout chose j’aimerais savoir ce que ce campagnol fait avec vous.
– Il était poursuivi par tes sbires ! Odette les a mis en déroute.
– Ah ! la fée Odette ! Toujours défenseuse de la veuve et de l’orphelin ?
– Ouais ! Et défonceuse de ta gueule de rat, si ça te pose un problème !
– Non non. Aucun problème. Mais si Darwin pense que ce sont mes sbires qui poursuivent leurs congénères ou les campagnols dans les tunnels, il se trompe totalement. Croyez bien que je déplore cette situation et c’est même un peu la raison pour laquelle je vous ai conviés. Notre société va mal.
– Sommes-nous tenus de prendre cela comme une mauvaise nouvelle ?
– Peut-être bien. Votre condition n’est pas si étrangère à la notre. Avec vous, chats de gouttières, n’avons-nous pas vécu en relative bonne entente ? N’êtes vous pas contents de nous trouver pour faire des trous ? N’avons nous pas délaissé les toits à votre profit ?
– C’est un fait.
– Alors ne veux-tu pas entendre ce que j’ai à te dire ?
– Oh ! mais je veux bien. Dans un endroit un peu moins glauque si possible.
Il faudra donc que je vous conte la suite de cette aventure mais mes prochaines communications concerneront probablement l’actualité des humains ainsi que les messages de la tablette.
Darwin