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Darwin Le Chat
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3 octobre 2015

Darwin vs Grumpy

Chalut.

 

Nous étions en juin et j’étais sur mon toit, non pas à roupiller mais à me baigner d’un chaud soleil retombant doucement entre la basilique et la tour Eiffel lyonnaise. Les hirondelles multipliaient les acrobaties dans les airs en se lançant des défis insensés tandis que les pigeons bavassaient dans leur sous-pente. Soudain je crus apercevoir une silhouette connue venant vers moi en provenance de la Saône. Je me dressais sur mes pattes : « Bon sang mais c’est… George ! » Oui ! Il revenait ! Je le fêtais comme jamais je n’aurais pensé fêter un oiseau : « Oh George ! George ! Te revoilà enfin ! » Il se posa à mes côtés.

– Hello Darwin ! How are you ?

– Bien ! Oui bien ! Et heureux de te revoir !

– As-tu reçu ma carte postale ?

– Oui merci ! Merci George !

– Et quoi de neuf ici ?

– J’ai rencontré quelques chats. Mais toi ? En as-tu croisé ?

– Des dizaines Darwin. Maintenant que je te connais je fréquente un peu plus les toits et un peu moins les bords des fleuves. Je leur ai beaucoup parlé de toi et ils aimeraient bien lire tes aventures un jour. Il faudrait que tu tiennes un blog.

– Oh oui c’est vrai ! Deviendrai-je célèbre ? Peut-être bien.

– Peut-être. En passant par Paris j’ai remarqué tu étais un peu l’archétype d’un De Gouttière parisien, du moins dans sa représentation artistique.

– En plus beau et plus costaud sans doute.

– Pour dire vrai, il y a plus de variété chez les De Gouttière que l’imagerie ne le laisse voir et la plupart des chats flânant sur les toits ne sont pas des De Gouttière mais d’heureux jouisseurs d’appartements bien situés.

– Comme partout George. Tout cela traduit sans doute l’évolution de la société car lorsque les derniers étages étaient dévolus à de misérables chambres de bonnes, la population féline des hauteurs était plus indépendante. Mais dis-moi George ! Ce soir le temps est clément et j’ai un service à te demander. Je voudrais bien retourner du côté de Fourvière car, d’après ce que m’a dit Odette, j’ai la possibilité d’y rencontrer des chèvres. Saurais-tu avec elle assurer une surveillance aérienne de mon chemin ?

– No problem ! Où est Odette ?

– Oh ! elle va venir ! Elle t’aura sûrement vu survoler la Saône si elle est chez Andrea.

 

Comme je le pensais Odette nous retrouva un peu plus tard dans la soirée. J’allai m’avitailler un peu chez un bon pourvoyeur pour ne pas partir le ventre trop léger , puis George nous fit le récit de son voyage et de ses activités pour le compte de la Gull Internationale. Vers trois heures, comme nous étions en début de semaine, la ville était déjà assez calme. Nous nous mîmes en route et je n’avais pas trop d’appréhension. J’allais devenir un De Gouttière De La Presqu’île aillant franchi trois fois la Saône dans les deux sens ! Bon c’est vrai que Passe-passe l’a déjà fait des centaines de fois mais il est un cas très particulier. Alors après avoir profité quelques instants du jardin du Rosaire, je proposai à mes camarades d’aller réveiller Grumpy pour le titiller un peu. Je crois qu’il nous a sentis venir de loin car il s’est caché en croyant nous surprendre. Malheureusement pour lui, Odette le débusqua facilement :

– Sors de derrière ce buisson cabot !

De prime abord je suis plus cordial qu’Odette, il me semble. Je ne voulais pas l’énerver d’emblée mais démarrer une discussion sur un ton presque normal tout en me maintenant sur le mur d’enceinte, hors de sa portée :

– Bonjour Grumpy ! Je suis bien content de te revoir.

– Je ne te renvoie pas le compliment !

– Ce serait pourtant fort sympathique de ta part.

– Pourquoi devrais-je être sympathique ?

– Bon après tout… Allez demander cela à un chien ! Pas étonnant que les humains vous méprisent autant !

– Les humains ne nous méprisent pas du tout ! Bien au contraire !

– Oh ! que si ! D’ailleurs leurs éléments de langage ne laissent de le souligner. Ne dit-on pas : « Un temps de chien. » pour désigner un temps pourri ?

– C’est idiot ce que tu dis ! Un temps de chien est un temps qui convient aux chiens mais pas aux humains simplement parce que les chiens sont des êtres très vaillants capables d’affronter les éléments mieux que les humains.

– Hum… Mais mener une vie de chien n’est-ce pas mener une vie dont personne ne veut ?

– Chacun ses goûts !

– Quand c’est bon à donner au chien c’est sûrement dégueulasse.

– Vu ce que vous bouffez tu pourrais allègrement remplacer chien par chat.

– Etre chien !

– A quoi je te réponds : « Avoir du chien ! »

– Ne pas jeter sa part au chien !

– Qui m’aime aime mon chien !

– Arriver comme un chien dans un jeu de quille !

– Bon chien chasse de race ! Allez du vent ! J’ai d’autres chats à fouetter ! Ah ! ah !

– Se regarder en chiens de faïence !

– Du vent j’ai dit ! Sinon je te rends la monnaie de ta pièce ! Je paye en chats et en rats ! Ah ! ah !

– Aucun problème, moi j’achète chat en poche !

– Certes,… puis tu te rends compte que c’est du pipi de chat !

– Appelons un chat un chat ! N’admettras-tu pas que le péjoratif penche côté chien ?

– Oh ! oh ! Pour être honnête je crois qu’il y a match mais pour te voir débarrasser le plancher je veux bien te donner raison.

– Ah ! Parfait ! A la prochaine alors !

– Ouais c’est ça !

Je m’éloignai tranquillement en marchant sur le mur, pas tout à fait convaincu de ma victoire. J’entendis Odette souffler à George : « Ces deux là s’entendront toujours comme chat et chien ! » Je m’apprêtais à sauter du mur pour rejoindre le chemin menant à la passerelle des quatre vents quand Grumpy m’interpella :

– Hé Darwin ! Le meilleur ami de l’homme te salue ! Hé oui mon vieux ! Bon allez ! Vas t’en avec ta mine de chat fâché ! Oh ! oh ! oh ! oh !

 

J’espère pour vous que si vous avez un chien il est moins pénible que ce Grumpy là ! Il ne m’a pas mis dans les meilleures dispositions pour allez voir les chèvres mais ça je vous le conterai dans mon prochain courrier.

 

Darwin.

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12 janvier 2019

Où l'on prend connaissance de la vraie palme d'or de la laideur automobile

Après que Odette eut déclaré que la Porsche Cayenne était la voiture la plus moche du monde et que Philémon prétendit qu’elle avait été dessinée pour Mickey Parade, je trouvai rapidement de quoi m'inscrire en faux contre la position d'Odette. Il se trouve que j’ai zieuté un peu Mickey Parade et je vois à quels véhicules il faisait référence. L'un d'entre eux me semblait avoir réellement été transposé dans la réalité

– Dis donc Odette ! Tu vois cette voiture garée en bas ? La jaune !

– Comment tu peux savoir qu’elle est jaune ? Daltonien !

– Elle a la même couleur que le jaune donc elle est jaune.

– Admettons ! Cette chiotte est une Nissan Juke. Ils voulaient l’appeler Nissan Joke mais c’était pas vendeur. Je parie qu’elle te plaît !

– Pas du tout mais cette charrette est exactement la même que celle que conduisent les Rapetou dans le Picsou que j’ai lu.

– Tu lis Picsou toi ?

– Par curiosité.

– Et donc ?

– Et donc elle est beaucoup plus moche que la Porsche Cayenne !

– Pas en rapport prix/mocheté car elle est beaucoup moins chère que la Porsche Cayenne.

– Oui mais là la copie est si flagrante que ça pourrait tomber sous le coup de l’espionnage industriel.

– Tu sais Darwin, les Mickey et les Picsou existent depuis si longtemps que les dessins sont peut-être tombés dans le domaine public.

– Cela n’explique pas pourquoi des gens se lèvent un matin en se disant : « Tiens, aujourd’hui j’ai bien envie de m’acheter la même voiture que les Rapetou, histoire d’avoir l’air d’un Rapetou. 

– Ou peut-être que ce sont des gens qui se regardent dans la glace le matin en se disant : « Avec la gueule de Rapetou que j’ai, il me faudrait la voiture des Rapetou ! »

– Ah oui ! Comme pour les chiens ! Les gens qui ont des gueules de bulldogs s’accompagnent d’un bulldog et ceux à tête de caniche s’accompagnent d’un caniche. C’est une question d’harmonie en fait.

– Je crois surtout que c’est pas l’aspect qui les pousse vers cet achat malheureux mais l’équipement.

– Oui c’est sûr, elle est bien équipée ! Elle est équipée de l’avant le plus moche, des ailes les plus moches et de l’arrière le plus moche. C’est quasiment un record du monde ! J’ai bien envie de demander à une escouade de pigeons de faire le nécessaire pour pousser ce genre de personnages insondables à aller se garer ailleurs.

– Si tu y mets le prix. a dit Riton.

– Dis donc Darwin ! A propos de voiture. Dimanche en quinze vous me laissez la télé de Grabelot ! Et sans rechigner cette fois-ci !

– C’est à propos de voitures ? Je croyais que tu ne regardais plus de courses depuis que Danica Patrick a été virée pour nullité manifeste !

– Fais gaffe à ce que tu dis matou ! Elle est très forte mais ces connards de machos ne veulent pas d’elle ! Sauf pour la course d’Indianapolis dans quinze jours.

– Ah bon ? Déjà de retour ? Sa combinaison ne sent même pas encore la naphtaline.

– Oui ben ce coup-ci c’est vraiment sa dernière course !

– Tant mieux ! Je parie un pilom qu’elle verra le bac à graviers avant le drapeau à damier.

– Pari tenu ! Débrouille-toi pour avoir un pilom d’ici-là parce que sinon je te pousse du toit en contrepartie !

– Je ne crains pas grand-chose du coup. Alors après on sera tranquille ? Plus d’histoire de courses de voitures ?

– Yep !

– C’est une bonne chose parce que franchement, je trouve quand même que c’est pas très écologique cette affaire-là ! Tous ces pneus et cette essence qui partent en fumée. Sans compter qu’ils cassent une bonne partie des voitures à chaque course !

– Sans doute. Mais par ailleurs je t’ai déjà expliqué que les courses automobiles permettent de mettre au point des technologies innovantes qui servent les performances énergétiques et la sécurité de la voiture de madame Toulemonde.

– Hin hin ! A quelque chose malheur est bon ? Pour un peu le progrès technique de 1939 à 1945 pourrait laisser envisager 50 millions de morts comme un dégât collatéral.

– Ne dis pas n’importe quoi ! La course automobile ça n’a rien à voir avec la guerre mais avec le bonheur et le fun !

– Boum ! Bruitage de l’enfer. Vroum ! Un son dans l’antichambre.

– N’importe quoi ! Con de chat !

 

Je regardai néanmoins la course d’Indianapolis en compagnie d’Odette et sans trembler. Un tiers avait été parcouru quand Danica Patrick partit droit dans le mur, ce qui n’est guère mieux que de finir dans la bac à sable. Après m’avoir traité de chat noir et de quelques noms d’oiseaux, Odette s’en alla de fort mauvaise humeur. Une mauvaise humeur dont elle ne devait guère se départir durant les semaines qui ont suivi. 

6 novembre 2022

Darwin et les cycles lunaires

Lyon 27 juin 2022

Chalut !

Laissez-moi vous raconter le jour où Philémon a tenté de s'incruster dans l'appartement de Grabelot. Nous étions en discussion sur le toit avec Grabel et la fée Odette. Bizarrement, aucun Pigeon n'avait écourté son repas pour bavarder avec nous mais à la place nous vîmes Philémon débarquer. Nous avons pensé qu'il venait prendre part à la discussion du jour, qui portait sur l'issue d'un éventuel débat entre King Kong et Konko Kalekatan et d'un combat à main nue entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Mais Philémon était intéressé par un autre sujet.

− Chalut !

− Chalut ! Cha va ?

− Cha va. Dites-moi ! Est-ce qu'il serait possible de m'héberger durant quelques jours ?

Odette a répondu du tac au tac :

− Quoi ? Chez Grabelot ?

− Ben oui !

− Sûrement pas ! Ces deux balourds foutent déjà bien assez de bordel !

− Allez quoi ? C'est juste pour dormir dans un endroit chaud.

− Pourquoi ? Il fait si froid que ça chez tes humains ?

− Non. Mais j'ai besoin de m'absenter quelques jours !

− Allons donc ! Ils ont des amis qui ont un chien ?

− Pas du tout ! Ils veulent me vermifuger !

− Te vermifuger ?

− Oui. Ils ont mis le cachet dans ma gamelle. D'ailleurs, à cause de cha je n'ai rien mangé. Vous n'auriez pas quelque chose pour moi ?

− Ah parce qu'il faut te nourrir en plus ?

− C'est juste pour cinq jours ! Vous pouvez bien m'aider, pour une fois !

− Ce n'est pas qu'on ne veut pas t'aider, juste que ta requête est invraisemblable. Pourquoi ne veux-tu pas avaler ce cachet ? C'est stupide !

− Comment pouvez-vous en juger ? Vous n'avez même pas d'humains !

− On n'a pas d'humains mais on a Odette.

− Tu leur donnes des cachets de vermifuges ?

− Pas exactement. Le vermifuge est dans la farcie. C'est du tout en un !

− Ah bon ? Alors j'en veux pas aujourd'hui !

− Tant mieux ! Cha en fera plus pour les autres !

− Vous allez vous empoisonner ! Il ne faut pas avaler de vermifuge avant le 20 avril !

− Pourquoi le 20 avril ?

− Parce que c'est marqué dans le livre.

− Quel livre ?

− Mes humains ont un livre où il est clairement marqué qu'il faut vermifuger le 20 avril !

− Seulement le 20 avril ?

− Pas seulement le 20 avril mais c'est la prochaine date où l'on peut le faire ! Et surtout faut pas le faire aujourd'hui car on est le 15 avril !

− Qu'est-ce que c'est que cette connerie ?

− C'est écrit dans le livre ! Vous ne l'avez pas lu donc taisez-vous !

− Attendez une minute ! Je reviens !

La fée Odette a disparu pour revenir peu de temps après.

− Je vois très bien de quel livre tu parles Philémon ! Si t'étais pas si con tu ne serais pas là le ventre vide ! En quelle année on est ?

− 2022.

− Alors pourquoi tu te réfères à un calendrier lunaire de 2020 ?

− Parce que la Lune a une importance fondamentale dans nos vies ! Ce n'est pas parce que vous n'y croyez pas que ce n'est pas vrai !

− Qui a dit qu'on n'y croyait pas ?

− Vous tous ! Puisque vous dénigrez mon histoire de vermifuge !

− Écoute Philémon ! La prochaine fois qu'on a une éclipse de lune un dimanche soir, t'auras qu'à venir la voir le mercredi suivant ! Avec un peu de chance elle fera un rappel juste pour toi !

− Pourquoi tu dis cha ?

− Tu piges rien ! Écoute ! Est-ce que ça t'arrive de te sentir encore plus débile que tu ne l'es en temps ordinaires ?

− Quoi ? Mais qu'est-ce que tu racontes ?

− Je t'explique comment repérer la pleine lune quand bien même tu ne mettrais pas le nez au Velux ! Un calendrier lunaire c'est en décalage permanent avec le calendrier solaire ! C'est écrit dans le texte ! Donc ton histoire de vermifuge nécessite que tu lises un calendrier lunaire de 2022 ! Ils ne l'ont pas acheté tes humains ?

− Ben... pas que je sache.

− C'est sûrement parce que celui de 2020 ne leur a servi à rien. Ou qu'ils sont passés à autre chose. L'humain c'est un être inconstant par nature !

− Je crois qu'ils sont passés à l'horoscope ! Mon humaine lit tous les matins les horoscopes à voix haute et les commentaires vont bon train. En même temps, cha m'arrange puisque je suis Vierge comme mon humaine !

− T'es né en août toi ?

− Non. Le 17 septembre.

− Cha m'étonne pas que tu sois de la fin de l'été !

− Pourquoi ? Qu'est-ce qu'il y a encore ?

− Les chats du printemps sont plus vigoureux ! Moi je suis né le 20 mars à minuit une, on voit facilement la différence !

− N'importe quoi ! C'est pas parce que t'es plus grand que t'es plus vigoureux !

− Y a même pas photo !

− J'oserais dire qu'il n'a pas tort, sans vouloir te vexer Philémon !

− Et même si c'était vrai ! C'est pas sur un seul exemple qu'on peut dire que les chats du printemps sont plus vigoureux ! Tenez ! Grabel, vous n'allez pas me dire qu'il est plus vigoureux que moi !

− Lui c'est pas pareil ! C'est un matou !

− Je suis né le 2 février de toute façon. C'était l'hiver.

− Ah t'es Verseau ? Comme mon humain ! J'aurais pas cru.

− Pour ta gouverne Philémon, les gens nés le 2 février ne sont pas Verseau mais Capricorne.

− N'importe quoi ! Tu perds la tête Darwin !

− Pas du tout ! Les seuls véritables Verseau sont ceux qui sont nés juste avant le 20 février ! Tous les autres sont Capricornes !

− Dernière nouvelle ! C'est la meilleure celle-là ! Et tu vas me dire que je ne suis pas Vierge ?

− Puisque tu es né le 17 septembre, je dirais que tu es né à la limite du Lion et de la Vierge. Si tu étais né le premier septembre tu serais bien plus franchement Lion.

− Et alors toi tu es quoi ?

− Moi je suis Poissons tout de même ! Tout cha c'est grâce à la précession des équinoxes ! Je suis né le premier jour du printemps, qui est parfois le dernier jour de l'hiver, mais le printemps se déplace un peu tous les ans par rapport aux étoiles. Environ tous les 26000 ans il revient au point de départ. Si on suppose que les babyloniens avaient, il y a plus de 2400 ans, déjà découpé le zodiaque en 12 constellations, alors le premier jour du printemps s'est décalé d'environ une constellation depuis les babyloniens. Sans la précession des équinoxes je serais queue de poisson-tête de bélier. Bien sûr, ceux qui écrivent les horoscopes ne se vantent pas du fait qu'ils donnent à ceux qui sont nés sous le signe du Verseau l'horoscope du signe des Poissons. D'ailleurs cha n'a pas d'importance puisque les horoscopes que lit ton humaine n'ont sans doute pas la moindre valeur astrologique !

− Mon pauvre Darwin ! En guise de chat chavant tu dis dans un même mouvement des choses tout à fait vraies et tout à fait idiotes ! T'es pas d'accord avec moi Grabel ?

− Oh tu sais, moi je ne comprends même pas ce que ça signifie d'être né sous le signe du Verseau ! Et d'ailleurs je ne sais vraiment pas à quoi cha lui sert à Darwin d'être né sous le signe des Poissons alors qu'il n'a jamais reçu une seule pluie de poissons !

− Grabel ! Il n'y a aucune raison de penser que les pluies de poissons tombent plus souvent sur la tête de ceux qui sont nés sous le signe des Poissons. Être né sous le signe des Poissons ça veut dire que le jour où on est né, si on trace une ligne droite entre la terre et le Soleil et qu'on prolonge cette droite loin, loin derrière le Soleil, on finira par passer au voisinage d'étoiles appartenant à la constellation des Poissons.

− Ben non ! Être né sous le signe des Poissons cha veut dire que ta ligne droite atterrit dans la constellation du Verseau. Justement pour la raison que je viens d'évoquer !

− Oui d'accord ! Vu comme ça, tu n'as pas tort.

− De toute façon je n'aurais pas dit cha comme cha !

− Et tu l'aurais dit comment gros malin ?

− Tout simplement qu'à midi le jour de notre naissance, en regardant vers la constellation des Poissons, on ne verrait aucune étoile de la constellation du Verseau puisque cette constellation serait pile poil derrière le Soleil.

− C'est complètement con ! A midi tu pourrais bien tenter de voir n'importe quelle étoile de n'importe quelle constellation, tu verrais que dalle !

− Hum... c'est juste.

− Ce que tu dois comprendre Grabel, c'est qu'on parle là d'astrologie tropicale. L'astrologie tropicale découpe le zodiaque en 12 parts de 30°, elle est liée à la position relative de la terre et du soleil. Et c'est en ce sens que Darwin se goure complètement quand il croit que les astrologues ne prennent pas en compte la précession des équinoxes par ignorance ou par malhonnêteté. Aujourd'hui être astrologue ça semble être un métier pas franchement sérieux, les vrais scientifiques se sont les astronomes. Mais à l'origine l'astrologie ce n'était pas moins que l'étude des astres, bien sûr à une époque où la science baignait dans les mystères divins, ce qui ne changeait rien à la difficulté de l'étude et aux mérites des résultats obtenus. Les humains ont appris des choses essentielles à force d'observations minutieuses et patientes. Et ces mêmes humains connaissent depuis très longtemps la précession des équinoxes ! Alors vous croyez vraiment que les astrologues sérieux auraient fait l'impasse là-dessus ?

− Ben il faut croire que oui ! Puisque ceux qui sont nés quand le Soleil est dans la constellation des Poissons sont majoritairement déclarés Bélier.

− Mais c'est ainsi parce que ça n'a que peu d'importance ! D'ailleurs les constellations n'ont même pas toutes la même largeur et elles se chevauchent souvent. On pourrait bien enlever une étoile au Lion pour la refourguer à la Vierge, le Loin dessiné par les étoiles résiduelles n'aurait pas moins l'air d'un Lion et la Vierge pas moins l'air d'une Vierge ! Tout ça n'a pas d'importance parce que l'astrologie tropicale est principalement une étude du système solaire, pas d'un système fait d'étoiles qu'on distingue à l'œil nu à condition de ne pas être myope comme un chat !

− Ah non ! On ne va pas recommencer avec cha !

− Toujours est-il que l'astrologie liée aux signes du zodiaque ça dépend surtout du couple terre-soleil ! Et dans le couple terre-soleil, que pourrait bien remarquer quelqu'un qui aurait la mauvaise idée de rester tout le temps au même endroit comme un con de chat de gouttière ? Hein ?

− Ben... que le matin le Soleil se lève et que le soir il se couche.

− C'est pas faux ! Mais ce qui compte c'est surtout l'heure à laquelle il se lève et à laquelle il se couche. Ce qu'ont en commun deux 20 mars successifs, c'est l'heure où le Soleil se lève et se couche. Et même si ce ne marche pas à tous les coups, il y a plus de chances que sur ce toit il fasse plus chaud un 20 mars qu'un 20 décembre et moins chaud un 20 mars qu'un 20 juin.

− C'est bien ce que je dis ! La température et toutes les bonnes choses du printemps rendent les chats du printemps plus vigoureux !

− Ah oui ? Et les chats de l'hémisphère sud, ils sont plus vigoureux gros malin ?

− Ce que dit Philémon est très juste. L'influence du soleil sur les gens qui naissent n'est pas nécessairement la même d'un hémisphère à l'autre. Elle est potentiellement différente d'une latitude à l'autre !

− Et pourquoi pas d'une longitude à l'autre tant qu'on y est ?

− Parfaitement ! C'est pour ça qu'on prend en compte l'heure et le lieu de naissance dans le calcul de l'ascendant.

− Mais tu y crois, toi, à tout cha ?

− Croire à quoi Grabel ?

− Ben, à ces histoires de signes.

− Tu veux dire, est-ce que je crois que les astres et notamment le Soleil peuvent avoir une influence sur les êtres vivants de la terre ?

− Oui, voilà, un truc comme cha.

− Je crois que le contraire serait étonnant. Par contre reconnaître l'influence des astres sur les individus et reconnaître qu'il y a des individus capables de bien interpréter cette influence sur les individus, ce n'est pas la même chose. Toujours est-il que si tu es né sous le signe du Verseau tu es bien Verseau et non pas Capricorne comme le pense Darwin !

− Non c'est faux ! Si la définition du signe est donnée par la position dans le zodiaque du soleil vu de la terre, alors Grabel est bien Capricorne !

− Oui, si ! Si on trouve l'un de ces astrologues qui pensent que c'est plus important que le fait que Grabel soit né le 2 février, alors cet astrologue lui fera un thème astral en supposant qu'il est Capricorne. Mais la plupart des astrologues font essentiellement de l'astrologie tropicale, astrologie qui au final est relative aux saisons. Dans ce cas ils pensent que les lointaines étoiles ou galaxies dont la vue est gâchée par le Soleil ne jouent qu'un rôle négligeable sur les êtres de la terre. Et moi je pense qu'un chat qui se dit chavant et croit devoir donner des cours de physique aux autres devrait être d'accord avec ça ! Parce qu'on est dans le domaine de la gravité et du rayonnement ! Tu piges ?

− Vu comme cha.

− Pour ma part je pense qu'un astrologue capable de dresser un bon portrait de toi juste à partir du lieu, du jour et de l'heure de ta naissance, a intérêt à avoir un très gros cerveau ! En outre il y a des choses qu'il ne peut pas maîtriser. Deux jumelles nées dans un intervalle suffisamment court pour avoir le même ascendant peuvent paraître avoir beaucoup de traits de caractère en commun mais ça n'est probablement pas toujours vrai.

− Moi et mon frère on ne se ressemble pas vraiment mais j'ignore si on a le même ascendant.

− Sûrement, vu que chez les chats l'affaire est souvent vivement menée. Mais même si deux jumelles montrent une forte ressemblance en grandissant ensemble, rien ne dit qu'elles seraient aussi semblables si on les avait séparées à la naissance. Pour vraiment miser tout sur l'astrologie, il faut supposer que la première respiration d'un être sur terre surpasse en importance toutes ses interactions sociales des jours et des années qui suivent.

− Personne n'a dit qu'il fallait tout miser sur l'astrologie. Moi ce qui m'intéresse c'est de chavoir s'il y a effectivement des astrologues capables de déceler un trait de caractère qui restera à vie, quelles que soient les interactions sociales.

− Si c'est le cas, alors le problème reste entier quand on pense comme moi qu'il s'agit essentiellement de comprendre l'influence des champs gravitationnels et du rayonnement solaire.

− C'est peut-être pas de cha qu'il s'agit !

− Si c'est pas de ça, c'est de quoi selon toi Philémon ?

− C'est peut-être une question de flux cosmiques ! Alors peut-être que les flux cosmiques d'énormes étoiles ou galaxies très loin de nous ont plus d'influence que notre propre étoile.

− Appelle ça flux cosmique ou rayonnement cosmique, permets-moi de douter qu'il soit plus important que le rayonnement solaire sans qui tu n'existerais pas !

− Si tu veux.

− OK. Donc on oublie cette histoire de flux cosmique, c'est chiant ! Et concentrons-nous sur l'essentiel ! L'astrologie croit pouvoir bien appréhender l'influence du soleil parce que celle-ci est flagrante et avec des cycles de 365 jours, ce qui est assez court et permet de repérer facilement des régularités. Mais si à l'origine l'astrologie était l'étude des astres, elle était l'étude des astres visibles et notamment les planètes visibles du système solaire. Si on veut prendre en compte l'influence des autres planètes, qui se déplacent en permanence les unes par rapport aux autres, alors les choses deviennent infiniment plus complexes.

− Inextricables même.

− Bien sûr on peut supposer que même une aussi grosse planète que Jupiter n'a qu'une influence négligeable par rapport à celle du soleil. Pourtant, dans leur culture populaire les humains ont gardé l'expression : « Les planètes étaient bien alignées. » Un vrai astrologue s'occupe de la position des planètes ! Or deux chats nés le premier jour du printemps à des années différentes n'ont pas le même alignement de planètes.

− Quand je suis né, les planètes devaient être sacrément bien alignées !

− Prétentieux !

− Moi ce que je constate c'est qu'il n'y a jamais eu de pluie de poissons alors que tu es du signe des Poissons.

− Il pleuvra des poissons sur ce toit quand je serai tout seul sur ce toit ! C'est vous qui me portez la poisse !

− Si tu veux tu restes tout seul sur ce toit et moi je prends ta place sur le sofa de Grabelot.

− On vient de te dire que tu peux très bien rentrer chez tes humains et manger tes croquettes et ton cachet.

− Non. Vous m'avez juste dit que je m'étais trompé de calendrier !

− Philémon ! Tu ne risques rien à bouffer ton cachet ! C'est juste que le vermifuge sera plus efficace si tu le prends le 27 ou le 28 avril. On peut peut-être négliger l'influence de Jupiter mais pas celle de la Lune ! Lequel d'entre vous connaît son signe lunaire ?

− Il y a des signes lunaires ?

− Mais bien sûr qu'il y a des signes lunaires ! L'inclinaison de la terre par rapport au plan écliptique est le principal facteur de saisonnalité. Si on a donné le nom de Balance au signe qui commence à l'équinoxe d'automne, ce n'est pas un hasard ! Peut-être que ceux qui faisaient de l'astrologie en Amérique du Sud n'auraient jamais symbolisé l'entrée dans le printemps par un Bélier, puisque là-bas c'est l'entrée dans l'hiver, plutôt le moment où l'on rentre les troupeaux.

− Si on était dans l'hémisphère sud, ce serait Philémon le chat vigoureux et Darwin le chat langoureux ?

− C'est possible.

− Je ne suis pas langoureux !

− On n'est pas dans l'hémisphère sud alors je ne vois vraiment pas pourquoi on parle de cha !

− Cha ne t'intéresse pas de chavoir que tous les horoscopes des êtres du sud sont faux ?

− C'est leur problème, pas le mien !

− Revenons à nos chatons ! Si on pense que c'est très différent d'être né face au soleil plutôt qu'au beau milieu de la nuit, il est légitime de s'occuper du lieu et de l'heure de la naissance. L'ascendant permet de prendre en compte cette différence mais un vrai astrologue doit aussi savoir où se situaient les planètes par rapport à la terre. Or celui qui pense qu'il est important de savoir où se situe Vénus, parfois à l'opposé du soleil, parfois proche de la terre, n'est tout de même pas idiot au point de ne pas s'apercevoir qu'avant de s'intéresser à Vénus, il faut s'intéresser à la Lune ! La position de la Lune mérite un signe astral plus qu'une simple prise en compte dans un thème astral. C'est pour ça que chez Philémon on peut trouver un livre entier consacré au calendrier lunaire et pas un livre consacré au calendrier de Vénus ou de Mars ! En termes de gravité et de rayonnement, avec le Soleil et la Lune, on est servi.

− Je ne connais peut-être pas mon signe lunaire mais sur la Lune elle-même, j'en connais un rayon !

− Voyez-vous ça ?

− Parfaitement. Selon certaines hypothèses, la Lune serait née quand une planète de la taille de Mars dénommée Théia a percuté la Terre il y 4.5 milliards d'années. Selon une autre hypothèse elle serait née après plusieurs percussions de la Terre par des planètes plus petites. En fait, je pense qu'il est impropre d'appeler la Terre « Terre » avant cette ou ces collisions, on devrait l'appeler la Préterre !

− Non ! C'est moche ! Choisis autre chose !

− Les humains l'appellent parfois la proto-Terre.

− Pourquoi pas la Serre ? Vu que le S arrive juste avant le T dans l'alphabet.

− Va pour la Serre. D'ailleurs il faisait sûrement très chaud sur cette planète.

− Je ne crois pas que cha s'est beaucoup refroidi après le ou les chocs que la Serre a subis. Du moins cha a mis longtemps. En tous cas aucun chercheur n'a donné un modèle parfait et accepté par tous ses pairs. Un tel modèle doit expliquer les différences de composition chimique de la Terre et de la Lune, il doit établir les vitesses de rotations de la Serre et de Théia, la vitesse et l'angle de collision. Ceux qui croient à l'hypothèse d'une seule collision avec Théia pensent que la Lune a été créée par l'accrétion des éléments éjectés dans l'espace lors de la collision. Au début la Lune aurait été très proche de la Terre avant de s'éloigner peu à peu. Il est admis que les marées créées par les interactions gravitationnelles entre la Lune et la Terre ralentissent la vitesse de rotation de la Terre. Et c'est ce ralentissement qui conduit à l'éloignement de la Lune. Il y a 4.5 milliards d'années la lune orbitait à 25000 kilomètres de la Terre et celle-ci faisait un tour sur elle-même en un peu plus 6 heures. Il y avait 1434 jours par an !

− Quoi ? 6h ! Mais si on dormait 12 heures de suite alors on était obligé de dormir le jour ?

− N'est-ce pas déjà ce que vous faites ? S'il y a bien une race qui ne devrait pas s'inquiéter de ça, c'est la vôtre.

− De toute façon il n'y avait aucune vie sur Terre il y a 4.5 milliards d'années ! Mais quand les premiers animaux capables de sortir de l'eau sont apparus, ils valaient mieux qu'ils sachent nager parce que si la Lune était plus près, alors les marées étaient forcément plus fortes. Sûrement ces animaux-là étaient cons comme des manches à balais, alors ce n'était pas très important de savoir sous quel signe lunaire ils étaient nés. Mais maintenant que Odette nous a parlé de ce signe lunaire, j'aimerais bien chavoir de quel signe lunaire je suis. Comme le soleil ne contribue que pour un tiers aux marées terrestres, je me dis que l'astrologie basée sur le signe lunaire est peut-être deux fois plus importante que celle basée sur l'astrologie tropicale.

− C'est un peu plus compliqué que ça Darwin. Il suffit justement de constater les différences d'ampleur des marées quand la Lune est dans l'axe Terre-Soleil et quand elle est perpendiculaire à cet axe. Donc, selon moi, une bonne astrologie devrait avant tout se baser sur les positions respectives de notre planète, de la Lune, son unique satellite et du Soleil, son étoile. Que Jupiter, Mars où les autres aient un rôle à jouer, c'est possible, mais il me paraît minime. Sinon, pour information tu es du signe des Poissons, ascendant Scorpion et ton signe Lunaire est Vierge.

− Comment tu le sais ?

− Je connais ta date, ton heure et ton lieu de naissance banane !

− Et moi ?

− Minute Grabel ! On parle de moi là ! Quand tu dis que mon signe Lunaire est Vierge, cha veut dire quoi ?

− Qu'en prolongeant une ligne droite dont l'origine est la Terre et qui passe par la Lune, on finirait par passer au voisinage d'étoiles appartenant à la constellation de la Vierge !

− La constellation de la Vierge pour de vrai ou bien cette portion du ciel de 30° qui se déplace un peu chaque année avec la précession des équinoxes ?

− Franchement Darwin... t'es super chiant !

− Il faut être précis sinon cha sert à rien !

− Tu te doutes bien que ceux qui font de l'astrologie tropicale, donc en découpant le zodiaque en 12 part de 30°, utilisent cette même découpe pour le signe lunaire. Sinon ça deviendrait complètement incompréhensible.

− Donc quand je suis né, en vrai la lune était peut-être dans la constellation du Lion.

− C'est possible mais ça n'a aucun intérêt de le savoir puisqu'il s'agit d'astrologie tropicale.

− Tout ce que je dis c'est que je devrais mieux être un Lion.. pour un chat ce serait logique.

− Mais t'es vierge ! En astrologie tropicale ton signe lunaire c'est Vierge que ça te plaise ou non !

− Ok... Pas besoin de s'énerver ! Du coup... cha dit quoi de ma personnalité ?

− Que tu es égocentrique, prétentieux et têtu !

− N'importe quoi !

− Pas besoin de faire ton thème astral pour s'en rendre compte Darwin ! Mais si tu veux en avoir la certitude, vas voir un chat astrologue !

− J'en connais pas... A mon avis ce taré de Saint-Sauveur est né un jour où la lune était le plus loin de la terre et perpendiculaire à l'axe Terre-Soleil. Ça a dû lui aplatir le cerveau !

− Mieux vaut ne pas creuser la question parce qu'on pourrait bien découvrir que c'est toi qui es né à marée basse.

− Je suis né à marée basse ?

− En fait, non... plutôt haute.

− Et voilà ! Je t'ai dit que pour moi, tout était nécessairement parfaitement aligné. Cha se voit non ?

− Quand tu es né, le seul alignement notable était celui formé par la Lune, la Terre, Mercure et Vénus.

− Et moi ?

− Et moi ?

− Un peu de patience vous deux ! On parle de mon thème astral là ! Cha me semble pas mal comme alignement ! Super même !

− C'est franchement banal je vais te dire.

− Non je ne crois pas ! La preuve en chair et en os !

 

Un peu après Odette consentit à donner à Grabel et Philémon leur ascendant et signe lunaire. Quand on sut que les jours de leurs naissances, sans surprise, il n'y avait pas d'alignement notable de planètes, Philémon consentit à rentrer chez lui avaler ses croquettes et son cachet tandis que Grabel et moi décidâmes de rentrer pour la sieste.

− Je me demande comment aurait tourné cette discussion si Aïcha avait été là. a dit Grabel.

− A mon avis on y serait encore.

− Sans même parler des pigeons.

− Parfois la tranquillité tombe à point nommé.

− C'est juste.

− Je suis né sous une bonne étoile il faut dire.

− Laquelle par exemple ?

− Si on te le demande, tu diras que tu ne le sais pas !

− D'accord.

 

Ainsi se termina cette discussion du mois d'avril. Ensuite nous avons vainement scruté un alignement jugé remarquable de sept planètes dans le ciel des fins de nuits du mois de juin 2022. Odette dit que notre échec tient à nos faiblesses physiologiques mais c'est surtout qu'on vit à Lyon ! Franchement, que fait cette municipalité écologiste en matière de lutte contre la pollution visuelle ? A mon avis pas grand-chose !

 

Ah ben chalut !

 

Darwin.

25 octobre 2020

Pluie chalorique !

Lyon 25 octobre 2020

Chalut !

Voyez comme le gouvernement fait bien les choses ! Le confinement c’était super pour les chats de gouttière et un peu pénible pour la plupart des humains. Mais le couvre-feu, voilà qui permet de satisfaire les chats de gouttières et les humains non-noctambules. Les humains pour la plupart ne sont pas noctambules et nous, débarrassés des noctambules, qui comptent assez souvent au nombre des pires humains existants, nous avons le loisir de nous balader dans la rue sans grand danger de 21h à 6h du matin. Autant vous dire qu’on en profite bien, ce qui est tout de même un peu fatigant je dois le dire. Donc la journée j’ai tendance à pas mal dormir. En temps ordinaire vous aurez déjà constaté que quand je regarde des choses sur l’ordinateur de Grabelot, Grabel est souvent en train de roupiller. Eh bien l’autre jour, tandis que j’étais bien fatigué et que je me reposais sur le sofa, Grabel était en train de « surfer » sur Duckduckgo, le moteur de recherche qui ne nous espionne pas, contrairement aux drones-mouches. Et donc soudainement il m’appela :

– Viens voir cha Darwin !

– Je dors Grabel !

– Ben non ! Ou alors laisse-moi te dire que tu parles en dormant ! À ta place je m’inquiéterais.

– Bon OK ! Tu as gagné. Dis-moi quoi !

– Viens voir cha !

– J’ai la flemme là. Tu peux pas me dire ce qu’il y a à voir ?

– Viens voir je te dis ! Tu ne vas pas en croire tes yeux !

De mauvaise grâce je consentis à me lever, à descendre du sofa et à faire le bond nécessaire pour sauter sur la table. Malencontreusement j’atterris sur le clavier, ce qui eut pour effet d’arrêter le navigateur et d’ouvrir le traitement de texte. J’y vis le signe que je devais bientôt écrire à mes correspondants. Grabel y vit le signe que j’étais vraiment un chat maladroit !

– Les pattes dans le plat ! Bravo Darwin !

– C’est pas bien méchant. Tu vas la retrouver ta page.

Ce qu’il tenta de faire en retapant dans notre canard de recherche, et de manière bien pataude, les mots suivants : « pluie de poissons ».

– Ben dis donc ! C’est laborieux. On dirait que c’est moi le chat d’appartement et toi le chat de gouttière.

– Parce que tu crois que tu pattuscris plus vite que moi ?

– Un peu oui.

– De toute façon bien moins vite que George ou Odette.

– Je ne vois pas le rapport ! En plus, pour ta gouverne, il y a un historique des pages consultées. Mais encore faut-il chavoir jouer un peu mieux que toi avec la souris. Pour un chat cha ne devrait pas être sorcier !

– Pour un chat chadique comme toi, j’imagine effectivement que c’est une vieille habitude.

– On m’a interdit de manger des oiseaux, pas des souris à ce que je chache… et chasse.

– Et des poissons ? On t’a interdit d’en manger des poissons ?

– Pas que je chache.

– Ou pêche.

– Je ne pêche pas ! Tu m’as pris pour un chat-ours.

– Non, cha c’est du fromage !

– Quoi ?

– Le chaource. Un délichieux fromage.

– De chèvre ?

– Non, de vache.

– Cheu cheu cheu cheu cheu.

– Alors moi, tu vois ? J’en ai un peu marre des croquettes et de la farcie !

– Si t’en as marre de la farcie, donne-moi ta part !

– Et puis quoi encore ?

– Ben alors pourquoi tu dis que t’en as marre ?

– C’est pas que je veux arrêter la farcie. C’est juste que j’aimerais varier un peu les plaisirs.

– Est-ce que Odette t’a fait goûter la farcie goût bœuf ?

– Non. Elle m’a fait goûter la farcie goût Tagada.

– Quel goût cha a ?

– Ben Tagada !

– Oui mais c’est bon comment ?

– Aux dernières nouvelles… comme du vomi. Du moins c’est le souvenir que j’en ai.

– Je préfère le bœuf.

– Moi aussi figure-toi ! Ou le poisson.

– Ah oui, au fait ?

– Ben j’ai demandé à George s’il y avait moyen que lui ou l’une de ses acolytes me ramène du poisson.

– De la Saône ?

– Du Rhône, de la Saône ou du marché ; je ne vais pas faire la fine-bouche.

– Tu devrais car ceux de la Saône et du Rhône ont le goût Tagada.

– Jure ? Pas s’il les pêche en amont du site pétrochimique quand même ?

– La pétrochimie ne commence pas aux portes sud de Lyon, Grabel ! Pense à tous ces gosses suisses ou français qui bouffent des fraises Tagada ou des Schtroumpfs, après quoi ils pissent bleu. Sans compter tous les jardiniers du dimanche qui font pousser des salades dans des bidons de Round-Up.

– Si on va par là, c’est pollué partout !

– Sans doute.

– Et la mer aussi du coup.

– Oui mais moins. Comme c’est grand c’est plus dilué. Donc il vaut mieux que George t’amène du poisson de mer. Et comme la mer c’est loin, il vaut mieux qu’il le vole à un poissonnier. Dans ces conditions autant demander à Odette.

– Odette préférera sûrement m’amener du poisson goût Tagada.

– Et George ? Qu’a-t-il dit ?

– Il n’a pas eu l’air motivé à me rendre ce petit service. Il m’a répondu :« Ça tombe pas du ciel ! »

– Ben non cha tombe pas du ciel. C’est pour cha qu’on lui demande d’en pêcher ou d’en voler !

– Eh ben c’est faux

– Quoi ?

– Que cha tombe pas du ciel ! Des fois cha tombe du ciel ! Et en voilà la preuve ! Une pluie de poisson mon vieux ! Qu’est-ce que tu dis de cha ?

– Oh !… Mais c’est… C’est…

– Magnifique n’est-ce pas ?

– D’un certain point de vue... oui. Ils sont morts ?

– Certains ont l’air bien vivants !

– Je ne trouve pas.

– Moi je trouve que si !

– C’est sûrement qu’ils sont tombés d’un énorme camion qui portait un non moins énorme aquarium et puis l’aquarium s’est brisé. Je ne vois pas d’autre explication.

– Mais non Darwin ! C’est une pluie de poissons ! C’est écrit sur la légende de la photo ! C’est un pur don du ciel Darwin ! Y a plus qu’à croquer dedans ! À condition d’arriver avant ces connards de clébards bien sûr.

– Euh attends… Je ne prends rien pour argent comptant moi !

– Incrédule ! La photo parle d’elle-même !

– Tu as lu l’article ?

– Pas encore.

– Lisons-le !

Ce que nous fîmes. Et c’est alors que nous apprîmes que les pluies de poissons existent bel et bien et que c’est un phénomène, pas si fréquent certes, mais rapporté en de nombreux lieux et divers moments de l’histoire. Don du ciel ? Oui c’en est un puisque cela ressort d’un phénomène météo appelé trombe, une forme de tornade qui élève une masse d’eau et les poissons qu’elle contient. Comme tout ce qui monte doit redescendre, à part les sondes spatiales, le ciel finit par recracher ce qu’il a volé à la mer ou aux rivières, sauf qu’il ne s’embarrasse pas pour essayer de le reposer au même endroit ; alors parfois une pluie de poissons s’abat sur une ville.

– Si je comprends bien, c’est quand il pleut des trombes d’eau qu’il faut guetter l’arrivée des poissons.

– Je ne suis pas sûr qu’il faille souhaiter une pluie de poissons.

– Mais bien sûr qu’il faut la souhaiter ! Ce serait un festin assuré.

– Grabel ! Des poissons qui tomberaient à Lyon viendraient sûrement de pas bien loin ; du Rhône par exemple. Que des poissons goût Tagada !

– Pas grave ! Je prends le risque !

– En plus de cha si des poissons tombent de haut, cha pourrait percer les tuiles du toit, et alors ce serait vraiment la tuile !

– Non Darwin ! Car il est écrit :« Pour qu’ils puissent être aspirés, il ne faut pas qu’ils soient trop gros ; comme des sardines ou des petites carpes. » Moi des sardines ou des petites carpes cha me convient parfaitement.

– Sur cette photo ils n’ont pas l’air si petits que cha. En plus ils sont tous du même côté de la route ! Tu ne vas quand même pas me faire croire qu’à une époque où la moitié des humains filme n’importe quel truc débile et ordinaire, aucun n’a filmé cette supposée pluie de poisson ? Sérieusement, des fois tu es d’une crédulité stupéfiante !

– Bon alors ? C’est vrai ou c’est faux cette histoire de pluie de poissons ?

– Je ne sais pas mais en tout cas, si c’est vrai, cette photo illustre mal ce phénomène. Cherchons une autre page ! Je veux les voir tomber du ciel !

– Et alors tu y croiras ?

– Possiblement !

– Et qu’est-ce qui te prouverait que ces poissons ne sont pas tombés d’un avion-aquarium géant ? Hein ? Malin que tu es ?

– Arrête de parler comme Philémon ! J’y croirai si l’information est bien étayée et corroborée par des témoignages fiables.

– Et comment fais-tu pour reconnaître une information bien étayée et corroborée par des témoignages fiables ?

– Grabel, si des scientifiques de renom se groupent pour monter un canular géant faisant état d’un phénomène impossible en réalité, alors, il est vraisemblable que je me ferai avoir. En attendant le doute subsiste quant à cette histoire de pluie de poissons.

– Si les tornades arrivent à soulever des maisons, je ne vois pas pourquoi elles ne soulèveraient pas des poissons !

– Sans doute ! Mais s’il est vrai que la mer est une décharge de plastique, je ne vois pas pourquoi une trombe soulèverait spécifiquement des poissons ! Il devrait y avoir l’emballage avec ! Ou bien plus vraisemblablement des algues et toutes sortes de créatures marines ! Or ta photo est trop propre pour être honnête et tes poissons se ressemblent tous !

 

Sachez qu’on a cherché une page avec une explication scientifique accompagnée d’images ne laissant pas de place au doute. Or l’explication scientifique semble bien être cette histoire de trombe, cette tornade qui a la spécificité de se balader sur une étendue d’eau et a donc la force suffisante pour soulever les petits animaux qui s’y trouvent. Rien de divin ou de paranormal donc. Mais Terre-nette a cela d’étrange que même des pages qui annoncent « la vérité sur les pluies d’animaux » ne donnent souvent que des explications spartiates, ou bien une vérité qui n’est que celle de la personne qui a fait la page. Et le pire c’est qu’on y retrouve très souvent la photo qui a fait saliver Grabel et qui est bien celle d’une chute accidentelle, non pas du ciel mais d’un camion, raison pour laquelle tous les poissons sont du même côté de la route. C’est dingue quand on y pense le manque de sérieux de la race des hommes ! D’autres sites, ayant pourtant assez peu l’apparence du manque de sérieux, se contentent de donner l’explication que je vous relate. Une trombe passe sur un marais où se tiennent des milliers de grenouilles et celles-ci sont emportées puis finissent par retomber. L’histoire regorge semble-t-il de témoignages de pluie de grenouilles. Mais le problème c’est que la mention de ces témoignages lointains laisse entendre qu’il pleuvait des grenouilles et uniquement des grenouilles. Or comme je l’avais moi-même signalé à Grabel, il me semblait impossible qu’une tornade soit sélective au point de n’emporter que des grenouilles et rien d’autre. En fait il est fort possible qu’il soit tombé autre chose que des grenouilles, au moins des rejets de la végétation et des insectes, mais ce qui a marqué les gens c’est la chute des grenouilles, pas celle de choses dont ils ont plus l’habitude. Si c’était seulement des grenouilles, alors on comprend aisément que certaines personnes s’emparent de ces histoires pour dire que c’est du paranormal ou même la preuve que Dieu fait pleuvoir ce qu’il veut. Moi je veux plutôt croire à deux autres solutions. Je n’y connais rien en météo mais je me dis que la trombe ne peut pas choisir de ne soulever que des grenouilles dans le marais sans aucune végétation. Mais peut-être qu’au moment où la trombe meurt, la différence de densité et de forme entre les grenouilles et la végétation fait que les grenouilles ont tendance à retomber à un endroit et la végétation ou d’autres animaux ailleurs, les moins denses restant plus longtemps dans le vent. Une autre explication un peu plus alambiquée serait que les grenouilles ne sont pas aspirées par accident mais qu’elles provoquent elles-mêmes cette aspiration. Il est avéré que des colonies d’araignées se déplacent parfois ainsi par millions en profitant du vent. Mieux vaut ne pas être arachnophobe si vous habitez dans la zone où elles retombent. Ce serait sans doute plus difficile pour des grenouilles, qui sont vraiment plus lourdes, de faire la même chose, mais comme elles sont assez douées pour prendre de l’élan, ce n’est peut-être pas impossible, non ? Toujours est-il que Grabel, apprenant que les grenouilles faisaient partie de ces espèces qui tombent en pluie comme des poissons, s’est mis à réfléchir à la pluie la plus réjouissante qui puisse être.

– Peut-être qu’il vaudrait mieux une pluie de grenouilles qu’une pluie de poissons.

– Pourquoi ?

– Parce que les grenouilles c’est sans doute très bon aussi et qu’on ne peut pas compter sur George pour nous en ramener une.

– Pourquoi ?

– Parce qu’il est anglais ! C’est de notoriété publique Darwin ! Les Anglais traitent les Français de mangeurs de grenouilles.

– Justement ! S’il nous donne des grenouilles, quand il fera son petit tour dans son pays il pourra dire : « Ah vraiment, ces Français sont rien que des mangeurs de grenouilles, j’en veux pour preuve que même les chats français mangent des grenouilles ! »

– C’est pas faux ! Olala Darwin ! Tu t’imagines si on était anglais ?

– Quoi ?

– On serait des mangeurs de rosbif ! Nom d’un chat ! Pourquoi on n’est pas anglais ?

– Parce qu’on vit en France.

– On pourrait demander la double-nationalité !

– En quel honneur ?

– En l’honneur qu’on préfère manger du rosbif que des grenouilles !

– Hum… Oui c’est une assez bonne raison il me semble. Je ne comprends pas pourquoi les humains n’adoptent pas ce principe tout simple.

– Si je devenais anglais j’aimerais qu’on m’appelle Greybeul ! Et toi ?

– Ben Darwin puisque le célèbre Darwin était anglais justement.

– Non je ne crois pas ! Je crois plutôt qu’il s’appelait Derwein.

– Moi je crois que Der Wein cha veut dire pinard en allemand.

– Cha te va super bien !

– Quoi ?

– Pinard !... Pinard Le Chat !

– Je ne bois que de l’eau. Faute de lait. Quel chat voudrait boire du vin ?

– Pristi. Mais seulement du vin de messe bien sûr.

– Voire.

– Tu sais Darwin. Il faut qu’on décide d’un truc avant qu’Odette ne nous dicte la conduite à suivre.

– À quel sujet ?

– Au cas où il pleuvrait des poissons. Cha finira sûrement par arriver d’ailleurs.

– Rien n’est moins sûr. Mais si cha arrive j’espère que le drone-mouche qui nous surveille s’en prendra un sur la gueule.

– Mais imaginons qu’il pleuve des sardines ! Dans ce cas-là on est d’accord qu’on se fera un bon festin sans demander l’autorisation à Odette ?

– Pour sûr… à condition que les sardines tombent sans les boites !

– Pourquoi veux-tu qu’elles tombent avec les boites ?

– Tu as raison. C’est les mangues bien mûres et les roses toxiques qui voyagent en avion. S’il pleut des mangues, normalement elles arriveront en même temps que le cockpit. On ne devrait pas souffrir !

– Et les roses ?

– Le vent les portera.

– Moi je crois que les accidents d’avions sont bien moins fréquents que les trombes d’eau. Donc on aura du poisson frais ! Mais…

– Mais ?

– La chose vraiment dérangeante ce serait qu’il pleuve des poissons-chats !

– Hum… Laisse-moi réfléchir à cha !

– On ne peut tout de même pas manger des poissons-chats ! Ce serait à moitié du cannibalisme !

– En fait, maintenant que j’y pense, je crois bien que je n’ai jamais su à quoi ressemblait un poisson-chat.

– Ben c’est un poisson qui ressemble à un chat !

– Tu veux dire qu’il a une forme de chat ?

– Non, j’imagine plutôt qu’il a une forme de poisson et une tête de chat.

– En fait tu n’en as jamais vu.

– Ben non, mais s’il s’appelle poisson-chat faut bien qu’il ait quelque chose en rapport avec un poisson et quelque chose en rapport avec nous.

– Peut-être qu’il a des griffes de chat.

– Ben non puisque pour cela il faudrait qu’il ait des pattes. Depuis quand les poissons ont des pattes ?

– Peut-être depuis qu’il y a des poissons-chats.

– Demandons plutôt à ton canard boiteux !

– Il n’est pas boiteux.

– En tout cas il est beaucoup moins performant que Google !

– Oui certes… mais lui, comme il ne nous espionne pas, il n’essaye pas de noyer le poisson pour nous laisser croire que si on installe une extension et deux modules complémentaires, qu’on crée un compte gmail et qu’on valide correctement toutes les options à chaque redémarrage, on n’aura plus à prouver qu’on n’est pas un robot et il n’enregistrera plus nos données, conformément aux lois relatives à la vie privée, lois dont il aimerait tant qu’elles soient définitivement abrogées et remplacées par une autre interdisant formellement l’usage du VPN sauf pour les millionnaires. Google c’est un plat chinois arrosé de sauce barbecue ! Exactement ce qu’au regretté Coincoin du coin ils appellent le néofascisme numérique.

– Possible. Mais du coup, quand le drone-mouche fait ses rapports à la BRNDNP, il lui signale sûrement qu’on fait de notre mieux pour aller sur Terre-nette de manière anonyme. Tu crois que cha va jouer en notre faveur pour ne pas passer pour des parasites à éliminer ?

– Hum… j’imagine que non.

– Googolise-moi ce poisson-chat !

– Non ! Au point où on en est moi je reste fidèle à mes convictions ! Mais tu es libre de faire ce que tu veux avec tes vilaines pattes maladroites !

– Laisse-moi te prouver qu’elles valent bien les tiennent ! Ah ah… Et voilà !

– Oui voilà ! Wikichat ! Bravo Grabel !

– Mais ? C’est un chat ce poisson !

– Pour ta gouverne ce poisson, comme tous les autres, prend deux s !

– Oui ben je sais ! C’est juste une petite faute de frappe.

– Fatalement.

– Ben voilà ! C’est corrigé !

À ce moment-là on a enfin vu la tête d’un poisson-chat. J’ai regardé Grabel, Grabel m’a regardé, on a regardé le poisson-chat à nouveau, poisson-chat commun d’après la légende. Cha nous a laissé pantois.

– ôte-moi d’un doute Darwin ! Chat cha s’écrit bien c-h-a-t ?

– Parfaitement !

– Allons voir sur ton canard boiteux !

Ce qu’on fit. Pour tomber sur la même photo.

– Ils se foutent de notre gueule ou quoi ? Quel rapport il y a entre ce poisson et un chat ? C’est quoi ces raccourcis qu’ils font !

– Tu ne trouves pas qu’il a un petit air de Saint Sauveur l’acéré ?

– Même pas. Il est encore bien plus moche que Saint Sauveur. Non mais franchement ! Quel manque de respect ! C’est comme si nous, en voyant pour la première fois un kangourou, on l’avait appelé « l’homme aux grands pieds ».

– Si c’est juste pour le port de la moustache, je dirais qu’il ressemble plus à un rat qu’à un chat ! Enfin non… c’est pas tant qu’il ressemble à un rat mais question mocheté, il y a match.

– Il est moche mais quand même, il est assez appétissant.

– Oui c’est vrai. Et tu vois, il est écrit qu’il n’a pas d’écailles. Un très bon point pour lui ! On peut le croquer sans difficulté.

– J’en salive d’avance !

– Cela dit on ne peut pas tous les croquer ! D’après ce qu’ils disent il y a effectivement des poissons-chats-poison. Mais… Olala ! Regarde-moi cette autre photo ! Soit cet humain est vraiment minuscule soit le poisson-chat est vraiment un très gros poisson !

– Ben alors on est fixés ! Impossible qu’une trombe d’eau soulève un poisson pareil !

– Ou si c’est le cas, quand il va retomber, il va traverser tout l’immeuble.

– Manquerait plus qu’il finisse dans l’écuelle d’une bande de rats ! C’est affaire de trombe commence à me courir sur le système ! Comment s’y préparer si on ne sait pas ce qui tombera du ciel ?

– Attends !… Regarde ces autres photos ! Ces poissons-chats ont l’air bien plus petits.

 

Une fois qu’on eut lu en entier un vrai article sur les poissons-chats, nous apprîmes qu’en fait il y a énormément de poissons-chats. Ils appartiennent à l’ordre des siluriformes et s’ils ont des choses en commun, question taille, si certains sont de petits chats, d’autres sont des tigres. L’appellation poisson-chat vient du fait qu’ils ont une moustache, ou plutôt des paires de barbillons qui font penser à une moustache.

– Si je comprends bien, rien d’impossible à ce qu’un jour il tombe des poissons-chats.

– Si les trombes soulèvent des petits poissons, a priori les plus petits des poissons-chats n’y échapperont pas.

– Et on est d’accord pour dire qu’on a le droit de les manger. Vu qu’on n’a aucun rapport avec eux.

– A priori on a beaucoup plus de chance d’être cannibales en mangeant des croquettes qu’en mangeant des poissons-chats.

– Pourquoi on serait cannibales en mangeant des croquettes ?

– À cause des farines animales Grabel. Tu ne sais pas que les humains fabriquent des farines avec des restes d’animaux ?

– Hein ? Mais c’est dégueulasse ! Pourquoi ils font cha ?

– Au début c’était pour nourrir les poissons justement. Après ils se sont dit que si les vaches voulaient bien manger des farines de vaches, c’est que la nature admettait que les vaches mangent de la vache. Bon, cha les a rendues un peu barges mais des gens s’en sont mis plein les poches alors entre le pognon et la santé mentale des vaches…

– C’est bien qu’elles sont tarées à la base ou que leur énorme pif ne leur sert à rien ! Moi si tu me mets du chat dans mes croquettes je peux t’assurer que je vais le sentir de loin !

– Peut-être. En attendant méfions-nous des croquettes made in China, s’il y a bien un pays susceptible de faire des farines de chat, c’est celui-là.

– Ou peut-être que c’est l’inverse Darwin. S’ils sont OK pour nous cuisiner comme des lapins, ils ressentent peut-être moins le besoin de nous écouler en douce dans des farines.

– C’est tout à fait juste ce que tu dis Grabel ! Si cha se trouve, le pays où l’on mange le plus de farines de vache, c’est l’Inde ! Là-bas la vache est sacrée mais comme ils ont un cheptel énorme, que deviennent toutes ces vaches ?

– Eh bien elles ont la chance de mourir de vieillesse puisqu’elles sont sacrées.

– Comme cha au beau milieu de la route ?

– Non, j’imagine plutôt que quand elles sont sur la fin, ils arrivent à les convaincre de s’allonger dans un pré. Une fois mortes de vieillesse ils ne vont quand même pas faire de la farine avec !

– Hum… cha m’étonnerait à peine de la part des humains. J’ai entendu l’histoire d’un musulman lynché par des hindous parce qu’il transportait des vaches vers l’abattoir. C’est donc qu’il y a des abattoirs. En un sens c’est dommage que les pluies d’animaux ne soient pas plus fréquentes, les humains n’auraient sans doute pas eu l’idée d’inventer ces horribles endroits.

– Les Français non, puisqu’ils mangent des animaux pluvieux ! Mais les Anglais si, puisqu’il ne pleut pas des vaches !

– Par contre il paraît que parfois il pleut des hallebardes. Regardons voir quel peuple mange des hallebardes !

– Je ne sais pas ce qu’est une hallebarde. Voyons voir !

– Sans doute une sorte de poisson ou de grenouille.

– Hum… Non, rien à voir ! Cha ne se mange pas !

 

C’est à cet instant que la fée Odette est apparue avec de la farcie pour Grabel et moi :

– Ration tonique du jour matous !

– Goût bœuf ou Tagada ?

– Fromage !

– Chaource ?

– Bien mieux ! Beaufort ! Le prince des gruyères !

– J’espère qu’il n’y a pas de farines animales dans ta farcie Odette.

– En quoi ça te dérange ?

– On pense que les Chinois mettent du chat dans leurs farines animales.

– Matou ! Quand il restera une seule chose 100 % faite en France, ce sera ma farcie !

– Ah !… Très bien. C’est rassurant… Dis-moi ! As-tu déjà vu une pluie de poissons ?

– Non mais j’en ai entendu parler.

– On s’est renseigné à ce sujet. Sais-tu qu’il s’agit d’une sorte de tornade sur l’eau qui s’appelle une trombe et qui aspire les poissons et les grenouilles dans le ciel.

– Ah oui, certes. Et l’eau avec du coup. C’est comme si on élevait une énorme bassine pour finir par la renverser. D’où l’expression « il pleut des trombes d’eau » ! C’est quand on a renversé la bassine.

– Voilà !

– Maintenant que tu le dis, je visualise très bien certaines chutes d’animaux. Vous, j’imagine que vous attendez une pluie de poissons.

– Tu ne vas tout de même pas nous interdire de manger des sardines !

– Non, non. Mangez des sardines autant que vous voudrez.

– Ah ! Cha c’est une bonne nouvelle !

– Seulement, si j’étais vous je prierais pour que jamais une pluie d’animaux ne s’abatte sur le quartier.

– Pourquoi ?

– Parce que la pluie d’animaux la plus fréquente c’est la pluie d’éléphants ! Et autant vous dire que ça fait de sacrés dégâts !

– Mais… C’est impossible Odette ! On a lu que les trombes ne soulevaient que des petits animaux !

– Ah oui ? Et des tornades qui soulèvent des camions, t’en as jamais vu ?

– Si mais là c’est différent. Une trombe c’est bien moins puissant qu’une tornade !

– C’est pareil Darwin ! Tu veux savoir pourquoi les pluies d’animaux concernent avant tout les éléphants !

– Bien sûr que je veux le chavoir !

– Parce qu’un éléphant ça trombe énormément !

Là elle s’est mise à rire alors on a compris qu’il s’agissait d’une forme de blague mais nous on n’a pas compris la blague. Cha doit être une blague du vingtième siècle.

Ah ben chalut !

 

Darwin

 

3 octobre 2015

Evasive invasion

Chalut.

 

Vous voudriez sûrement savoir ce qu’il advint après ma première rencontre avec George le Mouet ; je m’empresse donc de vous le conter. Je rentrai dans ma sous-pente (je dors assez souvent sous le toit) et il vous faut savoir qu’il y a une fine cloison qui me sépare d’une autre sous-pente où niche quelques pigeons que je fréquente à l’occasion et dont aucune discussion ne m’échappe. Je dois dire que j’avais un peu la flemme et que j’aurais bien pu garder les yeux fermés une quinzaine d’heures si je ne m’étais trouvé éveillé par un bruyant conciliabule peu avant midi. Je tendis l’oreille et compris rapidement que les pigeons n’étaient pas seuls. Le sujet de la discussion ne m’échappa pas non plus très longtemps, il était question du passage des mouettes et celui-ci semblait avoir semé un peu le trouble chez les oiseaux du cru. Quelques voix m’étaient connues mais je vous fais simplement part de la discussion telle que je l’entendis :

– Moi je dis qu’on ne peut pas laisser faire ça ! Voilà ce que je dis !

– Ne cédons pas à la panique ! Après tout elles n’ont fait que stationner quelques heures durant !

– Mais elles stationnent toujours quelques heures durant ! Le problème n’est pas là ! Le problème c’est que la première fois elles étaient vingt et que petit à petit, l’air de rien, elles ont dépassé allègrement le millier et dieu seul sait où ça va s’arrêter.

– Moi je dis qu’un jour elles ne feront pas qu’y passer à Lyon ! Voilà ce que je dis !

– Scandaleux !

– Oui ! Elles finiront par nous voler le grain sous le bec !

– N’exagérons rien ! Pour l’instant elles ne font que se nourrir de poissons saturés en PCB et des déchets des humains !

– Eh ben nous aussi on s’en nourrit des déchets des humains ! Et s’il n’y en avait plus assez pour tous ?

– Sérieusement ? Tu t’inquiètes vraiment pour ton estomac ? Toi ? Un moineau ? Vous bouffez à toutes les mangeoires, vous survivrez à tous.

– Et alors ? S’il leur prend l’envie de faire la manche devant le fast-food, je peux y dire adieu à ma ration de frites quotidienne !

– Ne crions pas à l’aigle avant d’avoir vu l’aigle !

– Mais si ! Crions ! Crions avant qu’il ne soit trop tard !

– Moi je dis qu’il faut occuper en nombre les abords des fleuves ! Voilà ce que je dis !

– Quand vous aurez poireauté trois jours dans l’attente d’un passage hypothétique, vous retournerez vite fait à vos occupations.

– Y suffit d’avoir quelques guetteurs qui se relayent en amont et en aval pour donner l’alerte. Pour ça il nous faudrait un escadron rapide. On pourrait demander aux faucons de nous aider.

– Soit… Allez donc le leur demander ! De préférences après leur déjeuner.

 

A cet instant il y eut un blanc d’une trentaine de secondes puis une petite voix aigüe relança la mécanique :

– Déjà qu’avec le réchauffement climatique, rien ne dit que les hirondelles ne finiront pas par passer l’hiver ici.

– Et alors ? En quoi elles te dérangent les hirondelles ? Elles ont un régime alimentaire qui leur est propre.

– Parle pour toi !

– Oui.., enfin tu me comprends. Le jour où elles passeront toute l’année ici c’est que tu pourras gober des mouches toute l’année. L’un dans l’autre ce sera pas plus mal ; t’auras pas l’air de tripler de volume à l’arrivée des mauvais jours. T’as l’air Fat comme ça !

– T’occupes pas de quoi j’ai l’air !

– Vous savez quoi ? Y paraît qu’une escadrille d’oies sauvages a squatté le lac du parc durant deux semaines cet automne ! Où va-t-on ?

– Scandaleux ! Absolument scandaleux !

– Allez donc ! C’est une légende urbaine ton histoire ! Quelle escadrille viendrait se serrer la panse au parc alors qu’il est à vol d’oiseau des milles étang de la Dombes ?

– Et pourquoi qu’elles y vont pas dans les Dombes les mouettes ?

– Qu’est-ce qui te dit qu’elles y vont pas ?

– Oh ! mais là-bas, elles y trouvent à qui parler, c’est sûr ! Y s’y laissent pas envahir les campagnards ! Mais nous, bien sûr, on n’est pas unis !

 

Bien ; vous aurez compris que ce remue-ménage aurait pu durer des heures. Je décidai d’intervenir histoire de retrouver un peu de quiétude, j’allais donc dans l’antre des pigeons. Ces derniers réagirent à peine à mon arrivée, au contraire de la poignée de moineaux qui se trouvaient là et, pris de panique, gagnèrent tant bien que mal la sortie. Un couple de tourterelles rieuses, une pie bavarde, deux geais des chênes et autant de merles noirs me fixèrent un instant avec hostilité avant de sortir un à un par l’ouverture la plus large. Je restai avec cinq pigeons et leur montrait ma mine des mauvais jours :

– Mettez-là un peu en veilleuse ! Je dors !

Ils se jetèrent des petits coups d’œil entendus, je savais bien ce qu’ils pensaient. J’avais d’ailleurs à peine tourné le dos que l’un ne put retenir sa langue :

– Il dort tout le temps de toute façon.

Je revins sur mes pas, non pas tant pour le plaisir de faire comprendre que j’avais très bien entendu mais parce que j’avais quelque chose à dire à celui que je considère un peu comme le chef de la bande :

– Dis donc Riton ! Faudra que je te parle !

– Aucun problème. Reviens quand tu veux.

Je retournai à mon précieux sommeil. Quelques heures plus tard j’étais ragaillardi et traçai direct chez les pigeons. Riton ne s’y trouvait pas mais l’un des siens jabota trois fois et Riton rappliqua peu après. Je l’entraînai sur le toit histoire d’avoir une conversation plus personnelle :

– Alors Riton, te voilà devenu avocat d’une bande de mouettes ?

– Bah…, tu sais comment certains ont tendance à paniquer pour rien.

– Oui je sais, je sais… Mais surtout je te connais un peu trop bien pour croire que tout cela est tout à fait désintéressé.

– Où veux-tu en venir ?

– T’as des billes chez les mouettes ?

– Pas précisément.

– George le Mouet, cha te dit quelque chose ?

– George ça me dit. Le Mouet j’imagine que c’est une invention de ta part.

– Bien ! C’est tout ce que je voulais savoir. Trouve-le et dis-lui que j’aimerais le voir !

 

Riton n’ayant eu aucun mal à transmettre mon message, la prochaine fois je vous parlerai donc de l’entretien que j’eus avec George.

 

Darwin.

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21 juillet 2017

Helloworld48214

HelloWorld48214 @MnTardy

Bonjour Emmanuel. L’application Lalélolo te souhaite une bonne journée. Lalélolo, détendeur de pression par tous les tuyaux. Lalélolo, le porno qu’il te faut.

 

Info47814 @MnTardy

Faut-il limiter la taille des humains ? C’est la question en apparence saugrenue à laquelle ont tenté de répondre les envoyés diplomatiques de l’ONU lors d’une cession consacrée à la standardisation technologique. La sélection génétique semble pousser rapidement à une uniformisation physique des individus ce qui à priori procure bien des avantages pour les industriels. L’humain de grande taille est survalorisé ; dans l’imaginaire collectif il incarne l’idée de dominance malgré le nombre d’individus de petite taille ayant par le passé su imposer leur vision du monde. Cette tendance à l’accroissement rapide des populations ne va pas sans problème dans un univers technologique globalement plus adapté aux individus de taille moyenne. Outre l’habitat ancien, rarement conçu pour les personnes de 2m10, ces dernières resteront confrontées encore longtemps à des infrastructures et moyens de mobilité pour lesquels la taille idoine se situe plutôt entre 1m70 et 1m85. Qu’on pense aux flottes aéronautiques ou au matériel ferroviaire qui représentent des investissements amortissables sur plusieurs décennies. Si une modification des aménagements intérieurs restent envisageables à grands frais et en limitant nécessairement les capacités, le fuselage d’un avion n’est pas extensible dans quelque sens que ce soit. Tandis que la MBA envisage de remonter les panneaux de basket à 3m30, on est en droit de se demander si le plaisir de dunker sur la tête de ses adversaires compense vraiment les contorsions régulières auxquelles les personnes de grandes taille doivent se livrer. Certes les multimillionnaires de la MBA ont largement les moyens d’adapter l’environnement dans lequel ils évoluent le plus souvent mais les grands ne sont pas tous destinés à jouer en MBA et l’on peut même affirmer sans la moindre chance de se tromper qu’il devient de moins en moins possible de tirer profit d’une grande taille à mesure que les autres grandissent autour de soi. Ainsi va le monde, tout y est relatif. On est beau seulement parce qu’il y a des laids. On est riche parce qu’il y a des pauvres. On a un haut coefficient intellectuel parce que d’autres en ont un faible. On est noir parce qu’il y a des blancs. Mettez la terre entière à un même niveau d’opulence ou au contraire plongez tous les individus dans la même misère, il ne sera pas plus question de riches ou de pauvres dans un cas que dans l’autre. Certains objecteront qu’on sait bien ce que c’est qu’être pauvre et que si on le devenait tous, on n’aurait aucun mal à distinguer ce cas de la richesse. En un sens oui, mais ce serait oublier qu’avant la déchéance sociale de pans entiers des masses oisives ces dernières années, des milliards d’individus s’étaient extirpés de l’extrême pauvreté. Si l’on ramène le confort matériel et psychologique à des choses aussi simples que d’être en capacité de se protéger du froid et de la chaleur, à manger à sa faim, à être en sécurité physique, à dormir dans un lit douillet, à avoir quelques loisirs et de l’amusement, quel prince de haut rang du monde antique s’est retrouvé un jour plus confortable que quelques milliards d’individus de notre siècle ? Mais le confort psychologique ne peut s’affranchir du rapport de soumission et il est clair qu’on trouvera toujours un nombre non négligeable de personnes préférant se retrouver dans la peau du prince de haut rang du monde antique que celle d’un inconnu relativement opulent mais soumis à la pression hiérarchique telle qu’elle s’exerce dans nos sociétés. Après l’holocauste nucléaire il se trouvera des hommes et des femmes, soudainement propulsés en haut de la hiérarchie par les circonstances et, quoique déambulant dans un univers de désolation, ne regretteront pas du tout le monde perdu en raison des avantages procurés par leur nouvelle position dominante. C’est sans doute à ces considérations que l’on reconnaît une race tarée, la notre, et que l’on sait ne rien avoir à attendre d’une tentative scientifique de la « régénérer » que ce soit par sélection ou manipulation. Comment penser entrer dans une ère nouvelle par le biais de l’uniformisation quand celle qui l’amène sublime dans un mensonge éhonté le culte de l’individuation malgré le poids patent de la contrition collective. Happy les happy-few ? Multimilliardaires faisant la une de Power ou sportifs célébrés dans tous les pays du monde ! Happy but few. Et les autres ? Quand c’est possible on se hisse péniblement d’un barreau à l’autre sur l’échelle d’une promotion sociale devenue désuète tant les métiers se vident peu à peu de sens. Exit la distinction par la production, reste la consommation. On est membre de clubs, plus souvent encore de communautés, celle d’un jeu vidéo éditant son 30ème opus, que l’on compare avec dédain à une autre, plus courue mais moins select ; ou bien celle des barbus, des possesseurs de E-radar VII, des voyageurs dans l’espace, des végétaliens…  mais avec cette épée de Damoclès, cette trouille au ventre que seul un bon bas de laine peut contenir : celle de devenir membre de la communauté des pauvres oisifs. En attendant on est membre mais surtout on est client, un client privilégié ! Un client convié à des ventes privées ! Et qu’importe si le privilège est offert à quelques millions de clones de soi aussi niais que soi malgré 99% de réussite parmi eux au Master. La question des envoyés en appelle une autre : faut-il poursuivre les programmes de stérilisation forcée de masses oisives et paresseuses ? Ce corps magnifique que possède votre femme sans autre effort que d’avoir choisi sur catalogue le bon cocktail chimique et les bonnes diodes est-il si magnifique que ça ? Bizarrement la femme du voisin a le même et, à vrai dire, toutes deux paraissent absolument interchangeables nonobstant le tatouage de l’une célébrant son côté « Bitch » tandis que celui de l’autre est tout à la gloire de son Yorkshire offert par sa mère pour l’anniversaire de ses trois ans et toujours alerte. Dès lors tenir les masses oisives et paresseuses éloignées dans des quartiers sordides, ou les parquer dans des camps à seule fin de planifier humainement leur lente disparition, tout cela pourrait s’avérer tout à fait contre-productif. Votre femme ne se sentirait-elle pas plus épanouie en ayant quelques fois le loisir de se comparer de visu à une obèse édentée nourrie d’invendus du complexe gavo-industriel distribués par le PAM ? Vous même ne souririez-vous pas plus à la vie si vous pouviez de temps en temps poser votre corps d’athlète à côté de la vieille bedaine d’un alcoolique dégarni ? De plus vous avez un sérieux problème : vous êtes né avant l’explosion de la sélectivité et il faudrait vous greffer un sacré tibia pour vous voir simplement approcher le double-mètre ! Si tous les difformes disparaissent, le mouton noir de demain c’est vous !

 

George.GrosBonnet.clbgbv.aso @MnTardy

Monsieur Tardy. Le Club Liounais des Bons Gars Bon Vivants vous signifie le refus de votre demande d’adhésion. L’analyse de vos éléments cloud nous apprend que vous avez par le passé déjà mangé dans un restaurant végétarien. Ce critère pourrait à lui seul être éliminatoire mais la facture semble indiquer que le repas était pour deux, ce qui vous laisse le bénéfice du doute. En effet nos membres sont autorisés à manœuvrer dans un sens apparemment contraire à nos valeurs si le but ultime est la conquête sexuelle d’une proie féminine en simulant les mêmes goût qu’elle. En revanche vos utilisations de la plate-forme pornographique Lalélolo nous posent de sérieux problèmes. Nous avons un peu plus de mal à imaginer la présence d’une proie à vos côtés qui puisse justifier vos nombreux clics dans la section female-friendly. La consultation de cette section nous laisse entrevoir un caractère trop féminisé pour s’accorder avec nos valeurs qui sont celles de l’homme retrouvé. 

 

Alpha-M.48214.Local.04.23.962

– C’est pas trop tôt ! Avale un truc en vitesse ! Tu viens avec nous !

– Où ?

– Aux puits !

– Ah bon ? Je croyais que ce n’était pas un endroit pour moi.

– Changement de programme.

– D’accord… Et Olga ? Des nouvelles ?

– Etat stable d’après Rhésus. Ça ne t’a pas empêché de dormir apparemment.

– Si. Justement. J’ai très peu dormi. 

11 octobre 2015

Trappe 316

Chalut.

 

A la suite des révélations sur le passé de la fée Odette beaucoup d’entre nous auraient aimé en savoir plus, surtout parmi la communauté des pigeons. Cela arriva mais de manière quelque peu détournée et assez décevante. Comme nous gardions en tête l’hypothèse des univers parallèles émise par Aïcha et que certains pigeons s’amusaient à imaginer leur double dans une autre entité, la discussion bascula peu à peu vers l’étrange. Qu’est-ce qui, d’après nos expériences personnelles, était du domaine du réel et qu’est-ce qui était du domaine du fantasme ? Nous étions tous d’avis que contrairement aux humains, qui prennent pour fous leurs congénères avançant certaines hypothèses, nous pouvions, sur la base de nos expériences communes, en valider quelques-unes. Odette ayant suivi avec intérêt la discussion finit par dire :

– Ce qui m’étonne le plus c’est qu’aucun d’entre vous n’a parlé des trappes.

– Quelles trappes ?

– Personne n’est jamais passé par une trappe ?

– Si bien sûr ! C’est comme une porte mais à l’horizontal.

– Je ne parle pas de ces trappes là ! Je parle des trappes à réponses. Ça vous parle ?

– Absolument pas !

– Mais si voyons ! Vous les pigeons ! Vous avez sûrement déjà vu des feuilles de marronnier numérotées !

– Des feuilles de marronnier numérotées ? A quoi ça sert ?

– On les lit pour passer une trappe. Mais on peut aussi se servir de la clé d’un coffre ou d’une boite car parfois elles ouvrent aussi des trappes. C’est clair ?

– Parfaitement pas.

– Voulez-vous que je vous raconte une histoire pour vous aider à comprendre ?

Nous répondîmes affirmativement unanimement.

– Eh ! bien voilà. J’étais avec Andrea et à côté de chez elle il y avait ce grand marronnier magnifique. J’ai récupéré une feuille, elle portait le numéro 316. Andrea devait le lire à haute voix car c’était son arbre et nous cherchions une réponse à sa question.

– Quelle question ?

– Elle voulait en savoir plus sur la schizophrénie.

– Qu’est-ce que c’est ?

– Chut ! Je raconte !… Un épais brouillard nous a enveloppées et nous ne distinguions plus qu’une lumière bleue clignotante. C’était celle d’une ambulance vers laquelle nous nous sommes approchées. La porte arrière était ouverte et le type au volant nous a fait signe de monter. A peine Andrea avait mis les pieds dans l’ambulance qu’elle a démarré en trombe, peut-être à dessein de me semer, quelle vanité ! Avec moi à ses trousses, je ne forçais pas, l’ambulance est allée à toute blinde jusqu’au Vinatier et a fini sa course par un violent tête-à-queue. Andrea est descendue, moi j’avais déjà repéré une porte entrouverte au bas d’un petit escalier, c’était le chemin à suivre. Derrière la porte un petit couloir débouchait sur une large coursive. Les murs était jaune-pisse et l’éclairage fait de néons assez agressifs, sur le sol il y avait des traces de roulettes et de pas et aussi deux très grosses flèches partant l’une vers la gauche et l’autre vers la droite. Sur la première était marqué : « Par-ici ! » Sur la seconde : « Par-là ! » Andrea a dit : « C’est peut-être un piège ! Allons chacune d’un côté pour le déjouer ! » Ce à quoi j’ai répondu :  « Excellente idée ! Allons chacune de mon côté pour le déjouer ! » Il fallait bien évidemment choisir le côté « Par-ici ! »

– Pourquoi ?

– Tu aurais choisi le côté « Par-là ! » ?

– Pourquoi pas. C’est du cinquante cinquante.

– Con de chat ! Tu files un mauvais coton Darwin !… Je continue !… On est allées par-ici, avons passé une double-porte, derrière celle-ci la coursive n’en était plus une, c’était un couloir proprement carrelé de blanc, proprement lessivé. De part et d’autre il y avait une dizaine de portes et puis il y avait des lits à roulettes avec des sangles. L’une des portes était ouverte, on est passées par-là.

– C’était risqué, mieux aurait valu passé par-ici !

– Chut !… On est passées par-là pour arriver dans une salle ou il n’y avait rien hormis un escabeau et une table supportant quelques bidules marchant à l’électricité.

– Ce qui n’est déjà pas rien.

– Mais vous allez la fermer bordel !… Peu après on a entendu des grincements assez pénibles et puis un lit a débarqué avec une femme allongée dessus. C’était la mère d’Andrea mais plus jeune qu’Andrea.

–…

– Pas de commentaires ?

– Tu nous a dit de la fermer !

– Là vous pouvez parler.

– Ah !… Donc la mère d’Andrea est plus jeune que sa fille. C’est pas un peu pas possible ça ?

– Quand on ouvre une trappe c’est possible. La mère d’Andrea avait plus ou moins 15 ans. Elle avait les yeux ouverts mais regardait dans le vide. A ce moment là un lièvre en blouse blanche est entré dans la pièce. Andrea le connaissait déjà et ils se sont échangé des amabilités assez mal aimables. Comme il était plus petit que le lit, il a pris l’escabeau et a commencé à attacher la mère d’Andrea. C’est là qu’elle a poussé une grosse colère ?

– Qui ça ? La mère d’Andrea ?

– Mais non ! Andrea ! Comme elle était d’humeur à étriper le lièvre, lui s’est carapaté. On lui a couru après mais il a fini par tirer une grille en travers de notre route pour se protéger. Ils ont continué à s’engueuler à distance, le lièvre arguant qu’il ne faisait que son travail. Alors nous on est ressorties comme on était venues mais l’ambulance était partie et Andrea a dû rentrer à pinces.

– Et donc ?

– Ben c’est tout.

– Mais c’est nul. Où est la réponse à la question ?

– Quelle question ?

– Sur la schizophrénie !

– Je sais pas.

– Ces trappes ça sert à rien alors !

– Ça sert à vous prouver qu’elles existent.

– Tu parles d’une preuve ! Autant t’as tout inventé.

– Traite-moi de menteuse et tu vas voir ta gueule !

– Moi je dis que c’est bien la preuve de l’existence des univers parallèles. a dit Aïcha.

– C’est pas un autre univers !

– C’est quoi alors ? Un autre monde ?

– Non c’est le même monde.

– Comment la mère d’Andrea pourrait être plus jeune qu’Andrea elle-même dans le même monde ?

– C’est une trappe temporelle alors !

– Les lièvres portaient des blouses blanches dans le passé ?

– Invraisemblable !

– Faites les hypothèses que vous voulez mais n’oubliez pas la règle qu’on s’est donnée.

– Quelle règle ?

– Qu’on n’écarterait pas une hypothèse simplement parce qu’elle nous paraît invraisemblable.

– Super ! On débat pour se donner des réponses et toi tu nous embrouilles encore plus avec tes histoires de trappes !

– Bon d’accord. Alors pour me faire pardonner vous voulez que je vous chante une chanson ?

– Pas spécialement.

– Alors je vais vous raconter une histoire. C’est l’histoire d’un oiseau qui…

– Un pigeon ?

– Peu importe !

– Evidemment que ça importe !

– Chut ! Je connais un oiseau qui vit dans un pays sans soleil…

– Fallait le dire tout de suite ! C’est une chouette !

– C’est une lubie ?

– Quoi ?

– Quand j’ai raconté cette histoire à Andrea elle a aussi pensé à une chouette ! 

– Parce que c’est évident !

– Mais non ! C’est un con de moineau ! Il vit dans un pays sans soleil parce qu’il pleut tous les jours et toujours à grosses gouttes.

– Ah ! oui il est vraiment con ! J’aurais mis les voiles depuis longtemps moi !

– Moi aussi !

– Mais c’est ce qu’il essaye de faire ! Voilà comment ! Quand il était tout petit cet oiseau était dans un grand nid avec d’autres petits oiseaux et des moyens oiseaux aussi. Les petits oiseaux étaient malheureux dans ce nid parce que les moyens oiseaux leur volaient dans les plumes. Si bien qu’à la fin ils étaient à moitié déplumés. Alors le petit oiseau grandit comme ça, avec des plumes en moins dans un pays où il pleut tous les jours et toujours à grosses gouttes. Dès qu’il met le bec dehors il est mouillé et il a froid, c’est pour ça qu’au début il évite de sortir. Mais un oiseau doit voler, il veut voler, loin, haut, il fait des efforts malgré le froid et l’humidité. Peu à peu il s’endurcit, là où des plumes lui manquent sa peau s’épaissit, devient moins sensible, et malgré son handicap il vole de plus en plus haut, de plus en plus loin. Un jour il tombe sur un rayon de soleil, car à côté du pays sans soleil, il est un pays sans nuages, et entre les deux, une immensité où soleil et nuages se disputent chaque centimètre carré. Ce rayon est comme un poste avancé du soleil en territoire ennemi, il illumine un surplomb rocheux d’une telle clarté que les yeux de l’oiseau, habitués à la grisaille, en sont tout éblouis. Mais il veut y goûter, entrer dans la lumière, alors il se pose sur le rocher, replie ses ailes et s’endort. Enrobé de chaleur il rêve de bonheur au pays sans nuages. A son réveil l’oiseau a mal, là où son plumage est trop fin pour le protéger de la pluie, sa peau épaissie n’a pas empêché les brûlures du soleil. Il s’en retourne sous la pluie pour apaiser ses douleurs mais les gouttes d’eau sont si grosses que chacune d’entre elles diffuse un savant mélange de douleur et de fraîcheur. Mal fichu l’oiseau ne sait plus où aller, alors il regagne son nid et il fait la tête.

– …

– Ça vous a plu ?

– Si j’ai bien compris c’est une variété de moineaux complètement tarée !

– Mais non ! C’est un genre de parabole ! En même temps je me demande pourquoi je m’emmerde à essayer de raconter des histoires à des cons de chats et des pigeons idiots !

– Ben oui ! Pourquoi ?

– Bande cons !

 

Mal lunée la fée.

 

Darwin. 

3 octobre 2015

Darwin et la malédiction de la chèvre

Chalut.

Aujourd’hui je vais vous parler de Baseball. Non pas parce que ce sport m’intéresse beaucoup, je le trouve assez ennuyeux, mais parce que j’ai vu un reportage qui m’a fait un peu réfléchir. Au dernier étage d’un immeuble de la rue Emile Zola se trouve un type qui regarde beaucoup la TV et presque exclusivement du sport. Il y a là un avant-toit où je peux m’installer confortablement et regarder avec lui quand j’y trouve un intérêt. Comme il fume beaucoup sa fenêtre est toujours ouverte, ce qui me permet de bien entendre les commentaires. On passait donc ce reportage dédié aux Cubs de Chicago, une équipe historique de la League Nationale de Baseball, ou plutôt à l’un de ses fans malheureux. Il vous faut savoir qu’aux Etats-Unis il y a deux ligues de baseball, la Nationale et l’Américaine. Les champions de chaque ligue se rencontrent dans les World Series, un terme prétentieux puisqu’il ne s’agit que des Etats-Unis et non pas du monde entier mais qui reste le Graal absolu en matière de baseball. Les Cubs jouent dans un très vieux stade nommé Wrigley Field et ils ont eut beaucoup de succès durant la première moitié du vingtième siècle, notamment avant la première guerre mondiale, gagnant par deux fois les World Series. S’ils sont toujours aussi populaires les Cubs sont depuis longtemps devenus une équipe de loosers ; on attribut cette incroyable disette à une malédiction : la malédiction de la chèvre !

6 octobre 1945, Mr William « Billy Goat » Sianis, propriétaire de « The Billy Goat Tavern » veut aller encourager les Cubs qui jouent les World Series contre les Tigers de Détroit et mènent deux victoires à une après les trois premiers matchs joués à Détroit. Il ne leur manque donc que deux victoires à domicile pour empocher la série. William Billy Goat Sianis a tout comme vous la passion des chèvres et se persuade qu’elles sont un parfait porte-bonheur pour son équipe fétiche. Il achète donc deux places et se présente avec Murphy, une de ses chèvres, à l’entrée du stade. Les contrôleurs lui refusent l’entrée arguant que le stade est interdit aux animaux. Furieux Billy en appelle à PK Wrigley, le propriétaire des Cubs. A son tour celui-ci répond que Billy peut entrer mais pas Murphy. « Pourquoi pas elle ? » s’insurge Billy. « Parce qu’elle pue ! » lui répond Wrigley. Selon la légende Billy serait parti furieux en brandissant un bras vengeur et criant : « Cette équipe ne gagnera plus jamais les World Séries tant que les chèvres ne seront pas admises au stade! » Selon d’autres témoignages Billy aurait envoyé le télégramme suivant à Wrigley après le match : « Vous allez perdre cette série et vous ne gagnerez plus jamais le championnat ! Vous ne le gagnerez plus jamais parce que vous avez insulté ma chèvre ! » ou bien cet autre : « Qui pue maintenant ? » une fois les Cubs défaits. Quoiqu’il en fut les Tigers de Détroit gagnèrent effectivement trois matchs au Wrigley Field et furent sacrés champions au nez et à la barbichette des Cubs. Pis, non seulement les Cubs n’ont plus jamais gagné les World Séries mais ils ne les ont plus atteintes depuis 1945. Ainsi la malédiction de la chèvre hanta peu à peu l’esprit des fans des Cubs. Ceux-ci n’en perdirent pas leurs bonnes manières car le Wrigley Field est communément appelé « The friendly confine » , un stade amical en somme… prétendument.

A toute malédiction supposée s’opposent des tentatives de conjurer le sort. En 1969, un an avant sa mort, Billy Goat prétendit que la malédiction était levée et les Cubs firent une saison magnifique et possédaient une confortable avance sur les Mets de New-York début septembre. Le 9 septembre les Mets sont déjà sur les talons des Cubs suite à plusieurs défaites inattendues de ces derniers. Les Cubs rendent justement visite aux Mets. Comme si les malheurs des Cubs liés aux chèvres ne suffisaient pas, les Mets lancent leur propre arme vivante dans la bataille. Une poule avec des dents ? Non non ! Un chat noir, tout noir, et presque aussi beau que moi, sort de nulle-part, se dirige vers le marbre là où se trouve le batteur des Cubs, fait un tour complet du joueur avant de passer derrière le banc de l’équipe et de disparaître. Le coup de grâce ! Il est notoire que nous les chats noirs sommes des porte-bonheur, le porte-bonheur des Mets en l’occurrence. Le bonheur des uns faisant le malheur des autres, les Cubs ont perdu leur baseball et s’écroulent définitivement pour finir la saison à dix victoires des Mets. En 1973 le neveu de Billy, Sam Sianis se rendit au stade avec Socrates, descendant de Murphy, arborant une cape rouge sur laquelle était inscrit : « Tout est pardonné. » On lui dénia le droit d’entrée. En 1984 les nouveaux propriétaires des Cubs invitèrent Sam Sianis et l’une de ses chèvres à parader sur le terrain lors du premier match de la saison. Les Cubs réalisèrent leur plus belle année depuis 1945 et ne perdirent qu’en finale de la ligue Nationale mais sur un raté grotesque d’un défenseur qui laissa penser que la malédiction œuvrait encore. En 1989 Sam Sianis fut de nouveau invité à parader avec une chèvre et les Cubs firent une brillante saison régulière mais déçurent une fois de plus au moment important. En 1994 le début de saison fut catastrophique, à tel point que la foule réclama Sam et sa chèvre : « Let the goat in ! » Sam a connu bien des égards dans sa position de neveu de Billy mais il a affirmé que la malédiction ne pourrait être levée que si les propriétaires des Cubs laissaient les chèvres entrer au stade avec une réelle affection pour elles et selon leur propre envie d’y venir plutôt qu’à des fins publicitaires. Depuis la malédiction a parfois tourné vaudou, comme ce 10 avril dernier où le propriétaire des Cubs reçut par la poste une tête de chèvre. Certains fans ont aussi espéré inverser la malédiction en tentant de forcer l’entrée d’un autre stade en compagnie d’une chèvre ; ainsi, certains d’être refoulés, ils pensaient déplacer la malédiction de la chèvre sur leurs adversaires. Mais la malédiction est tenace et elle semble avoir pris une dimension supplémentaire à la faveur d’un fait de jeu survenu en 2003, année de la chèvre.

Je ne comprends pas grand chose au baseball mais je crois pouvoir résumer simplement certains principes. Le jeu se déroule en 9 manches et durant chaque manche les deux équipes sont tour à tour en attaque et en défense. La défense à la balle, le lanceur doit tenter de la passer au receveur qui se trouve derrière le batteur adverse. Le lanceur ne peut pas lancer n’importe comment mais dans une zone jugée par un arbitre et où la balle doit être accessible au batteur. Si le lanceur lance régulièrement en dehors de la zone, le batteur n’aura même pas besoin de toucher la balle pour avoir le droit d’accéder à la première base. Si par contre le lanceur lance trois fois dans la zone et que la balle parvient au receveur, alors le batteur est éliminé. Si le batteur parvient à taper la balle alors il peut disposer d’un certain temps pour courir vers la première base voire la seconde, ou la troisième. Pour cela il doit envoyer la balle dans les limites latérales du terrain, territoire des bonnes balles, là où des défenseurs pourront tenter de la rattraper et de la renvoyer vers une des bases. Si la balle sort des limites latérales du terrain, c’est une fausse balle, le batteur aura d’ordinaire une nouvelle chance sauf dans certains cas qui nous intéresseront plus tard. Lorsque la balle est bonne, le batteur doit arriver à la base qu’il vise avant que la balle ne parviennent dans les gants d’un des défenseurs qui gardent les bases, sinon il est éliminé. Parvenu sur l’une des trois bases, le batteur attend un coup d’un autre batteur de son équipe pour tenter de progresser vers la base suivante selon les mêmes principes. Chaque attaquant parvenant au marbre, l’endroit d’où il est parti en position de batteur, marque un point. Une manière efficace de marquer des points est le Home Run. Si le batteur parvient à frapper suffisamment haut et loin pour faire sortir la balle dans la profondeur du terrain (mais toujours dans les limites latérales) alors il aura tout le temps nécessaire pour passer toutes les bases. S’il y a déjà d’autres batteurs sur les bases ils finiront eux aussi leur tour et plusieurs points seront marqués ainsi. C’est un coup difficile et risqué car si un défenseur parvient à attraper la balle de volée sans qu’elle touche le sol, alors le batteur est éliminé même s’il a atteint une base. La défense doit éliminer trois batteurs pour mettre un terme à l’attaque.

Dans les petits stades un simple grillage peut marquer les limites du stade. Dans les stades assez grands il y a des gradins sur les côtés parallèles aux bases 1 et 3 mais également assez souvent des gradins surplombant un mur délimitant le fond du terrain. Rien n’interdit à un défenseur de tenter d’attraper la balle par-dessus le mur. Non seulement il peut tenter de le faire par-dessus le mur du fond du terrain pour éviter un Home Run, mais également sur les côtés, pourtant territoire des fausses balles. En effet, même dans le territoire des fausses balles un arrêt de volée signifie l’élimination du batteur. Les possibilités d’attraper une balle par-dessus le mur restent limitées par la faible détente des humains, très handicapés en la matière. Un balle arrivant dans les gradins sera donc généralement captée par un spectateur et celui qui y parvient peut se la garder en souvenir, sous les applaudissements. Tout fan de baseball espère un jour avoir cette chance. Cependant les spectateurs n’ont pas le droit d’attraper une balle en avançant leur bras par-dessus le mur, empêchant ainsi le défenseur de le faire, sinon il y a interférence et les arbitres peuvent accorder l’arrêt de volée. J’espère avoir été simple et concis pour un jeu qui ne l’est guère, une compréhension très minimale est nécessaire pour la lecture de mon prochain billet.

 

Darwin.

4 octobre 2015

Une fée pas si effacée.

Chalut.

 

De nouveaux messages de la part de chats (et quelques chiens) lecteurs me parviennent. Après les remarques de Gribouille dont j’ai fait fi, je crois que le nombre aura eu raison de ma volonté première. On me demande si je vais refaire un jour des billets qui concernent uniquement mes aventures et non pas cette sombre histoire de tablette à laquelle personne ne comprend rien. La réponse est oui ! Cependant il me paraît important de divulguer les informations reçues sur la tablette. A la demande générale j’ai donc décidé de créer deux catégories de blog qui permettront de faire un tri rapide. Celui qui ne veut lire que les billets concernant mes aventures cliqueront sur la catégorie « vie et aventures. » Une autre catégorie concernera plus spécifiquement les messages de la tablette. De plus, à l’intérieur de cette catégorie, j’essayerai désormais d’isoler les messages proprement dits. Cependant il arrivera que certains billets devraient appartenir aux deux catégories, à commencer par celui-ci car, s'il parle des messages, on y apprend aussi des choses importantes sur Odette. Je l'ai classé dans la catégorie "Vie et aventures."

 

Au début nous reçûmes des messages quotidiennement et pour plus de tranquillité je décidai d’en faire une lecture regroupée, environ une fois par semaine. La deuxième lecture se passa sans Aïcha, c’est du moins ce que je croyais car elle s’était cachée à proximité de ma sous-pente. Elle fit son apparition quand j’eus fini ma lecture et, un peu gênée mais sans se démonter, ce qui dénote un caractère que je ne lui soupçonnais pas, elle réaffirma sa position :

– Vous ne me croyez toujours pas ?

– Il n’y a pas de raison Aïcha. C’est vraisemblablement un canular.

– Peut-être mais au sujet de l’hypothèse d’un univers parallèle…

– Pure science fiction !

– Et alors ? ça ne veut pas dire que ça ne peut pas exister.

– Il est vrai que j’ai moi-même déjà vu des reportages parlant d’univers, sinon parallèles, du moins multiples. Il y avait même une fois un scientifique qui, à partir de l’hypothèse d’univers se reproduisant à l’infini, supposait qu’on pouvait supposer qu’il appartenait lui-même à de multiples univers et que dans chacun des univers auxquels il appartenait sa vie prenait une voie différente, ce que à priori on peut associer à l’idée d’univers parallèles. J’ai trouvé ce raisonnement un peu poussé dans la mesure où même s’il y avait une infinité d’univers, il y aurait vraisemblablement une infinité encore plus grande de chemins possibles de la naissance de l’univers à sa mort et qu’il n’y a aucune raison de penser que ce chemin puisse passer, à un instant T, par une forme d’individu spécifique qui aurait la même apparence physique qu’un autre dans un autre univers.

– Bon Darwin, tu nous embrouilles là ! Où tu veux en venir ?

– Je dis simplement que l’idée d’univers parallèle n’est pas qu’une lubie de frappadingue.

– Je ne suis pas frappadingue !

– C’est bien ce que je dis !

– Ah !… Enfin moi, ce que je voulais dire surtout, c’était que ça ne sert à rien de se moquer de ceux qui font des hypothèses juste parce ces hypothèses vous paraissent farfelues. Parce qu’il y a bien au moins un cas où des milliards d’individus, je parle là des humains, jugeraient sûrement une hypothèse farfelue alors que nous avons la preuve qu’elle n’est pas farfelue !

– De quelle hypothèse parles-tu ?

– De l’hypothèse de l’existence des fées !

– Ce n’est pas une hypothèse !

– Ben si ! Les humains qui n’ont jamais vu de fée ne croient sans doute pas aux fées, du moins pour la majorité d’entre eux.

– Qu’en penses-tu Odette ?

– Qu’elle a raison !

– Pourquoi c’est comme ça ?

– Comme ça quoi ?

– Pourquoi vous ne vous montrez pas à tous les humains ?

– Parce qu’il doit y avoir justification à l’apparition d’une fée. Une fée ne se rend pas visible sans raison et a ses raisons d’être invisible.

– Y a-t-il une raison au fait que tu sois la seule fée qu’on connaisse ?

– Il doit y en avoir une mais je ne la connais pas.

– Tu devrais demander aux autres fées.

– Quelles autres fées ?

On en est restés bouche bée. Après un instant de sidération je repris la parole :

– Tu ne vas tout de même pas nous dire que tu es la seule fée.

– Non, ce n’est pas ce que j’ai dit.

– Alors où sont les autres ?

– Aucune idée.

– Tu veux dire que tu n’en as jamais vu d’autres ?

– Si. J’en ai croisé quelques-unes, probablement des punies comme moi. Ça s’est plutôt mal passé ; que des pestes ! J’en vois aussi à l’occasion qui passent au loin mais elles me fuient.

– Ah bon ! Mais pourquoi ?

– Si vous voulez tout savoir…

– Evidemment qu’on veut tout savoir !

– Eh ! bien j’ignore depuis quand je suis sur terre car mes anciens souvenirs ont été effacés.

– C’est pas vrai !

– En fait il semblerait que je sois actuellement mise à l’isolement et si j’en crois la fée Sophie cela devrait durer 100 ans.

– Qui est la fée Sophie ?

– La fée que j’ai vue après qu’on m’ait effacé la mémoire. C’était en 1974.

– Qu’est-ce qu’elle t’a dit ?

– Pas grand chose en fait. Elle m’a expliqué que trop c’était trop et qu’on avait été obligé d’en arriver à cette extrémité ; que j’étais punie pour cent ans et que je devais refaire mes preuves avant d’être de nouveau acceptée parmi mes congénères. Elle m’a conseillé d’essayer de rester zen en privilégiant la compagnie des animaux sans négliger cependant mon devoir vis-à-vis d’un humain. Puis, avant de s’éclipser elle a ajouté : « Pour le reste tes capacités sont intactes alors tu trouveras bien à te débrouiller pendant cette courte période ! »

­– Courte période ? 100 ans ! On dirait le système pénal américain !

– Tout est relatif.

– Alors tu n’as jamais vu le pays des fées ?

– Pas que je me souvienne.

– C’est triste.

– Je mentirais si je vous disais que ça me manque. Je sais pas du tout à quoi ça ressemble.

– Tu ne regardes pas les Walt Disney ?

– Si. Mais je suis pas sûre que ce soit très représentatif.

– Pourquoi pas ? C’est sûrement écrit par des scénaristes qui ont des fées.

– Si c’est le cas alors il doit y avoir plusieurs pays des fées. 

– S’il y a plusieurs pays des fées alors il peut bien y avoir plusieurs univers dont un parallèle au notre.

– Là Aïcha ça vire vraiment à la lubie. En plus il ne suffirait pas qu’il soit parallèle mais aussi légèrement en avance sur le notre.

– Cela peut s’expliquer par une infime différence de vitesse.

– Pas faux. Moi je soutiens Aïcha. Cette hypothèse ne devrait pas être écartée du revers de la patte.

– D’accord… Aucun problème. C’est une hypothèse aussi vraisemblable de notre point de vue que l’existence des fées du point de vue de celui qui n’en a jamais vu.

 

Voilà donc comment nous nous sommes accordés sur l’hypothèse de messages venus d’un univers parallèle en avance sur nous. Mais surtout cette conversation là nous a appris pas mal de choses sur Odette qui n’a jamais été très loquace à son sujet. J’avoue être un peu déçu d’apprendre qu’elle ne connaît pas le pays des fées car j’aurais vraiment aimé pouvoir vous en parler. Pour finir j’ai trouvé, je crois, la façon de nommer efficacement les billets qui concernent les messages de la tablette. Vous verrez.

 

Darwin. 

3 octobre 2015

Avanti Roploplos !

Chalut.

 

Parfois George s’en va longuement pour son travail et à chaque fois nous lui demandons de nous envoyer une carte postale qu’il adresse à un habitant du bloc qu’on appelle Petit Bonhomme et qui se trouve être le biographe d’Andrea, la fille de qui Odette est la fée attitrée, ce qui explique sans doute pourquoi elle traînait souvent dans le quartier avant de se manifester à moi. On se connaît aussi un peu lui et moi parce que j’ai passé pas mal de temps à l’observer par sa fenêtre à distance raisonnable. Il se trouve qu’un jour je l’ai croisé dans l’escalier. Il était minuit et je descendais dans l’idée de rejoindre Burbulle et P’tit Gris sur le très très gros bloc. Là je tombe nez à nez avec lui. Je rase le mur, passe à ses côtés tandis qu’il me regarde l’air incrédule. J’accélère le pas mais lui m’interpelle : « Hé ! Monsieur Darwin Félix ! Je sors tout juste du cinéma ! Je viens de voir Gasby le Magnifique. Tu sais quoi ? C’est l’histoire d’un type qui a attendu cinq ans l’amour de sa vie et qui en fait tout un plat ! Ah ! ah ! Cinq ans… Petit joueur !… Passons ! J’ai deux mots à te dire Félix ! Toi et la fée arrêtez de mettre le bordel dans ma boite aux lettres !… Sa boite aux lettres, nous étions bien obligés de la fouiller pour intercepter la carte postale de George !

 

J’ignore si la voix de mes zéro lectrices humaines à quelque ressemblance avec celle d’Odette mais si c’est le cas, cela doit être assez pince-oreille pour leurs amoureux. Je ne dirais pas qu’elle chante mal, mais certainement elle chante trop. Quoique son sens de l’improvisation soit louable, son sens de la parodie tourne un peu à l’obsession. Remarquez qu’étant moi-même rarement au fait des versions originales, je ne peux pas toujours juger de sa réussite artistique. Mais alors quand elle est lancée… Elle venait de se réconcilier avec Boobi, du moins je le crois, et revint vers moi avec une idée en tête :

– Tout cela m’a bien chauffé la voix. Tu veux que je te chante une chanson ?

– Ça dépend.

– De quoi ?

– Du style de la chanson.

– Tu connais les Bérurier Noir ?

– Non. Mais je connais bien le dernier album de Rihanna parce qu’il y a une jeune fille sous ma sous-pente qui l’écoute souvent.

– C’est nul ! Mieux vaut que je te chante les Bérus… Disons plutôt ma version de l’Empereur Tomato-Ketchup.

– Qui est-il ?

– On s’en fout ! Ma version s’appelle « Avanti Roploplos ! » et c’est une chanson féministe ! T’as quelque chose contre les féministes ?

– Pas vraiment.

– Tant mieux parce que nous les matous machos on les envoie se faire foutre au Machu Picchu.

– Ah ! oui, le Machu Picchu que l’Empereur Pachacutec fit…

– Silence le chat ! Ni Ketchup ni Pachacutec ! Rois Roploplos ! Attention j’y vais !… Un, deux.

 

Avis à la Population !

Au pays des erreurs du macho « Kès T’as ? »

Les filles sont reines et voici leur règne

Tournicoti, tournicoton…

C’est l’année zéro de la rébellion

L’heure de la révolte a enfin sonné…

L’action féminine est partout enclenchée

Palampalam… Pam Palam Pam Palampalam

Pam Palam Pam Palampalam

Pa palam Pam Pam

 

Les travaux forcés pour les prédicateurs

Qui ont des avis de braquemards en fleur

Dans la capitale une action générale

On est en mission contre tous ces crotales

Un jour les machos qui se croyaient si beaux

S ‘ront ceux qui racolent dans le caniveau

Partout dans les villes, les nanas poursuivent

Les garçons qui bourrent comme des lapins débiles !

 

Palampalam… Pam Palam Pam Palampalam

Pam Palam Pam Palampalam

Pa palam Pam Pam

La chorale des Mômes

 

Et tous ces cochons n ‘pourront plus disposer

De plusieurs femmes pour se faire aimer

Mais toutes les filles pourront se marier

A qui leur plaira et pourront même divorcer

Les garçons violeurs seront pendus par les couilles !

Les zizis-flingueurs seront réduits en nouille !

Aux grands cavaleurs la bite en vadrouille !

Le drapeau en berne devant la patrouille !

 

Palampalam… Pam Palam Pam Palampalam

Pam Palam Pam Palampalam

Pa palam Pam Pam

Les chœurs de la Sagesse des Belles

 

Alors les garçons il faut bien vous tenir

La colère des filles est vraiment terrible

Alors les garçons, il faudra être sages

Si vous voulez pas vous r ‘trouver en cage

Mais combien y a-t-il de filles ligotées ?

Le scotch sur la bouche et les mains liées ?

Mais combien y a-t-il de filles enfermées ?

Et dans les placards, elles crient dans le noir !

 

Palampalam… Pam Palam Pam Palampalam

Pam Palam Pam Palampalam

Pa palam Pam Pam

Les chœurs des Nanas-Soldats

 

Les filles sont armées et sont bien décidées

A zigouiller tous ces glands patentés

A couper l ‘zizi du satyre du lycée

A faire ce qu’elles veulent d ‘leur sexualité

Et à se faire ouvrir toutes les portes du plaisir

Des tas de chatouilles, des cures de désir

En courant toutes nues dans toutes les rues

Drapeau Rose au vent en criant « En avant »

 

Palampalam… Pam Palam Pam Palampalam

Pam Palam Pam Palampalam

Pa palam Pam Pam

La chorale des filles en mission

 

Viva la Révolucion !

Avanti Roploplos !

Hasta la Vittoria !

Las chicas unidas jamas serán vencidas !

Hay, viva las nanas !

Hay viva mes nibards !

Haribo gros lolos, hasta la Vittoria !

Géniale Marie Brizard, quando se bebe aqui ?

Como sé pastis aussi ?

Olé ! Olé ! Olé !

 

Imaginez bien qu’elle ne s’est pas contentée de chanter, elle a beaucoup virevolté aussi sans jamais perdre le contrôle de sa voix, avantage des fées sans doute. Alors vous serez tout de même d’accord pour dire que cette fée là est un peu trop paillarde et je m’excuse pour elle si elle vous choque.

– Ça t’as plu ?

– Un peu.

– Comment ça un peu ? Dis-moi oui ou dis-moi merde ! Hypocrite !

– C’est, comment dire ? Energique !

– Hum… Forcément, tu peux pas comprendre toi ! T’es un garçon ! Je l’ai chantée aux chèvres l’autre jour et je peux te dire qu’elles ont trouvé ça génial !

– Aux chèvres ? Quelles chèvres ?

– Ben les chèvres ! Celles qui vivent pas loin de chez Andrea.

– Il y a des chèvres pas loin de chez Andrea ? Mais pourquoi ne me l’as-tu pas dit ?

– Pourquoi ne m’as-tu pas demandé s’il y avait des chèvres pas loin de chez Andrea ?

– Mais parce que j’ignorais qu’il y avait des chèvres pas loin de chez Andrea !

– Et pis ça fait quoi d’abord ?

– Mais Odette ! Voyons ! En tant que citadin tu comprends bien qu’il me paraisse très intéressant de rencontrer des chèvres !

– Si tu le dis.

– Il faut que j’aille les voir ! Allons les voir dis ?

– Si tu veux… Mais crois-tu pouvoir traverser la Saône sans George ?

– Ah ! oui c’est vrai… George n’est pas là.

– D’autant plus que la Saône est encore très haute en ce moment et… TERRIFIANTE pour les peureux dans ton genre !

– Je ne suis pas peureux ! C’est juste que les fleuves… Si on me noyait !

– Pourquoi on te noierait ?

– On noie les chats Odette ! C’est connu !

– Pas les chats adultes !

– T’es sûre ?

– Evidemment ! Pourquoi noyer les chats quand on peut les manger ?

– ….

– Je blague matou. Vous vous en sortez pas mal, crois-moi !

– Bon… De toute façon George ne devrait pas tarder maintenant.

– Je pense aussi.

– Alors attendons.

– Oui voilà… Tu permets que j’aille m’occuper en attendant ? A moins que je tu veuilles une autre chanson ?

– Oui. Enfin non ! Je veux dire… Occupe-toi si tu veux.

 

La prochaine fois je vous raconterai cette aventure qui me conduisit vers les chèvres.

 

Darwin.

3 octobre 2015

Canal canular

Chalut.

 

Je vais vous raconter comment les choses ont un peu changé après un anniversaire où je reçus un cadeau plutôt hors du commun. C’était le 21 mars et bizarrement personne n’avait songé à me souhaiter mon anniversaire. Pour avoir ma petite célébration annuelle je me rends dès le réveil chez les pigeons. Pas un pigeon dans la sous-pente ! Bon. Je me mets en quête de quelque aliment chez mes pourvoyeurs principaux puis d’un peu de lecture. De retour dans ma sous-pente avec l’idée de faire une petite sieste, je suis accueilli par un « Bon anniversaire ! » plutôt tonitruant. Se trouvaient là tout un bataillon de pigeons, Odette, George, Burbulle, P’tit Gris et Aïcha.

– Bonjour les amis ! Ah ! ben merci ! ça c’est gentil dites donc !

­– On a un cadeau pour toi Darwin.

– Ah bon ?

– Tu nous pardonneras de ne pas l’avoir emballé.

– Certainement.

Deux pigeons se sont alors un peu espacés et derrière eux il y avait, posé sur le sol, une petite tablette.

– Oh ! Qu’est-ce que… ? C’est une… ? Mais… Elle marche ?

– Evidemment ! Totalement tactile. ça marche avec les coussinets de chat, on a testé.

– Mais pas avec les pattes d’oiseau.

– Faudrait leur signaler.

– C’est un genre d’ordinateur mais… comment je vais sur l’1-Terre-Nette ?

– Grâce au Wifi du voisin d’en dessous. Ça passe très bien et pour ce qui est des mots de passe, c’est un jeu d’enfant.

– Et pour la recharger.

– Je pourrais m’en occuper au coup par coup mais c’est fatiguant. Ça ne doit pas être bien compliqué de tirer deux fils et de pirater le réseau.

– Ah ?… Dommage qu’il n’y ait pas de clavier.

– J’étais sûr que t’allais dire ça ! On a pris ce qu’on a trouvé de plus léger et on en a bavé quand même. Demande à George !

– Sure.

– Vous l’avez trouvée où ?

– Pas loin ! Mais t’inquiète pas, ils ont les moyens d’en acheter plein.

– Ah ?… Vous n’en parlerez pas à Grumpy alors !

– Pourquoi voudrais-tu qu’on lui en parle ?

– Comme ça.

– Allez ! allez ! Pas de scrupules injustifiés ! Vois le bon côté des choses ! Tu pourras aller sur l’1-Terre-Nette plus souvent en te mettant à la distance qui sied à tes yeux myopes. Ça te plait ?

– Bien sûr ! C’est super ! Un très beau cadeau ! Merci beaucoup.

 

Un très beau cadeau mais qui s’avéra rapidement source de prise de tête. Outre le fait que les pigeons se crurent en droit de venir plus souvent dans ma sous-pente avec chacun une idée différente de choses à regarder, il advint quelques bizarreries. Cela a commencé au beau milieu de la nuit tandis que je rentrais d’une petite escapade. La tablette, que je n’omets jamais de mettre en veille, clignotait affreusement, je crus tout d’abord qu’elle rendait l’âme. Je n’arrivais même pas à regarder dans sa direction et dus attendre qu’elle se calme. Ceci fut fait cinq minutes plus tard, elle arrêta de clignoter, l’écran devint noir mais ne s’éteignit pas pour autant. Je m’approchais d’elle et soudainement des mots commencèrent à s’afficher, les caractères étaient verts. Cela dura un peu et voici exactement ce qui s’afficha cette nuit là :

 

HelloWorld47821 @MnTardy

Hello Emmanuel. Ton partenaire, Bison Maudit, la magnifique boisson régénérante aux extraits naturels de plantes, te souhaite une bonne aventure. Bison Maudit, une marque du groupe BM Drinks & Sodas.

 

Info47821 @MnTardy

Dans le cadre de sa préparation aux prochains jeux de l’avenir, Dieter Gluckman, 14 ans et ex-recordman du monde du sextuple saut en longueur, est décédé par décapitation lors du meeting Untel Inside. Testant ses nouvelles prothèses, il aurait fait une erreur de réglage fatale. Lors de sa deuxième impulsion il serait monté à une hauteur inhabituellement élevée pour la discipline, heurtant un câble d’une caméra mobile Nitron. Sa tête a atterri sur celle de Egor Smirmork qui se préparait de son côté pour le 2000 mètres sprint. Le corps de Gluckman a continué machinalement sur son élan, établissant pour l’occasion un nouveau record du monde avec un saut total de 64 mètres et 17 centimètres. Malheureusement la fédération internationale des sports haute densité a refusé d’homologuer ce record, arguant que, quoique ce cas de figure ne figura pas dans les règlements, Dieter Gluckman avait bénéficié d’un avantage manifeste et déloyal en perdant la tête (et donc en s’allégeant) au cours de son saut. Dieter Gluckman ayant bénéficié depuis sa naissance du programme TrackAll de chez GlooGloop, ses parents ont bon espoir de le retrouver sous une forme ou une autre.

 

@RiskyUSM12

Non je n’ai pas essayé d’imaginer ce que donnerait une panne de l’aspiration dans les toilettes. A priori ce n’est pas ce qui m’inquiète le plus…  le truc est éprouvé depuis des lustres. Ils n’ont pas dû trouver mieux. 

 

Après lecture de ces messages je réfléchis une minute. Il m’apparut alors clairement que tout cela n’était qu’un vaste canular imaginé par Odette. Je rigolai un bon coup à l’idée de m’être fait piégé de la sorte et m’endormis en me disant qu’il était quand même bon d’avoir une amie si facétieuse. Je n’entendis pas rentrer George mais à mon réveil il dormait encore, j’étais impatient de lui raconter ce canular et vérifiai que je n’avais pas rêvé. Puisque l’intégralité des messages était encore bien gravée dans mon esprit, j’en déduisis ce qu’il y avait à déduire. Cependant, quoiqu’elle ne manque pas de place, il n’était guère utile d’encombrer ma mémoire. En allumant la tablette je vis qu’il y avait un icone que je ne connaissais pas. Cela ressemblait à une photo de Mars, je posais ma patte dessus, un autre icone apparut, ressemblant au premier mais légendé du nombre suivant : 47821. Je posais ma patte dessus et l’écran se remplit à nouveau du même message que durant la nuit. Au moins j’avais une preuve. Quand j’eus l’occasion de montrer cela à George il resta un instant circonspect.

– Je crois que c’est un canular d’Odette.

– Ah !… Well… Possible… Nous lui demanderons.

– Elle va nier.

– Possible.

 

Odette nia farouchement être à l’origine de ce message et j’eus la tentation de la croire. Si elle ne disait pas la vérité alors elle jouait parfaitement la comédie. Elle regarda longuement le message avant de porter un avis assez matérialiste :

– Merde ! J’espère que t’as pas chopé un virus ! Je ne vais pas monter un truc pareil tous les mois !

– Ça peut faire ça un virus ?

– Ça peut. Et si ça se contente de ça on aura de la chance.

D’une certaine manière on peut dire qu’elle s’est contentée de ça en qualité mais pas en quantité. Dès la nuit suivante, alors que George et moi étions couchés plus tôt qu’à l’accoutumée, nous fumes réveillés par une nouvelle crise d’épilepsie de la tablette. Et là encore l’affaire se conclut par l’apparition d’un message dans la même veine que le premier.

 

HelloWorld47822 @MnTardy

Hello Emmanuel. Les toilettes Intest vous souhaitent une bonne journée. Toilettes Intest, pour l’analyse rayons instantanée de vos selles. Toilettes Intest, une marque du groupe Villeboche.

 

Info47822 @MnTardy

Le très prisé prix Morgan récompensant le meilleur entrepreneur de l’année a été attribué a Juanito Peritez. Un lauréat passablement controversé puisque ne figurant pas dans les positions de tête des plus grandes fortunes ou progression de fortune. Certains autres nominés estiment que Peritez aurait surtout bénéficié de sa proximité avec des hommes d’influence tels les présidents méricains et roupéens ou les directeurs de l’OMC et du FMI. Rien néanmoins pour remettre en cause le charisme et la volonté d’un homme né dans un bidonville de l’agglomération de Toxico. Ayant fait ses gammes dans le commerce des armes et de la drogue il fut un temps déclaré ennemi public numéro 1 par les forces de l’ordre toxicaines et méricaines. Son visage fut connu du grand public lorsqu’il se mit lui-même en scène dans une vidéo qui fit le tour du monde et où il affirmait d’un air tout à fait convaincu que les forces de l’ordre toxicaines étaient la véritable plaie du Toxique. Se proposant de libérer le peuple toxicain par les armes, il n’en passa pas moins un accord secret avec les autorités méricaines qui lui permit de mener une véritable guerre des gangs sans risque d’être la cible d’un drone assassin. Eliminant la concurrence par un bain de sang généralisé et ayant toute latitude de faire appel aux plus grands cabinets juridiques méricains pour le montage de circuits de blanchiments quasi légaux, il montrait rapidement son désir de légitimité en investissant dans des secteurs très éloignés de ses compétences initiales. Poursuivi par la cour de justice internationale pour crimes de masses, il fut condamné par contumace à 30 ans de réclusion criminelle avant de bénéficier, il y a sept ans, de la grâce accordée aux criminels à hautes compétences économiques (et repentants) initiée par l’OMC. Installé depuis aux USM, son indéniable sens de l’humour et de l’autodérision fait de lui le client idéal pour les mass-médias. Parallèlement à ses apparitions publiques il mène ses affaires avec brio et est reconnu imbattable dans l’art de siphonner les aides publiques des municipalités pauvres en mal d’activité. C’est sans contexte à ce créneau porteur, tout autant qu’à ses amitiés utiles, qu’il doit ce prix Morgan assorti d’une montre à exemplaire unique de marque Rox & Rolette d’une valeur de 1 million de doullars méricains.

 

JeanCaisse.lcl.org @MnTardy

Bonjour Mr Tardy. J’ai l’honneur de vous annoncer qu’un virement de 10000 doullars méricains en provenance de la société BMDS est passé cette nuit à 2h02 et 37 secondes GMT. Déduction faite de votre découvert vous étiez ce matin créditeur sur votre compte courant de 7214 iouros. Vos agios au titre du mois écoulé s’élèvent à 121,62 iouros, la prochaine échéance de votre crédit CCMNT3TXVAR2029 est dans huit jours, la projection est de 235,56 iouros. Malgré des projections à long terme sur les taux hyper variables assez défavorables, il m’est agréable de vous signaler que nous relevons votre Credit Power à 380 sur une échelle allant de 100 à 900. Il serait néanmoins dommage de laisser dormir 7000 iouros sur un compte courant et je me permets de vous signaler la perspective d’une opération à risques limités que nous menons en partenariat avec le fond Fistfix actuellement leader sur le marché spéculatif des terres rares. L’historique trimestriel du panier proposé affiche une progression de plus de 22 % et, les tendances géopolitiques étant favorables, les projections à la hausse sont très bien cotées chez les bookmakers. Une entrée aujourd’hui vous donnerait une grande probabilité de gains à l’horizon de quelques mois voire de quelques semaines si vous souhaitez prendre vos bénéfices rapidement.

 

HelenaRackel.bmds.org @MnTardy

Bonjour Emmanuel. Dans le cadre de notre accord commercial je te rappelle que tu es tenu de respecter scrupuleusement les termes du contrat. En sus de ton article hebdomadaire tu ne dois pas laisser s’écouler plus de 12 heures sans une référence spécifique à la marque. Tu as manqué hier à cette obligation entrant ainsi sous régime de pénalité. La somme de 10000 doullars sera défalquée de tes émoluments à venir.

 

@Boissansoif73

Pour les promos sur le Bison Maudit, la magnifique boisson aux extraits naturels de plantes, clique sur les bannières appropriées ! Bois-en un litre par jour !

 

Le canular semblait devoir prendre de l’ampleur. 

29 janvier 2020

Timbré postal contemporain

Lyon 30 janvier 2020

Chalut !

 

Aujourd’hui je vais vous parler d’une petite chose concernant les facéties de la fée Odette. Cet automne j’ai envoyé quelques volumineux courriers à certains de mes correspondants. Il ne s’agissait pas vraiment de mon choix mais d’une demande un peu autoritaire d’Odette à laquelle je me suis plié. Elle voulait que des enfants de 11 ans prennent conscience de l’urgence écologique et a cru que les entretiens citoyens de Loulou Léonard pouvaient aider en cela. J’ai obtenu de pouvoir censurer les passages difficiles mais c’est resté volumineux et le nombre de feuilles imprimées sur l’imprimante de Grabelot a conduit Odette à faire quelque chose qu’on ne fait pas d’habitude : relier les feuilles entre elles ! Je ne pensais pas qu’on pouvait faire cela dans cet appartement mais c’est pourtant ce qu’on a fait et voici comment cela s’est passé.

 

J’étais sur la table de l’ordinateur à côté du clavier, l’imprimante venait de cracher les feuilles, Grabelot rêvassait sur le canapé. Au lieu de simplement les plier en deux et de les glisser dans l’enveloppe, Odette est allée vers un placard et s’est mise à fouiller en disant :

– Je suis sûre d’avoir vu cette machine quelque part !

– Qu’est-ce que tu cherches ?

– La trouilloteuse !

– Qu’est-ce que c’est ?

– Une machine à trouer les feuilles !

– Pourquoi faire ?

– Pour trouer les feuilles pardi.

– On ne va pas trouer les feuilles ! Comment ils pourront les lire ?

– Juste sur la bordure Darwin ! C’est pour les relier entre elles. Ah !… La voilà ! Restez où vous êtes ?

– Pourquoi ?

– Pour ne pas la prendre sur la tête ! Attention ! Ça risque de faire un peu de bruit !

Figurez-vous qu’elle n’a pas fait le moindre effort pour amortir la chute. Une petite machine étrange faite de métal et de plastique est tombée sur le tapis, par chance il y a beaucoup de tapis chez Grabelot. Elle ne sembla pas cassée. Ensuite Odette est venue chercher les feuilles imprimées, les a examinées une à une, puis les a glissées partiellement dans la machine pour finir par s’énerver sur une poignée récalcitrante.

– Venez m’aider les matous !

Là, Grabel et moi on s’est regardé l’un l’autre, très étonnés : en quoi pouvait-on bien l’aider ? D’habitude c’est nous qui demandons de l’aide pour les choses « manuelles ».

– Mais venez quoi !

De mauvaise grâce nous nous sommes portés à ses côtés.

– Qu’est-ce qu’il faut faire Odette ?

– Il faut que vous pesiez de tout votre poids sur cette poignée.

Nous avons bien tenté de faire ce qu’elle nous disait mais rien n’y fit. Le manège a duré pendant plus de cinq minutes mais c’était une machine d’humain fait pour une main d’humain, et encore, sans doute un humain adulte. Odette jurait comme un charretier, tant et tant que Grabel a pris le parti de retourner sur le canapé, où je l’ai rejoint peu après. Odette nous a fixés longuement avec un air de gamine contrariée.

– Ah oui ? Vous abandonnez déjà !

– Pas la peine d’insister Odette ! Tu vois bien que cela ne marche pas !

– Bon d’accord !

Alors Odette a fini par faire deux claps des mains et nous avons eu la surprise de voir la poignée s’abaisser toute seule avant d’entendre un craquement. Immédiatement le courroux a changé de camp et c’est nous qui l’avons regardée d’un œil noir.

– Quoi ? Faut bien que vous bossiez un peu !

Elle a marché devant nous en levant le menton et en nous regardant d’un air narquois, s’est approchée d’une prise murale et a glissé un doigt dans chaque trou durant quelques secondes. Grabel et moi nous attendions au pire. Odette est revenue vers nous d’un pas décidé, j’ai pensé qu’elle allait sauter sur le sofa, se caler entre Grabel et moi et nous torturer de ses trop énergiques caresses quand elle est en trop grande forme. Elle n’en fit rien. Elle est repassée devant nous, toujours le menton en l’air et en disant :

– Je sais très bien ce que vous pensez ! Plus de fraises Tagada, désolée.

Après quoi elle a disparu.

– Pourvu qu’elle passe la soirée ailleurs. a dit Grabel.

– Elle aurait sûrement éteint l’ordinateur et la lumière et m’aurait demandé si je voulais passer la nuit ici.

– Elle a peut-être laissé le Velux ouvert.

– Je n’espère pas car il me semble qu’il va pleuvoir. Pour le coup je vais sur Terre-nette ! Tu veux t’informer sur quelque chose ?

– Non, je vais plutôt me planquer sous le canapé ! Des fois qu’elle revienne avec des fraises Tagada.

En fait Odette est revenue peu après et relativement calme. Elle en était restée à son idée de reliure et ramenait deux grandes enveloppes et deux baguettes de plastique bizarrement faites. Elle ne m’a rien demandé et j’ai fait comme si de rien n’était, occupé sur un site de vulgarisation scientifique. Mais je l’observai discrètement et pus admirer la dextérité de la manœuvre. Elle a inséré une baguette dans une rangée de petits pics en métal, a de nouveau abaissé la poignée mais cette fois tout en douceur, et semble-t-il, à la seule force de sa pensée. Puis elle a glissé les feuilles dans la baguette grâce aux trous faits précédemment. Elle a posé l’une des enveloppes sur le sol, a récupéré les feuilles désormais reliées par la baguette, les a glissées dans l’enveloppe, et m’a demandé si j’avais une carte postale à rajouter.

– Oui mais… cela risque de faire un peu lourd, non ?

– On n’est pas à cela près.

– Alors la carte est sur le coin de la table !

– Encore une carte de chat ?

– Ben oui ! Forcément !

– Mon pauvre Darwin, c’est toujours aussi illisible.

– Je ne trouve pas. J’ai fait de gros progrès !

– Faut le dire vite.

– Faut surtout dire que tu n’as pas taillé mon crayon !

– Tu m’as demandé de tailler ton crayon ?

– Non mais ce serait bien de tailler mon crayon !

– Oui ben t’inquiète, je vais le tailler ton crayon ! Mais tu sais, je pourrais aussi bien écrire moi-même ces cartes postales.

– Si c’est toi qui les voles et qui, en plus, les écris, je compte pour quoi moi ?

– Pour un gros tas de poil ! Gros tas de poil ! Bon allez zou ! Dans l’enveloppe !

Une fois l’enveloppe fermée, Odette a cacheté le tout, écrit lentement l’adresse à l’aide d’un stylo semblant bien gros dans sa petite main mais manié sans peine. Ensuite elle a brandi l’enveloppe par-dessus sa tête et a crié :

– 111,37 grammes ! Il faut 4 timbres, Darwin !

C’est à cet instant que Grabel a, malgré lui, révélé sa cachette en semblant s’étouffer ! Odette s’est mise à plat ventre pour regarder sous le canapé.

– Qu’est-ce qu’il t’arrive Grabel ?

– Arf ! Ourf ! Pfff ! Arf ! Arf !

– Oh ! Grabel ?

– Arf !… Ouf !… Sérieusement ?

– Quoi ?

– 4 timbres ? 111 grammes ? 4 timbres ? La poste a été privatisée ou quoi ?

– Pas exactement !

– 4 timbres ! 111 grammes ! Mais depuis quand ?

– Dans la Start-up nation il se passe des choses bizarres, tu sais !

– Je veux ! 111 grammes ! 4 timbres !

– J’avoue ! Bientôt ça coûtera moins cher de prendre un vol low-cost pour Berlin que d’y envoyer une carte postale !

– Je pense à un truc Odette. Si j’écris une lettre qui pèse 99,99 grammes, combien on mettra de timbres ?

– Eh bien deux ! Entre vingt et cent grammes c’est deux timbres !

– Mais une fois qu’on aura mis deux timbres, peut-être qu’on va dépasser les 100 grammes !

– Euh… là tu te poses un peu trop de questions Darwin ! Il y a toujours une petite marge de tolérance !

– Toujours, toujours… peut-être pas pour toujours justement !

– Ben on s’en moque de toute façon ! Des timbres on en a plein ! D’ailleurs je mets lesquels ? Les timbres des vacances ou les timbres d’Astérix ?

– Les timbres d’Astérix pour Violette et on mettra ceux des vacances pour Dorian ! Dorian adore les vacances !

– Daccodac matou !… Cette histoire de timbres me donne une super idée ! Voulez-vous qu’on crée une œuvre d’art contemporaine ?

– Une œuvre d’art contemporaine ? Tu veux dire une œuvre d’art contemporaine ou une œuvre d’art contemporain ?

– Tu me saoules Darwin ! Tu ferais mieux de me demander à quoi va ressembler cette œuvre !

– Et donc, à quoi va ressembler cette œuvre Odette ?

– Eh bien voilà de quoi il retourne ! On prend une feuille ! Juste une feuille pour faciliter le départ ! Pas besoin d’enveloppe, comme vous allez le voir. Par contre il nous faut beaucoup de timbres ! Beaucoup beaucoup de timbres ! Je vais voler tous les timbres que je peux à la poste ! Et les plus divers possibles pour qu’on puisse faire la plus belle œuvre d’art contemporaine du monde !

– Comment cela Odette ?

– Il suffit de commencer à coller les timbres sur la feuille de papier. Des deux côtés de la feuille de papier. On prendra notre temps pour les coller en exprimant notre potentiel artistique.

– J’ai toujours pensé que j’avais un immense potentiel artistique !

– Qu’est-ce qui te fait penser cela Grabel ?

– J’ai des rêves très colorés tu sais ?

– Bien. Alors pour ne pas faire de jaloux, vous les chats vous choisirez les timbres d’un côté et moi les timbres de l’autre !

– Ben non ! Pour ne pas faire de jaloux il faut partager la surface en trois !

– Hum… On verra ! Toujours est-il qu’on va coller tant de timbres qu’on aura une sorte de gros pli fait quasi intégralement de timbres ! Si vous avez vraiment des âmes d’artiste ça va être super chouette !

– Sûrement mais… A qui on va l’envoyer ?

– Mais à Grabelot bien sûr !

– A Grabelot ? On ne sait même pas où il est parti ?

– A Grabelot ici, con de chat ! Il faut bien qu’on récupère notre œuvre d’art !

– Pourquoi l’envoyer si c’est à nous-même ?

– Mais pour avoir le cachet de la poste, Darwin ! C’est la signature suprême !

– Ah oui ?… D’accord. Mais où on va écrire l’adresse si on met des timbres partout ?

– On les plaçant judicieusement on saura bien fabriquer un carré suffisamment clair pour écrire l’adresse de Grabelot ! Manquerait plus qu’on ne la reçoive pas notre lettre ! Imaginez qu’on en pose pour 200 grammes, ça va faire un paquet de timbres, beaucoup plus que les six demandés pour un tel poids. Le postier qui juge notre œuvre d’art non réglementaire pourrira dans l’enfer des postiers !

– C’est sûrement vrai ! Ah ben d’accord ! Faisons cette œuvre d’art !

– T’es OK aussi Grabel ?

– Bien sûr ! Je suis un très grand artiste ! Mais tu ne crois pas que quelqu’un a déjà eu cette idée ?

– Sans doute mais on s’en fout ! Personne ne l’a fait avec les séries de timbres actuelles !

– Quand ferons-nous cette œuvre d’art ?

– Eh bien pourquoi pas maintenant ? Mieux vaut ne pas attendre trop longtemps, les timbres pourraient avoir bientôt disparus.

– Ah bon ?

– Vous n’avez pas vu la pub ? Ils proposent aux gens d’imprimer eux-mêmes les timbres chez eux ?

– Pourquoi faire ?

– Des économies pardi !

– Ah oui ? Ce sera comme nous ? Les gens ne paieront plus les timbres ?

– Bien sûr qu’ils paieront les timbres ! Sauf que la Poste n’aura plus à les fabriquer !

– Je ne comprends pas ? C’est quoi l’intérêt pour ceux qui envoient des lettres ?

– Ils n’auront plus à se déplacer pour acheter des timbres.

– Ah ah ah !… T’es pas sérieuse là ?

– Voyez-vous ? Le timbre c’est un petit objet mais c’est un bel objet. Mais sûrement que si on imprime des timbres sur cette imprimante…

– Y a même pas la couleur !

– Si mais les cartouches sont vides matou ! Je disais donc que sur cette imprimante, on ne va sûrement pas réussir à faire de beaux timbres. Donc on se déshabituera de l’envie d’avoir de beaux timbres, et de proche en proche de l’envie d’avoir des timbres. La Poste 2.0 elle a autre chose à faire que d’éditer de beaux timbres, ce qu’elle veut c’est gagner des sous ! Alors je crois qu’un jour il n’y aura plus de timbres.

– Non, je crois que ce que tu dis est faux ! La philatélie est encore sûrement très pratiquée.

– Moins les gens envoient de lettres et de cartes, moins il y a de philatélistes ! Les enveloppes prétimbrées et les timbres moches imprimés chez soi, ça va précipiter leur disparition. Mais ce n’est pas plus mal. Notre œuvre d’art contemporaine deviendra vite une œuvre d’art contemporaine du passé, elle n’en aura que plus de valeur.

– Hum… J’espère que les timbres ne vont pas disparaître avant moi !

– Arrête tout de suite la farcie alors !

– Non, ça j’aime bien !

– Je vais chercher les timbres et on commence ! D’accord ?

– D’accord.

 

Alors figurez-vous qu’on a fait une œuvre d’art contemporaine du passé qu’est sacrément réussie. Bien sûr tous les timbres ne sont pas visibles car on en a mis de sacrées couches. Mais c’est sûrement grâce à cela qu’elle est si réussie, nous les avons travaillées avec autant de soins que les couches visibles et le résultat est à la hauteur de nos espérances. Le pli a été tamponné à la grande poste de Lyon, ce qui ne nuit en rien à sa valeur, même si cette poste a perdu beaucoup de son cachet d’après ce qu’en dit Odette :

– Si vous aviez pu la voir il y a 20 ans ! Elle était magnifique avec son gigantesque comptoir à l’ancienne. Il mettait parfaitement en valeur la grande fresque sur le mur de derrière. Toute personne n’ayant pas l’habitude d’une si grande poste était nécessairement marquée par son passage.

– Ils ont supprimé la fresque ?

– Non. Les gens peuvent même la voir de plus près mais finalement on ne la remarque plus.

– Pourquoi ?

– Parce que c’est un tout et le reste a beaucoup changé. D’abord ils ont sans doute trouvé qu’elle n’était plus adaptée au goût du jour. Les comptoirs avec une vitre de séparation c’était dépassé et ils ont voulu l’ouvrir mais sans essayer de garder un style se mariant avec le bâtiment. J’ai vraiment détesté la manière dont ils l’ont refaite une première fois mais avec le recul, je trouve que c’était encore acceptable. Ils n’avaient probablement pas encore fini de payer les travaux quand ils ont décidé de la refaire à nouveau !

– Pour la ramener à son état d’origine ? Ils ont sans doute constaté qu’ils perdaient des clients.

– Perdre des clients pour un bureau de poste c’est normal s’il n’y a plus que les chats qui écrivent des lettres !

– Sauf que, Odette, maintenant que par haine d’Emmaüs les français envoient par avion leurs slips et leurs chaussettes d’occasion aux quatre coins du monde pour en acheter des neufs aux asiatiques, la Poste a sans doute de nouveau besoin de points de vente !

– Si c’est le cas alors espérons qu’elle trouve utile de remettre un super beau comptoir à la grande poste ! Mais la raison de seconds travaux en quelques années était autre. C’était l’époque du triomphe total du lean management, de jeunes coqs au bec qui raye le parquet comme Macron amenaient des idées nouvelles sur la manière d’organiser les entreprises et de remettre ces fainéants de salariés au travail. Voir des vendeurs assis derrière un comptoir, voilà quelque chose qui leur paraissait totalement irrationnel ! Un humain qui ne prouve pas sa proximité avec le client et son engagement de tous les instants en passant sa journée debout au milieu d’un espace ouvert organisé par un fou selon une logique de fou que lui-même juge parfaitement censée puisqu’un vrai fou est un fou qui s’ignore, cet humain-là donc, mérite d’être remplacé par une machine !

– Ce ne serait pas plutôt le fou qui mériterait d’être remplacé par une machine ?

– Cela viendra et alors c’est là qu’il y aura des pleurs et des grincements de dents. En attendant c’est ce qu’ils ont fait. Ils ont mis toute une rangée de distributeurs de timbres et de machines à affranchir les paquets à l’intérieur. Personne ne s’est dit qu’à ce compte-là, un distributeur accessible de l’extérieur durant les heures de fermeture aurait une petite utilité, mais passons ! A la place du grand comptoir ils ont planté deux ou trois minuscules guichets, posés là comme on aurait jeté des dés, personne ne sait où faire la queue, ni même si le guichet est ouvert quand le postier est occupé à fouiller dans des tiroirs pratiquement accessibles à tous, ou bien s’en va à l’arrière. Bizarrement l’espace dévolu au public s’est agrandi et pourtant la grande poste paraît désormais minuscule. Bref, c’est un total saccage ! Avoir son quota de Coterep c’est bien mais cet handicapé-là, ils auraient pu lui trouver un autre poste à la poste !

– Ils auraient pu l’employer à coller des timbres !

– Excellent Grabel ! Mais pas les nôtres car son âme d’artiste a déjà quitté Polgveaqolo depuis longtemps.

 

Avec tout cela je me suis demandé si c’était encore un cachet de la poste ayant de la valeur artistique le cachet de la grande poste. Odette a dit que « si quand même » et a donc posté notre œuvre d’art à la grande poste. Le postier ne nous a pas fait faux bond mais tout de même, comme nous avons attendu trois jours avant de le retrouver dans la boite de Grabelot, on est en droit de penser qu’il a choisi de ne voir que les timbres en tarif vert alors qu’on avait presque autant de timbres en tarif prioritaire, c’est à dire plusieurs centaines ! Ce qui a fait dire à Odette : « Vraiment, la poste 2.0 c’est beaucoup moins bien que la poste ! » Si ça se trouve Odette a mis le pli dans la boite « autres départements » et il est allé jusqu’à Paris avant de revenir à Lyon, allez savoir !

Darwin.

15 janvier 2019

Le Coincoin du coin du 12 décembre 2018

Chalut !

Sachez que Odette a réapparu l'air de rien au mois de novembre, ce qui, à l'approche de l'hiver, rassura Grabel. En un sens je dois concéder que je fus rassuré moi aussi. Ce retour se fit sans aucun commentaire de sa part, elle est revenue d'humeur plutôt neutre. Depuis il faut dire que la vie a été surtout marquée par les superbes animations du samedi grâce au mouvement des gilets jaunes. Nous n'en avons pas manqué une miette ! Pour vous donner un aperçu du climat ambiant, surtout si vous n'êtes pas en France, le mieux pour moi est de vous poster ci-après des liens vers les pages d'un hebdomadaire local. Son édition du 12 décembre porte vraiment la marque du mouvement des gilets jaunes. 

 

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3 octobre 2015

George Le Mouet

Chalut.

Quand George vint me voir j'étais en train de prendre un petit bain de soleil sur le toit. George se posa de manière à ce que son ombre couvre mon visage, ce qui naturellement me poussa à ouvrir l'œil. Notez que l'expression me convient assez bien car, hormis lorsqu'un danger manifeste se manifeste et étant d'avis que tout effort superflu est superflu, j'ouvre rarement les deux yeux en même temps au sortir d'une somnolence. J'ouvris l'œil donc, le gauche, et je vis George le Mouet, l'air rieur :

– Il paraît que tu veux me parler Darwin. C'est bien Darwin, isn't it ?

Je refermai l'œil gauche tout en lui répondant :

– Rien ne presse.

Je me rendormais presque aussitôt. J'ignore s'il s'écoula une minute, ou dix, ou bien même vingt secondes, la mesure de la patience de George m'échappant totalement sur le coup. Quoi qu'il en fut, je sentis une pression au niveau de ma colonne vertébrale tandis que George faisait valoir son droit à audience :
– Hey ! Wake up !

Je me redressai lentement sur mes pattes, m'étirai de tout mon long, bâillai à m'en décrocher la mâchoire, j'avais enfin les yeux en face des trous.

– Vilaine entrée en matière George.
– Chat ! Mon temps n'est pas si précieux que le tien mais ce n'est peut-être qu'une question d'unité de mesure.
– Remballe tes pouces et tes yards George ! Et ne viens surtout pas me dire que les chats ont plus d'une vie !
– Autant ne pas la passer à dormir.
– Autant la passer à faire ce qu'on aime.
– Certes. Que veux-tu ?
– Rien de spécial. Je crois simplement que nous sommes faits pour nous entendre.
– Hum... Possible. Si tu es aussi chavant que tu le prétends, il se pourrait que nous saurons être utile l'un pour l'autre.
– Il se pourrait que je te sois plus utile que Riton.
– Rien n'est moins sûr. En tout cas pas par le même registre.
– Je me demande bien à quoi il peut t'être utile.
– Là je suis déçu de toi Darwin. C'est un pigeon et je suis ici en poste pour la Gull International. L'as-tu déjà oublié ?
– Absolument pas. Cependant je ne vois pas le rapport.
– C'est un pigeon. Un pigeon de patte longue. De toi à moi, le meilleur intermédiaire jamais eu. Si tu crois que la mouette peut facilement sortir des voyageurs du giron des humains...
– Ah je vois ! Oublie les voyageurs ! J'ai tous les mots de passe de petit bonhomme, et bien d'autres encore, pour accéder à l'1-Terre-nette.
– Qui est petit bonhomme ?
– Peu t'importe. Grâce à lui il te suffit de trouver d'autres chats comme moi à proximité de tes correspondants. Ainsi tu pourras supprimer tous tes pigeons intermédiaires.
– Pourquoi voudrais-je faire cela ?
– Par souci d'efficacité.
– Nous sommes bien assez efficaces. Au profit de qui faudrait-il être plus efficace ?
– Au profit du temps libre.
– Et les pigeons ? Que deviennent-ils dans cela ?
– Ils auront du temps libre aussi.
– Darwin, tu es peut-être chavant mais pas très psychologue. Ce qu'aime le pigeon voyageur c'est être voyageur. Et pigeon voyageur ne voyage pas sans but.
– Oh si tu savais comme les pigeons sont ingrats, tu y réfléchirais à deux fois.
– Ah je vois... Ils sont ingrats... Mais pas les chats... Donc, admettons que nous sommes en affaire ; admettons que je trouve d'autres chats comme toi aux quatre coins du monde et ainsi, n'ayant plus recours aux pigeons voyageurs, la Gull International perd tout contact avec ce réseau-là. Que se passera-t-il le jour où les chats diront qu'ils ne veulent plus transmettre nos messages ?
– Pourquoi les chats feraient cela ?
– Parce que les pigeons disent que les chats sont ingrats. Et d'ailleurs pas que les pigeons disent cela, les chiens aussi.
– Les chiens ? Ben voyons.
– Bon, disons que les chiens comptent pas. Mais que dis-tu de cela ? Les humains pensent que les chats sont ingrats.
– Les humains pensent cela ?
– C'est notoriété publique.
– Tu dis peut-être vrai mais tu oublies une chose, c'est qu'il y a plusieurs sortes de chats ; les chats d'appartement, les chats de maison, les chats de ferme, les chats sauvages, les chats de gouttière... Si les chats d'appartements sont ingrats alors les chats de gouttière, qui sont tout leur inverse, ne le sont pas ! Et toc !
– Hum... ça se tient. Cependant je n'entends pas oublier mes pigeons voyageurs. Je n'ai guère besoin de toi pour mon travail mais... c'est grand comment dans ta sous-pente ? J'aimerais rassembler mes affaires dans un coin sec et sûr.
– Pour sûr c'est sec et sûr. Et ça doit bien faire six yards de long pour douze pieds de large.

Je me demandais tout de même ce qu'il entendait par « mes affaires ». En réalité un fatras de bout de crayons et de morceaux de papiers qu'il ramena de je ne sais où en plusieurs voyages. Ainsi commença notre cohabitation et bien que les allers et venues de George perturbent parfois mon sommeil, je dois admettre que j'y ai trouvé mon compte. Il m'est très utile pour l'écriture. J'ai moi-même une incapacité chronique à utiliser un stylo bien que je puisse tracer des semblants de lettres en tenant un petit crayon en bouche. Je m'en sors mieux avec les ordinateurs, surtout avec celui du maître d'un chat domestique avec lequel je suis en affaire et dont je vous parlerai peut-être un jour. Toujours est-il que j'ai un accès par une chatière à un appartement et ses outils bureautiques. Vous voudriez sûrement savoir comment on appelle un texte imprimé par un chat. Ce n'est donc point un manuscrit, serait-ce un tapuscrit ? Que nenni, c'est un pattuscrit ! Cependant, depuis que George a réussi à me rejoindre dans l'appartement en passant par une fenêtre ouverte, je me suis rendu compte que j'étais d'une lenteur affligeante par rapport à lui. Je chavais que certains oiseaux avaient une certaine dextérité dans l'usage de leur tête, mais croyez-moi, ce Mouet-là dépasse l'entendement.

Darwin.

3 octobre 2015

Odette

Chalut.

Vous avez sûrement l’impression que je vous abreuve de messages. Cependant n’en prenez pas trop l’habitude, j’aurai des périodes moins fastes. Puisque je vous ai déjà présenté certaines de mes connaissances, il est temps de vous parler un peu de quelqu’un (si je puis dire) qui est entré dans ma vie et semble décidé à y prendre une certaine place quand bien même je ne voudrais la lui concéder. Vous vous dites peut-être que c’est exactement ce qui se passe entre vous et moi mais ce n’est pas très honnête de votre part dans la mesure où vous restez libre de ne pas lire mon blog. J’aime bien les êtres honnêtes alors tenez-le vous pour dit !

Il était Noël et comme il faisait anormalement chaud, je décidai de piquer un petit roupillon de trois ou quatre heures sur une cheminée du toit. J’étais serein et m’endormais d’un bienheureux sommeil. Je croyais m’éveiller de moi-même, à la manière dont j’aime pouvoir le faire, en sortant doucement du sommeil et en prenant tout mon temps avant d’ouvrir les yeux. Mais dans le flou d’un esprit passant du rêve à la réalité, de prime abord je ne me rendis pas compte du caractère forcé de cet éveil. Mes moustaches avaient frémi, un vent fort y suffit parfois, je ne m’inquiétai pas. Soudain je sentis une présence, puis un léger choc derrière mon oreille droite, j’ouvrai l’œil gauche, puis le droit, regardai tout autour de moi, rien. Je décidai de rêvasser encore un peu et refermai les yeux. Il ne s’écoula pas deux minutes avant qu’on ne me frappe légèrement le museau.

– Debout matou !

Elle était là ! Juste devant moi ! La fée Odette ! La fée d’Andrea, exactement comme la décrite petit bonhomme (dans le livre que vous n’avez pas lu) hormis dans ses attributs vestimentaires et ailés. Elle n’était pas en turquoise et crème mais aux couleurs de Lyon, portant un léger pull raz du cou blanc, des bottines à l’unisson, un bermuda bleu par-dessus collants rouges. Ses ailes étaient nervurées rouges et bleues autour de cellules blanches également. Je la regardai très étonné tandis qu’elle me fixait avec un petit sourire malicieux.

– Quel dormeur tu fais matou !

Je ne répondis pas.

– Qu’est-ce qui a des bottes, une moustache et ne sait pas dire non ?
– Oublie cha ! Je la connais déjà.
– Eh bien il fallait faire semblant de ne pas la connaître !
– Pourquoi ?
– Par politesse gros tas de poils !
– Ce n’est pas cha la politesse.
– Qu’en sais-tu l’impoli ?
– Je ne suis pas impoli.
– Bien sûr que si monsieur sans gêne ! Monsieur je visite tous les appartements même quand on ne m’a pas invité !
– Je ne les visite pas tous.
– Pas tous c’est déjà trop ! Alors comme ça tu es un chat chavant ?
– Parfaitement.
– Pfff. T’es chavant autant que moi je suis féeline ! Ecrire ne fait pas de toi un érudit.
– Tu m’espionnes ?
– Possiblement matou !

Durant ce petit dialogue elle s’était tenue suspendue devant moi. A cet instant elle m’a tourné brusquement le dos, a cessé de battre des ailes pour sauter sur le sommet du toit, a tiré un ruban bleu et un ruban rouge des poches de son bermuda, et s’en est allée en les agitant de part et d’autre tout en se maintenant en équilibre sur le faîte et en entonnant sa chanson avec un accent gonesque prononcé :

Avant, Avant… Avant
Bougeon bon vivant
Sa dent dîne et ça s’entend
Dans les bouchons de Saint Jean

Avant, Allant… Allant
Lyon militant
Fibre rouge et fil blanc
Mais sur les nappes seulement

Allant, Allons… Allons
Mâchons sur le pont
Grattons la couâne au caillon
Fêtons Noël au cardon

Allons, Ami… Ami
Fais-toi pas souci
Des catolles aux jalousies
La bachole est ben cafie

Ami, A moi… A moi
Les éclats de voix
Les liens tissés dans la joie
La foi dans un verre à soi
A boire, A boire… A boire
Entre Saône et Loire
Tout le sang de ce terroir
Gamay noir boule au trottoir
A boire ! A boire ! A boire !

Ah ! elle avait l’air d’avoir son caractère et j’étais assez satisfait de la voir partir. Cependant, comme je vous l’ai dit, elle n’entendait pas me laisser tranquille et s’évertue depuis à débarquer sans crier gare. La seconde fois que je l’ai vue j’étais avec George et il en fut très étonné car si nous côtoyons souvent les fantômes, c’est bien la première fée qui nous apparaît. Cette nouvelle apparition fut toute en délicatesse comme vous pourrez en juger :

– Salut la rieuse et le dingue ! Tudjuuuu !
– Voilà autre chose !
– Relax Max ! C’est juste qu’avec vos gueules vous me faites penser à Gaston !
– Gaston ?
– Gaston !… Gaston Lagaffe duo d’idiots ! Ne me dites pas que vous ne connaissez pas Gaston Lagaffe !
– Ben non !
– Jamais entendu ce nom-là.
– Pfff ! Et ça se prétend chavant !

J’ai depuis eu un petit aperçu de ce Gaston sur l’1 Terre-nette. Voyez le niveau culturel dans lequel on s’embarque.

Darwin.

15 avril 2017

Alpha-M.48122

Alpha-M.48122.Local.04.22.843 

– Emmanuel, j’ai parcouru l’ensemble du document et ils seront difficilement attaquables sur ce terrain là. Je ne comprends d’ailleurs pas pourquoi tu as signé ce contrat sans le lire en intégralité.

– Personne ne lit ce genre de documents. 127 pages pour un concours avec des alinéas minuscules ! Le terme « tous les moyens nécessaires » ne peut tout de même pas inclure une violation de domicile !

– Ce sont des images de ton cloud !

– Possible mais filmées à mon insu et importées sur mon cloud à mon insu. J’ai aveuglé ma web cam bien avant de tenter ce concours. Le plan a l’air de venir d’une web cam posée sur une table mais si c’est une web cam, elle ne m’appartient pas. Tu peux savoir sur quel modèle de caméra ça été filmé ?

– Oui. C’est une minitron 27.HL. Elle a été entre autre été installée sur les FlyInside de Gloogloop et les ByDoorSpider de Totoshimosh.

– Pas sur quelque objet susceptible de m’appartenir ?

– C’est difficile à dire puisque tu ne lis pas entièrement tes documents contractuels.

– Quel rapport ?

– Le rapport ? Une technique d’introduction légale.

– Je ne comprends pas un mot de ce que tu me dis !

– Imaginons qu’une entreprise commerciale te vende un objet quelconque avec un cadeau surprise à l’intérieur. La présence de ce cadeau est spécifiée dans les documents contractuels en un endroit que personne ne croit bon de lire. Le cadeau lui même est minuscule et reste dissimulé le temps nécessaire à l’intérieur de l’objet acheté. Il se déploie ensuite discrètement pour jouer son rôle espion.

– Quel intérêt ? Comme si les services secrets avaient besoin d’être dans la légalité pour espionner les gens !

– Dans le cas d’un service secret c’est sans intérêt. Dans le cas d’une entreprise comme Red Element l’intérêt pourrait se comprendre dès aujourd’hui. Veux-tu que je vérifie ça ?

– Bien entendu !

– Voilà.

– C’était rapide.

– Relativement. Donc tu possèdes effectivement un Gloogloop FlyInside sans même avoir eu à acheter le moindre objet puisqu’il était avec le casque Red Element qu’ils t’ont fourni après la quatrième étape de la sélection.

– Sérieusement ?

– Tout à fait.

– Le FlyInside a commencé à te filmer dès le déballage du casque.

– Non ?

– Les images ont été transmises à ton cloud. Dossier caché, paramètres non publics avec des mots de passe que tu as coutume d’utiliser. Cependant facilement accessibles pour un service de hacking.

– Tu veux dire que j’ai été filmé chez moi 24h sur 24 depuis ce moment là ?

– Pas uniquement chez toi.

– Il me suivait dehors ?

– Oui. En toute légalité. Tu restes le dépositaire de ces images.

– Mais non ! Ce n’est pas moi ! C’est Red Element ! Et ces connards n’ont même pas prévu un dispositif anti-hacking !

– Ce n’était pas nécessaire. Autant faire les choses illégalement dans ce cas. Ils ont fait un copier-coller de paramètres que tu utilises ordinairement pour faire valoir que tu en es à l’origine. Que cela finisse dans les mains d’autrui n’est pas vraiment un problème pour eux.

– Pourquoi pas ? Quelque part je les représente dans cette mission, mon image colle peut-être plus à celle de Bison Maudit mais c’est avec eux que je suis le plus lié.

– Des milliers de personnes se filment 24 heures sur 24 par pur exhibitionnisme ! Je ne crois pas que tu aies pu faire quoi que ce soit qui puisse nuire à leur image, sinon ils l’auraient de toute façon effacé . J’imagine que te voir déambuler nu dans tes 12 mètres carrés n’aurait rien d’anti-commercial si ces images étaient diffusées parmi toutes celles qui font l’éloge de ton physique. Cela me semble même avoir été un critère de choix primordial, sans vouloir vexer ton intelligence.

– Je n’arrive pas à comprendre comment un vulgaire club caritatif se paie un service de hacking à seule fin de mieux connaître un candidat à l’adhésion.

– Ce vulgaire club là est affilié à un autre beaucoup plus prestigieux.

– Ah ?… Rassure-moi ! Mes paramètres restent assez protecteurs pour le commun des mortels ?

– Il semblerait. Tes images ne sont pas diffusées. Mais cela ne signifie pas qu’elles ne le seront pas à l’avenir. Je pense que Red Element pourrait trouver un intérêt dans celles concernant la mission proprement dite.

– Attends une minute ! Tu veux dire que… Il est ici ? Le FlyInside est ici ?

– A deux mètres de toi.

– Et tu viens seulement de le repérer ?

– Non.

– Et tu m’en parles seulement maintenant ?

– Qu’y a-t-il d’anormal à sa présence ? Ce que j’ignorais c’est qu’il t’appartient en propre.

– Ce qui signifie que je peux le détruire.

– Si tu peux mettre la main dessus ! Il t’appartient mais ce n’est que fictivement qu’il a été programmé par toi.

– Tu pourrais m’aider à mettre la main dessus !

– Certainement. Mais je ne crois vraiment pas qu’il faille faire cela.

– Pourquoi ?

– Ce drone transmet. Il a été déclaré dans ton paquetage.

– Par qui ?

– Par toi. Par l’intermédiaire de Red Element bien sûr. Mais tu as signé la liste. Elle non plus tu ne l’as pas lue ?

– Non. Et donc ?

– Ce qui a été filmé depuis le départ ne figure pas sur ton cloud car le Contrôle ne le permet pas. Cela ne signifie pas que Red Element ne compte pas un jour récupérer ces images, notamment en ce qui concerne les captures. Le statu quo me paraît plus raisonnable dans une optique de négociation future.

– Pas faux.

– De toute façon tu ne devrais pas te soucier de cela.

– A t’entendre je ne devrais jamais me soucier de quoi que ce soit. Mais je me soucie ! J’ai bien conscience que le domaine de l’intimité s’est réduit comme peau de chagrin au fil des ans, mais je ne suis pas d’accord pour être filmé chez moi à mon insu ! Red Element m’inflige des pénalités à tout va, pourquoi je ne leur renverrai pas la monnaie de leur pièce si je peux prouver qu’ils m’ont trompé ?

– Tu ne peux pas le prouver.

– Mais toi tu peux monter un dossier prouvant que mes mots de passe ont été générés de chez eux.

– Possible. Mais je vais rester en dehors de cette histoire, si tu permets.

– Merci de ton aide.

– Si tu veux je peux te montrer des documents intéressants qu’aucun data-sucker n’associe à toi.

– Des documents qui me concernent…

– Oui, des vidéos et des photos de toi avant que ce drone ne te suive à la trace. Même un hacker de haut-niveau ne peut pas agréger tout ça.

– Je crains le pire ! J’ai bien compris qu’en comparaison de tes talents d’espion, ce drone passe pour un aveugle.

– Merci du compliment.

– Ce qui m’inquiète le plus… Dis-moi si je me trompe. Tu n’importes pas tout ce qui se filme sur la terre, n’est-ce pas ?

– Une infime proportion.

– Mais les films et photos dont tu me parles sont déjà ici.

– Evidemment.

– Je ne sais pas comment je dois le prendre.

– Il fallait bien que j’apprenne à connaître ceux qui devaient me rejoindre.

– Te rejoindre ? Les autres ne comptent pas ?

– Mathieu et consorts ? Ce n’est pas tout à fait la même chose comme tu peux le constater. Moi on ne me change pas mon prénom par pur caprice ... Regarde ça ! Géostationnaire très haute définition, je zoome autant qu’il le faut. On a qui là ?

– Oh ! oh ! Quel suspens ! Je l’aimais bien ce tee-shirt mais un digideck me l’a déchiré.

– Tu allais souvent dans ce coin il fut un temps.

– Presque tous les soirs. C’était avant qu’ils ne privatisent certaines voies d’accès. Après s’est devenu un peu trop compliqué pour s’y rendre alors j’ai délaissé les arbres pour le béton. Je n’y ai pas perdu en agilité et j’y ai gagné en musculature, au prix de quelques douleurs bien senties.

– Un vrai petit singe.

– J’ai connu des termes plus élogieux.

– Ta manière de t’échauffer est assez peu académique.

– J’ai l’habitude de toujours débuter par des pas de danse. Je ne suis pas sûr que…  Vu d’en haut ce n’est si évident.

– Tu danses sans aucun doute.

– Tu pourrais savoir ce que j’étais en train d’écouter ?

– Non. Je peux retrouver le contenu de ton mp3 ce jour-là.

– C’est vague.

– Mais c’est une question intéressante. Il n’est pas dit qu’on ne puisse pas trouver les moyens d’analyser des sons à travers une vidéo muette. Peut-être pas pour un casque audio dans l’UHD d’alors… Je vais y réfléchir.

– Bon courage.

– Je vais te montrer une série de clichés qui vont te faire sourire. Regarde !

– Là c’est sur la passerelle du palais de justice. Je me suis sans doute arrêté pour regarder passer une barge.

– Ce qui est intéressant ce n’est pas ce que tu regardes. Le sujet c’est toi !

– Un anonyme dans la foule. Sauf quand on a les services de renseignement au cul. Ce qui n’a jamais été mon cas à ma connaissance.

– Anonyme certes, mais cela ne veut pas dire que certaines n’auraient pas voulu mettre un nom sur ce physique là. Qui prend autant de clichés d’un anonyme en si peu de temps ? Regarde ceux-là !

– Ah oui ! On dirait bien que j’ai tapé dans l’œil d’un flic !

– Et même de dos, vois-tu ?

– On m’a toujours dit que j’avais un beau cul !

– Tu sais où j’ai trouvé ça ?

– Aucune idée !

– Dans les documents de cette fille. Photo récente.

– Oh !

– Elle te plaît ?

– Faudrait être difficile !

– Photos d’elle lors de son voyage à Lioune

– Eh ben !

– Pas retouchées.

– Mince alors ! Je l’ai même pas remarquée ! Elle était assise sur les marches du Palais ?

– Oui.

– Les photos de moi, elles sont issues d’une vidéo ?

– Non. De vraies photos. Plutôt réussies il me semble. L’appareil était haut de gamme avec un zoom puissant. Une vraie paparazzi en herbe.

– Je suis peut-être passé à côté d’une belle histoire. Je comprends pourquoi ils ont créé des sites comme WOTFIW.

– Encore faut-il penser à désactiver les filtres bunker sur ses réseaux sociaux et ses mails.

– Pas le choix. C’est infernal WOTFIW ! J’ai reçu des dizaines de demande en mariage d’hystériques !

– La rançon de la beauté. Mais cette fille là ne risquait pas de te demander en mariage.

– Pourquoi ?

– Son séjour à Lioune était son voyage de noce. Elle ne t’a pas cherché d’ailleurs.

– Dommage.

– Même après son divorce.

– Elle a divorcé ?

– Assez rapidement en fait. Puis elle a eu un temps ta photo en fond d’écran.

– Pas avant ? Ça ferait un beau motif de divorce.

– Certes. Elle est remariée désormais et ta photo est retournée dans un dossier caché.

– Dis-moi qu’elle le consulte encore !

– Je mentirai si j’affirmais le contraire. Elle l’a surtout augmenté de tes photos officielles.

– Dès que je rentre je vais lui donner de visu une nouvelle raison de divorcer. Elle habite où ?

– Aux USM.

– Parfait. C’est là qu’on atterrit !

– Si Dieu le veut.

– J’aime pas trop quand tu dis ça.

– Quand je dis quoi ?

– Laisse tomber !

12 octobre 2015

On est que des pigeons !

Chalut.

C’est avec beaucoup d’insistance que Aïcha a prétendu à plus de considération concernant son hypothèse de messages venu d’un univers parallèle. Univers parallèle qui, selon elle est semblable au notre avec quelques années d’avance. Et si elle avait raison ?

 

– Et si j’avais raison ?

– Eh ! bien ?

– Si j’avais raison et que ces messages venait nous avertir d’un grand danger à venir ?

– Quel danger ?

– Mais enfin ! Vous n’avez pas entendu la lecture de Darwin ? Vous ne comprenez pas ce que sont ces BitCopK64 ?

– J’ai cru comprendre que c’était des supers flics !

– C’est des robots espèce d’idiot !

– Ah ! bon ? Marrant.

– Marrant ? Mais c’est flippant oui !

– Pourquoi ?

– N’as-tu pas entendu ? Ils ont éliminé tous les humains du quartier ; et avec eux les chats, les chiens, les lapins et les cochons d’Inde, ceci sans aucun effort ! 

– Oui mais pas les pigeons !

– Est-ce que j’ai une tête de pigeon ?

– Toi non mais moi oui !

– Egoïste !… De toute façon un tel robot fera le ménage chez les pigeons aussi bien que chez les humains !

– Pourquoi il ferait ça ? Nous on a rien à voir avec ces histoires !

– Y a-t-il trop peu, trop ou juste ce qu’il faut de pigeons dans cette ville ?

– Tu me poses la question ?

– Parfaitement !

– Juste ce qu’il faut ! On se régule !

– Si on posait la même question à tous les humains, ils répondraient quoi ?

– La même chose !

– Non je ne crois pas ! La plupart des humains pensent que les autres espèces comptent trop d’individus, sauf peut-être celle des poulets en batterie ! Quant à celle des pigeons proprement dite, dont l’utilité n’est pas flagrante, elle est sans doute tolérée mais assez souvent perçue comme une nuisance. Dans cet univers parallèle il ne fait aucun doute que si la nuisance était jugée trop importante, vous seriez éliminés aussi vite que les chiens, chats, lapins et cochons d’Inde dont il a été question.

– Je ne crois pas car cela serait sûrement déjà arrivé dans cet univers. On dit que l’homme a déjà fait disparaître un grand nombre d’espèces. Or, nous les pigeons, vivons au milieu des humains sans animosité alors que nous ne nous laissons pas aller à des courbettes et basses flatteries comme les chiens et les chats. Nous avons donc de bonnes raisons de penser que nous sommes appréciés pour ce que nous sommes, c’est à dire des oiseaux discrets, distingués et d’une splendeur incommensurable.

– Faut le dire vite ! ai-je dit …  Ne le prenez pas comme un compliment mais à mon avis, si vous n’avez pas disparu comme d’autres espèces, c’est que vous savez faire preuve d’une certaine résilience du fait, il faut le concéder, d’un niveau d’intelligence supérieur à la moyenne. Les rats aussi sont intelligents, certes pas autant que les chats mais sans doute plus que les chiens. Or je crois pouvoir affirmer que, s’ils le pouvaient, les humains élimineraient les rats jusqu’au dernier sans hésitation. Alors rien ne prouve que vous ne soyez pas sur la liste des espèces honnies. Je vais donc plus loin que Aïcha en faisant l’hypothèse que la survie d’une espèce tient à deux choses : la volonté et la capacité des humains à l’éliminer. J’ignore si l’humain a ou aura la volonté de vous éliminer mais quant à sa capacité, cela ne semble être qu’une question de temps. En ce sens nous sommes tous logés à la même enseigne.

– Tu parles faux ! L’humain ne peut pas nous honnir ! Au contraire, il nous adore !

– Les tarés qui vous balancent des tombereaux de grains et de morceaux de pains ne sont pas représentatifs de l’opinion générale !

– Je ne parle pas de ceux-là ! De nombreuses personnes célèbres nous adorent !

– Ah bon ? Qui ça par exemple ?

– Mike Tyson par exemple. Et toc !

– Que voulez-vous répondre à ça ?

– Rien ! Tais-toi ! Moi je dis vive les robots et vive les pigeons !

 

Malgré ce qu’en pensait Riton, le débat n’était pas clos.

 

Darwin. 

20 août 2023

Carbonus, AI des points malus.

Lyon, 16 août 2023

Chalut !

Il y a quelques temps, après avoir fait mon allocution sur le très grand bloc concernant « Le Manifeste des animés non-humains sur la robotique », je suis allé auprès de mon « tuyau » préféré. Ce conduit d’aération permet d’entendre tout ce qui se dit dans une pièce du cabinet de conseils Toucons, cabinet dont je vous ai déjà parlé il y a une trentaine de mois. Cette fois je suis arrivé vraisemblablement au début d’une conversation mais pas au tout début. Peut-être cela vous intéressera-t-il. Voici exactement ce que j’entendis ce jour-là :

« 

– Est-ce que vous avez signé un engagement à limiter votre kilométrage annuel ?

– C’est à dire ?

– Qu’est-ce que vous ne comprenez pas dans la question ?

– C’est quoi ces histoires d’engagement ?

– Je dois rentrer dans l’ordinateur un nombre moyen de kilomètres que vous ne dépasserez pas dans l’année. C’est comme pour les assurances, si vous ne roulez pas beaucoup vous pouvez avoir un contrat avec un bonus. Vous ne regardez pas les pubs ?

– Je vois…  Mais c’est à dire que maintenant que j’ai une voiture A++++, je vais quand même en profiter un peu ! En plus ça me fait penser qu’il y a plein de coins que je ne connais pas ! J’habite dans le Rhône, ce n’est quand même pas bien grand. Eh bien il y a plein de villages de mon département que je ne connais pas. Quand on y pense… les pollueurs veulent tous aller au bout du monde dans des avions à réaction alors qu’ils ont plein d’endroits à découvrir à deux pas de chez eux et désormais sans polluer grâce à la voiture électrique ! Vraiment les gens…

– Pour les vacances vous allez aussi prendre votre voiture ?

– Bien sûr. Mais vous avez compris que je ne suis pas du genre à aller au bout du monde, hein ? Moi je me contente de voyages accessibles ! Enfin… je dois concéder que par le passé j’ai pas mal pris l’avion mais j’ai une excuse, je n’avais pas connaissance des rapports du GIEC. Mais maintenant que j’ai une voiture écolo, j’irai peut-être un peu plus loin en voiture, à Vienne, à Berlin, à Madrid… Vous savez, j’ai fait beaucoup de choses en transports en commun dernièrement, justement parce que j’étais soucieux de mon bilan carbone.

– Ce n’est pas si compliqué d’aller en train à Madrid.

– Non c’est chiant ! Je vous assure.

– Ok. Il me faut un kilométrage néanmoins. Vous comptez faire combien de kilomètres par an ?

– C’est à dire que depuis que j’ai acheté ma maison à Saint-Cyr-au-Mont-d’Or, je ne peux pas faire moins de 50 kilomètres par jour de travail. Et encore, seulement si je prends par le tunnel sous Fourvière.

– Vous travaillez où ?

– A Feyzin.

– Dans l’industrie pétrolière ?

– Pas exactement. Du moins pas dans celle qui émet du CO2 à tout va.

– Vous ne pouvez pas faire du télétravail ?

– Malheureusement non. Je suis le genre de cadre qui doit être présent pour encadrer.

– Donc on va dire, pour être large, 300 kilomètres par semaine pour le travail, multiplié par 47 ça nous fait environ 14000 kilomètres. Si en moyenne vous ne dépassez pas les 100 kilomètres par semaine pour vos loisirs, on peut rentrer moins de 20000 kilomètres.

–  Je tablerais plutôt sur 25000. Pour être honnête.

– 25000 kilomètres par an. Je rentre ça dans la machine…  Voilà ! En première approximation vous passez en classe D pour ce qui est du bilan carbone.

– Comment ça en classe D ? Mais j’ai acheté une e-Lustre modèle Biz ! C’est annoncé en A++++ !

– D ce n’est pas si mal vous savez. Le plus souvent c’est l’une de mes collègues qui reçoit le public pour ce logiciel d’intelligence artificielle, mais à chaque fois que je l’ai remplacée, je suis rarement tombé sur des véhicules mieux classés. Sauf une fois quand un type est venu faire le bilan de sa Renault Twizzy.

 – Mais ce n’est pas une voiture la Renault Twizzy ! C’est à peine un vélo amélioré. J’espère bien que c’est classé en A++++ !

– Ah non, non. L’intelligence artificielle l’a classée en C+.

– Comment ça en C+ ? Si la mienne est en D...

– Elle est en D en première approximation. On doit renseigner plus de choses pour voir si on monte ou si on baisse dans le classement.

– Allons-y ! Qu’est-ce que vous voulez savoir ?

– Avant cela vous ne voulez pas savoir la note de votre e-Lustre en ce qui concerne le classement écologique ?

– Quel classement écologique ? Le bilan carbone ce n’est pas un bilan écologique ?

– Ben non. Vous vous imaginez bien que non.

– Je ne m’imagine rien du tout. Je sais parfaitement que le grand combat c’est celui du carbone.

– C’est possible. Mais si nous avons payé une licence de plusieurs dizaines de milliers d’euros pour un logiciel d’intelligence artificielle, ce n’est pas pour qu’il stagne au niveau d’analyse du premier pseudo-écolo ayant ses entrées à Davos. Pour autant qu’on lui fournisse quelques informations qu’il ne connaît pas déjà, Carbonus vous donne le bilan carbone, le bilan écologique et le bilan terrien de n’importe quelle chose que vous possédez ou utilisez.

– Le bilan terrien ? Qu’est-ce que c’est que ça encore ?

– Le bilan carbone c’est le bilan des émissions carbone liées à la fabrication, au transport, à l’usage et à la fin de vie d’un objet. Le bilan écologique va plus loin. Il prend en compte un impact plus global. Je vous donne un exemple. Si vous abattez un arbre pour faire du bois de chauffage, vous pouvez calculer grossièrement l’émission de carbone liée à la combustion de cet arbre. Le bilan écologique prendra en compte d’autres impacts moins directement mesurables. Si vous habitez à proximité d’un bois qui a été planté en rangées bien alignées par un exploitant qui vous en laisse l’accès tant que les arbres ne sont pas arrivés à maturité, vous aurez beau savoir qu’il en est le propriétaire, le jour où le bois est rasé, vous perdez immédiatement et pour un temps la possibilité d’aller vous balader avec votre chien au milieu des arbres, aussi nulle cette forêt soit-elle. De votre point de vue vous pouvez estimer que vous subissez ce qu’on peut appeler une externalité négative. Je vous ai donné un exemple où vous êtes supposé être en pleine conscience des droits du propriétaire, en somme vous savez que vous ne pouvez pas lui en vouloir vraiment puisqu’il a lui-même planté ces arbres. Supposez que la terre soit intégralement découpée en parcelles de propriétés privées sur lesquelles chaque propriétaire peut légitimement planter ou arracher ce qu’il veut, faire des trous aussi profonds qu’il le veut, ériger des bâtiments de la taille qui lui sied ; vous qui vous souciez d’écologie, vous pensez que la planète serait en meilleur état qu’elle ne l’est avec les règles actuelles des nations à travers le monde ?

– Je n’en sais rien. J’imagine que non.

– Fort heureusement il y a certains garde-fous contre les lubies des propriétaires. A Feyzin les industriels ne sont pas supposés déverser tous leurs résidus chimiques dans le Rhône, n’est-ce pas ?

– Vous vous imaginez bien que c’est hyper réglementé.

– C’est vrai mais tant qu’il reste quelques hectares de forêt amazonienne non investis par le monde industriel, on a moins de chance qu’en bord de Saône d’y trouver des écriteaux marqués « il est interdit de manger le poisson pêché ».

– Où voulez-vous en venir ?

– Là.

– C’est à dire ?

– Vous avez une voiture thermique...

– Plus maintenant.

– Supposons. Vous avez une voiture thermique. Sans le savoir vous êtes amené à y mettre 40 litres d’essence qui provient de pétrole issu d’un puits Nigérian. Vous roulez jusqu’à vider votre réservoir. Un écologisme de bas étage consiste à faire un calcul qui n’est pas autre chose que la simple arithmétique de ce que donne en carbone la combustion de 40 litres d’essence. C’est grâce à ce genre de calcul qu’on classe votre e-Lustre en A++++. Pour ce qui est du carbone, notre logiciel intelligent est réputé prendre en compte tout le carbone émis pour les besoins de la construction, l’entretien, la mise au rebut de votre voiture thermique. A cela s’ajoute, certes la combustion du carburant, mais également toutes les émissions afférentes à l’extraction, au transport, à la transformation du pétrole. A cet ajout s’ajoutent les émissions afférentes à la construction et l’entretien des infrastructures routières…

– Mais non ! Vous ne pouvez pas compter ça !

– Mais moi je ne compte rien du tout. C’est le logiciel qui le fait.

– Oui je comprends bien. Mais enfin quoi ? Les routes, tout le monde les utilise !

– Là n’est pas la question.

– Ben si.

– Non et en plus c’est faux ce que vous dites. Y a des gens qui utilisent plus les routes que les autres. Y a des gens qui habitent à Lille et qui n’ont jamais vu la mer. A priori ils utilisent quand même beaucoup moins les infrastructures qu’un type qui aurait l’idée d’aller visiter Vienne, Berlin et Madrid en voiture.

– A vous écouter on croirait que si on y allait en train, on n’utiliserait pas d’infrastructures.

– Personne n’a dit ça. Carbonus est tout à fait apte à imputer le bilan carbone des voies ferrées autant que des trains qui circulent dessus. Il est super intelligent, raison pour laquelle cette licence nous a coûté un bras. Il ne part pas du principe que l’avion émet plus de carbone que votre voiture, il prend tout en compte et établit des classements sur ces bases !

– Y a pas intérêt qu’il me dise que ma voiture m’amènera à Vienne avec plus de carbone à la clé qu’un Boeing. Sinon je refuse de vous payer la consultation !

– Vous ne la payez pas puisque le patron vous l’offre.

– Oui, enfin… il l’offre à ma femme. Allez savoir pourquoi. Mais ça ne change rien. Si j’ai acheté une telle automobile, c’est parce que tout le monde sait que l’avion à réaction ne peut pas émettre moins de carbone qu’elle !

– Attendez-vous à tout, ce n’est pas du domaine de l’impossible. C’est même assez probable.

– J’aimerais bien voir ça. Mais non qu’est-ce que je raconte ? Ça ne peut pas arriver ! Continuons. Je n’ai toujours pas compris la différence entre le bilan carbone et le bilan écologique.

– Retournons au Nigeria. On a supposé que l’essence de votre voiture venait de là-bas. Pour des raisons quelconques, des zones proches des puits de pétrole subissent une pollution massive au point de devenir inhabitables ou bien habitées par des habitants qui développerons des maladies en lien avec cette pollution et verrons leur espérance de vie fortement diminuée. Le bilan écologique prend en compte cet état de fait.

– Je ne vois pas en quoi un automobiliste européen serait responsable du fait que certains industriels indélicats ne respectent pas les réglementations environnementales.

– Toute personne qui achète ou utilise un bien sans s’assurer que sa production répond bien à certaines normes est un peu responsable de tels manquements.

– Mais non ! S’assurer de cela c’est juste impossible et impraticable !

– Peut-être mais dans ce cas il n’est pas injustifié de vous imputer un malus écologique quand vous consommez. La prochaine fois que vous nous rendrez visite, tentez de venir avec un exemple d’industriel ayant instauré, de lui-même, des normes environnementales ou sociales susceptibles de rogner ses bénéfices. Si vous en trouvez il s’agira sans doute de normes mises en place par des industriels qui savent que leurs concurrents ne seront pas en capacité d’appliquer ces normes. C’est une manière efficace et parfois politiquement féconde de mener ses affaires. Mais vous et moi savons bien que la plupart des politiques ayant vraiment la capacité de protéger l’environnement et les populations viennent de la pression de ces populations elles-mêmes. D’ailleurs, si vous êtes ici pour faire le bilan carbone de votre e-Lustre, c’est parce que vous avez le souci de votre impact sur la planète.

– Je ne veux pas que mes petits-enfants m’accusent un jour de n’avoir fait aucun effort.

– Mais quand vous aviez une voiture thermique, vous ne vous êtes pas soucié de la pollution en marge des forages pétroliers dans diverses parties du monde.

– Non car je ne vois pas pourquoi je devrais en porter la responsabilité. Vous vous en êtes soucié vous ?

– Pas du tout. Mais si je l’avais fait, ce logiciel intelligent pourrait sans doute m’accorder un bonus concernant le bilan écologique de mes déplacements.

– Vous n’avez qu’à passer à l’électrique.

– Qu’est-ce que ça changerait ?

– Qui dit plus d’essence dit plus de puits de pétrole et conséquemment plus de pollution aux hydrocarbures.

– Étant donné le nombre de trous qu’il faut faire dans la terre rien que pour construire des téléphones portables, essayez d’imaginer ce qu’il en est pour des voitures, qu’elles soient thermiques ou électriques. Mais avant de vous donner cette peine vous voudrez sans doute savoir quel est le bilan écologique de votre e-Lustre ?

– Dites toujours.

– F.

– Hein ? F ? Comment ça F ?

– Ce n’est pas si mal. Le bilan terrien est au niveau G.

–  Le bilan terrien… je l’avais oublié celui-là. Qu’est-ce que c’est que cette connerie ?

– Le bilan terrien ça prend en compte le bilan écologique ainsi qu’une foultitude de critères relatifs au ressenti des espèces vivantes à la surface de la terre.

– C’est une blague ?

– Pas du tout.

– Redonnez-moi un exemple parce que là, je ne vous suis plus.

– Eh bien par exemple, si pour fabriquer des batteries vous utilisez des ressources extraites de mines où travaillent des enfants dans des conditions déplorables, l’intelligence artificielles impute un malus aux batteries.

– Comment elle sait que les ressources utiles à ma e-Lustre ne sont pas extraites de mines parfaitement mécanisées et n’employant pas des enfants ?

– Elle ne le sait pas mais la mécanisation n’est en rien une garantie de bonheur pour les populations autochtones. C’est même régulièrement l’inverse puisque ça va de paire avec l’accaparement des ressources par des firmes transnationales. En outre les matières premières s’échangeant sur des marchés mondialisés, le logiciel impute un malus moyen à l’ensemble de la filière. Sauf si vous lui indiquez que vous avez expressément acheté une batterie qui garantit réellement une forme de justice terrienne, auquel cas vous l’aurez nécessairement payée bien plus chère que la moyenne.

– Justice terrienne ? Mais qu’est-ce que c’est que ce concept encore ?

– Il faut partir du principe qu’il y a un sentiment de justice partagé universellement… ou du moins, terrestrement, si je puis dire.

– C’est délirant. Est-ce que vous vous considérez qu’avoir des droits différents selon sa couleur de peau est injuste.

– Bien sûr. Pas vous ?

– Évidemment. Et pourtant il y a des millions de personnes à travers le monde qui sont ouvertement racistes. C’est totalement injuste d’entasser des humains dans des wagons à bestiaux et pourtant certains humains ont pensé que cela pouvait leur apporter un bénéfice réel et n’ont pas hésité à le faire. Je pourrais multiplier les exemples à l’infini.

– Vous réfléchissez avec votre intelligence humaine. L’intelligence artificielle réfléchit différemment. Je ne sais pas comment exactement. On a été à une conférence avant l’achat de la licence de ce logiciel et on ne nous a pas donné d’exemples ouverts au débat. Il s’agit plutôt d’un modèle probabiliste à ce que j’en ai compris. On a eu droit à une longue liste d’assertions du style : « Il y a un lac. Au bord du lac il y a une bouée. Un humain est en train de se noyer dans le lac. Un autre humain qui ne connaît pas le premier arrive au bord du lac. Il y a une probabilité infime que le second humain ne tente pas de jeter la bouée en direction du premier humain. »

– S’il était si intelligent votre logiciel aurait donné la probabilité exacte.

– Ce n’est pas une expérience si facile à reproduire. Et c’est justement cela qui m’a intéressé. J’aurais comme vous pensé que l’intelligence artificielle se baserait sur des calculs très précis. Mais à la réflexion cela ne lui conférerait pas un statut d’intelligence, seulement celle d’un hyper-calculateur. Je pense qu’à propos de l’exemple que vous avez donné sur la déportation dans des wagons à bestiaux, le logiciel ne considère pas le bénéfice des humains qui entassent d’autres humains dans des wagons mais seulement le sentiment d’injustice que ces mêmes humains ressentiraient si les rôles étaient soudainement inversés.

– Votre logiciel semble quand même avoir une intelligence de gauchiste à la sauce Jésus Christ ! Si vous le voulez bien on va se contenter de cibler le bilan carbone de ma e-Lustre Biz et oublier cette histoire de bilans écologique et terrien, ça me semble beaucoup trop subjectif.

–  Comme vous voulez. Vous allez sans doute pouvoir remonter dans le classement. Ça dépend de plusieurs critères que nous devons renseigner. L’un des critères c’est le rechargement de votre batterie. Comment entendez-vous recharger votre e-Lustre ?

– Ben comment vous voulez que je fasse ? Je vais la brancher sur le secteur pardi !

–  Oui ça je m’en doute ! Mais comment ? Vous-même avez-vous votre propre borne de recharge ?

– J’en avais même déjà une quand j’habitais en copro. Je la louais à un voisin vu que j’avais une voiture thermique.

– Ben pourquoi vous aviez une borne ?

– J’avais senti le filon. Comme j’avais deux places de parking et que ma femme ne conduit pas…

– Intéressant. Mais comment ça se passe dans une copro ? Sur quel compteur elles sont branchées les bornes ?

– ça dépend de ce que décide le syndic. En ce qui me concerne j’ai justement profité du fait que c’était facile pour moi d’amener de l’électricité de mes places à mon compteur et difficile pour d’autres habitants vivant à des étages supérieurs. Enfin, c’est de l’histoire ancienne. Maintenant j’ai ma maison, et mon garage perso. C’est tout de même beaucoup plus simple.

– Donc quand vous arrivez chez vous, si votre batterie doit être rechargée vous la branchez.

– C’est aussi simple que ça. En principe, même si je reviens de vacances, dès lors que je brancherai ma voiture en soirée, la batterie sera largement assez rechargée pour aller au travail le lendemain matin même si je me lève tôt.

– Et le tarif est toujours le même ?

– Oui. J’ai un contrat EDF tout ce qu’il y a de plus classique. Je n’allais pas en changer comme le premier gogo venu après avoir vu une pub.

– Votre borne n’est donc pas équipée d’un système qui module la charge selon la météo ?

– Comment cela ?

– Eh bien imaginez que vous ayez une borne de ce type. Votre empreinte carbone dépend justement de la capacité de votre borne à ne pas se charger quand l’électricité n’est pas d’origine renouvelable ! Si vous aviez une borne vraiment intelligente, vous pourriez avoir un abonnement qui vous permet de ne charger votre voiture que quand les éoliennes tournent fort en Europe ou quand le soleil fait chauffer massivement les panneaux solaires. Non seulement vous auriez ainsi l’assurance d’avoir une électricité largement renouvelable, mais en plus vous pourriez peut-être ne pas payer du tout la recharge de votre voiture… enfin… durant quelques années.

–  Quelques années ? Pourquoi quelques années ?

– Eh bien en attendant que le parc de voitures électriques se développe ! La nuit, la consommation d’électricité reste basse par rapport à celle qu’on peut avoir la journée et en soirée. Donc chez certains opérateurs vous pouvez peut-être trouver une forme de contrat de style heures creuses, heures pleines, où les heures creuses ne vous coûtent rien du tout. Tous les contrats possibles sont imaginables mais si vous faites un contrat dans le but d’être écologique ou bien de faire des économies, il y aura forcément des contraintes.

– Mais qu’est-ce que vous racontez ! Les projections ont été faites et tout le monde s’accorde pour dire qu’il n’y aura pas de problème pour recharger les batteries même quand tout le parc des véhicules thermiques aura disparu ! Justement c’est grâce au fait que les batteries se rechargent doucement. Si vous considérez qu’il y a au moins 8h de faible consommation d’électricité la nuit, ça laisse largement le temps pour recharger les batteries.

– Je ne vois pas ce que la vitesse de recharge à avoir là-dedans. Que vous ayez peu de batteries en charge mais qui se chargent très vite ou bien plein de batteries qui se chargent en même temps mais doucement, la consommation à un instant T sera la même.

– Ben non. Réfléchissez ! Si les batteries se chargent vite, il y a un risque que beaucoup de monde branche la sienne à la même heure. Comme chacune d’entre-elles tirera plus de courant en charge rapide, c’est là que les problèmes surviendront.

– Avec de telles batteries il n’y aurait pas plus de problèmes puisque les gens ne décideront pas quand recharger leur voiture au milieu de la nuit, ce sont les compteurs intelligents qui le feront, justement en fonction de la production énergétique du moment. Et c’est là que vous pouvez avoir des doutes sur les projections. Posez-vous des questions ! Est-ce que ceux qui font ces calculs projettent la production nocturne future par rapport à ce qu’elle est actuellement ou par rapport à ce qu’elle sera si on décide de n’utiliser que de l’énergie dite verte ? Il paraît difficile de savoir combien ces énergies produiront à minima, à moins de surdimensionner le système en ayant suffisamment d’éoliennes pour produire suffisamment même quand il y a peu de vent en Europe. Plus vous surdimensionnez un système, moins il peut se targuer d’être écologique. La masse de matériaux qu’il faut pour faire l’une des éoliennes géantes qu’on voit fleurir un peu partout, c’est tout sauf négligeable. Vous ne pouvez pas faire l’impasse là-dessus. Or je ne vois pas quelle énergie verte vous allez utiliser la nuit pour charger des batteries en dehors de celle produite par les éoliennes et par les barrages hydroélectriques.

– Et le nucléaire, vous en faites quoi ?

– Eh ben voilà ! C’est justement là le problème. Si vous comptez sur les capacités nucléaires, vous avez plus de facilité à prétendre que le remplacement des hydrocarbures par des éoliennes se fera sans difficulté. Et encore, il faudrait se renseigner pour savoir si les projections ne prennent pas en compte les capacités actuelles des centrales thermiques. Si vous êtes pro-éolienne et prétendez qu’elles vont tout résoudre, chaque nuit vous vous contentez de ce que le dieu Eole veut bien vous donner.

– Je ne suis pas antinucléaire.

– J’avais compris. Toujours est-il que si on ne veut pas d’émission de CO2, en moyenne, on produira généralement plus le jour que la nuit, puisque le jour se rajoute la production de l’énergie solaire. En ne gardant comme énergie fossile que le nucléaire, si vous considérez que c’est une énergie du futur, vous n’avez plus les centrales à gaz, pétrole ou charbon pour ajuster l’offre sur la demande en appuyant sur de simples boutons. Partons donc, comme semble le faire Carbonus, d’une situation où les automobilistes faisant le choix de l’électrique ne peuvent compter que sur les énergies renouvelables. Imaginez que vous rentriez chez vous en soirée avec une batterie presque vide. Par malchance il y a peu de vent en Europe et les éoliennes ne produisent qu’une faible part du mix énergétique. Pour fournir leurs clients les fournisseurs font appel à de l’électricité produite par les centrales nucléaires, par les centrales à charbons ou à gaz… bref, par des énergies fossiles. Dans ce cas le prix de l’électricité augmente fortement, dans toute l’Europe la soirée se fait en heures pleines et ceux qui ont des contrats heures creuses, heures pleines seront obligés de couper le chauffage s’ils ne veulent pas se ruiner. Et les gens comme vous, qui ne veulent consommer que de l’énergie renouvelable pour leur voiture, seront dans l’obligation de différer la recharge de leur véhicule.

– Pas forcément ! Pour éviter cela je pourrais tout aussi bien prendre un contrat qui certifie que mon électricité est d’origine renouvelable !

– Ces contrats-là n’existent pas.

– Bien sûr que si !

– Ils existent mais pour un logiciel tel Carbonus ça ne compte pas car c’est du marketing. Faites-moi confiance pour ce qui est de comprendre les stratégies marketing ! Vous connaissez le slogan d’Enedis, « L’électricité en réseau ? »

– Oui, et alors ?

– Slogan vraiment nul au demeurant pour une entité qui n’a aucune raison de faire sa pub hormis pour faire oublier qu’on a mis à poil EDF. S’ils aiment jeter l’argent par les fenêtres, ça fait le bonheur des publicistes, donc le nôtre par ruissellement. En tout cas, à chaque heure du jour et de la nuit, quel que soit votre contrat, pour savoir combien d’énergie fossile vous êtes en train de consommer, Carbonus prend la part de la production d’électricité européenne faite à partir d’énergie fossile. Donc si vous ne voulez consommer que de l’énergie verte, alors vous ne devez soutirer de l’électricité du réseau que quand 100% de la production d’électricité européenne est d’origine renouvelable.

– Non ! Je ne suis pas d’accord ! Puisque 75% de l’électricité française est nucléaire.

– Vous ne pouvez pas avoir recours à l’énergie nucléaire française. Surtout si vous avez voté oui lors du référendum sur le traité européen.

– Bien sûr que j’ai voté oui ! Quel rapport ?

– J’ai fait pareil. C’était d’ailleurs la première fois que je votais… Je rentre votre réponse dans le logiciel intelligent.

– Le logiciel veut savoir si j’ai voté oui au référendum ?

– C’est une information subsidiaire. Si on veut vraiment connaître son bilan carbone, autant le faire. J’actualise et on va voir comment a évolué la note de votre e-Lustre… Voyons voir… Vous êtes dégradé en F-.

– Pourquoi en F- ? Quel rapport avec le traité européen ?

– Le traité européen aurait pu mettre un frein à la libéralisation du marché de l’électricité mais au contraire il n’a fait que la confirmer et l’accélérer. C’était même son but avoué, suffisait de le lire.

– Eh alors ? C’est bien ce qui devrait donner un bonus à ceux qui ont voté pour ! Grâce au marché de l’électricité on trouve chaque jour le mix énergétique optimum.

– Visiblement ce n’est pas ce que pense l’intelligence artificielle.

– C’est pas possible ! Y a un bug ! Votre intelligence artificielle elle a choppé une maladie mentale. Si les choses sont optimisées, comment voulez-vous qu’il y ait du gaspillage énergétique ou je ne sais quoi qui va dégrader le bilan carbone de ma e-Lustre.

– C’est parce que l’intelligence artificielle prend en compte toutes les conséquences de la spéculation qu’a entraîné la libéralisation.

–  Je ne vois toujours pas le rapport.

– Ben oui mais vous êtes un humain. Là on a recours aux services d’un logiciel intelligent. Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? Écoutons ce que lui a à nous dire… Je passe à la suite. Pensez-vous que vous serez amené à utiliser des bornes dans des parkings collectifs ?

– J’imagine que ça pourrait m’arriver. Quand je partirai en vacances.

– Dans ce cas, si votre véhicule est rechargé au bout de plusieurs heures, est-ce que vous recevez un message sur votre portable pour aller déplacer votre véhicule ?

– Pourquoi voulez-vous que je le déplace ?

– Pour libérer la borne.

– J’espère bien qu’à terme, toutes les places de parking publiques auront des bornes de recharge.

– Si c’est le cas, la note carbone moyenne des véhicules électriques va se dégrader.

– Pourquoi ?

– Vous imaginez bien que cela n’est pas sans conséquences sur la nature. C’est comme si, au lieu qu’il y ait des stations-service où l’on va acheter notre essence, nous étions tous propriétaires d’une cuve et d’une pompe. Naturellement cela demanderait une masse de matériaux et des emprises au sol bien plus importantes. C’est l’avantage de ce logiciel intelligent, il sait prendre tout ça en compte.

– Oui mais bon, installer quelques millions de bornes de recharge, écologiquement ça ne va pas avoir un impact bien important.

– C’est vous qui le dites. La borne en elle-même sera nécessairement un outil assez technologique, d’autant plus si elle sert à plusieurs véhicules. Ce n’est pas comme une borne dans votre garage qui, au fond, peut se contenter de compter les watts qui sont transférés dans votre batterie, voire même ne rien compter s’il s’agit d’une simple prise qui ne considère pas différemment votre voiture et votre grille-pain. Par les temps qui courent je doute d’ailleurs que beaucoup d’entreprises se proposent à l’avenir d’installer un système aussi simple même dans votre garage. Désormais tout devra baigner dans un maximum d’informations, et l’information ça a un coût, autant financier qu’écologique. Si vous espérez un jour pouvoir brancher votre voiture sur une borne en accès libre dans la rue et que vous voulez la recharger avec de l’électricité 100% renouvelable, il y aura des paramètres qui devront être connus par la borne, elle devra à minima servir d’interface entre votre véhicule, le réseau électrique et votre compte en banque.

– Je ne vois pas ce que ça a de compliqué.

– Cela pourrait bien l’être. Cela dépend du ou des modèles qui vont s’imposer. Si vous imaginez que vous aurez des bornes à disposition même sur les places de parking dans la rue, à qui vont appartenir ces bornes ? Seront-elles la propriété des villes ? Les municipalités vont-elles passer des contrats de concessions avec des entreprises privées ? Est-ce que vous allez systématiquement payer l’électricité que vous soutirez du réseau à votre propre fournisseur d’énergie ou bien chaque borne sera-t-elle attachée à un seul fournisseur ? Fournisseur qui aura d’autant moins de chance d’être le vôtre que de plus en plus d’entreprises se portent volontaires pour gagner de l’argent sur ce juteux marché. Dans tous les cas il faudra bien que tout ou parte de votre paiement soit transmis à celui qui fournit l’électricité, et il y aura peu de chance que ce soit également celui qui la produit. En outre, si vous voulez rouler sans émission de carbone, à quoi êtes-vous prêts à consentir ? Imaginez que vous gariez votre voiture pour la nuit, si les vents sont favorables toute la nuit sur les champs d’éoliennes reliés au réseau, votre véhicule pourrait rester en charge durant tout ce temps. Mais si ce n’est pas le cas, si les éoliennes ne tournent pas assez fort, est-ce que vous serez d’accord pour arriver le matin et constater que votre véhicule n’est pas complètement rechargé, voire pas du tout ?

– Ben… pas du tout, évidemment non. Si ma batterie est vide, il faut bien que je la recharge.

– Je suis d’accord mais si tout le monde part de ce principe et qu’il n’y a pas assez d’électricité renouvelable produite ou stockée, vous concevez bien qu’il y a un problème.

– Eh bien j’imagine que dans un tel cas de figure, l’électricité sera partagée équitablement et que chacun pourra recharger sa batterie partiellement.

– Vous imaginez mal ! Ce n’est pas du tout dans l’air du temps ! S’il y a peu d’électricité renouvelable disponible celle-ci est censée coûter plus chère, donc ceux qui ont les moyens pourront faire monter les enchères et être les premiers servis. Et je vous annonce même que quand la technologie sera vraiment mûre, il pourra y avoir un commerce qui impliquera des millions de possesseurs de batteries. Dès lors qu’il est possible de vider une batterie pour en recharger une autre, certains rechargeront leur batterie quand l’électricité est abondante et bon marché, et la renverront sur le réseau quand elle sera rare et chère.

– Mais non, c’est absurde. Vous savez bien que l’un des problèmes des batteries c’est justement de s’user à mesure qu’on les recharge. Dans ces conditions il faudrait être idiot pour décharger une batterie de voiture autrement qu’en roulant.

– Vous avez raison mais vous considérez cela avec l’œil de celui qui veut rouler sans émission de carbone. Sauf que nous sommes sur un marché qu’on a libéralisé justement pour que le prix qu’on paie corresponde à la rareté ou l’abondance de l’électricité. Le but prétendu est d’inciter les investisseurs à mieux allouer les ressources. Dans ces conditions, vous ne pouvez pas empêcher que certains cherchent à profiter des écarts de prix. Si un fournisseur d’électricité propose à ses clients de leur racheter l’électricité qu’ils ont stockée dans leur batterie à un prix supérieur auquel il la leur a vendue, il y en a nécessairement certains qui le feront. Moi-même je me laisserais facilement tenter si, par exemple, j’avais une voiture que je n’utilise que le week-end. Je profiterais des fluctuations des prix de la semaine pour tenter de rouler gratuitement le week-end. Bien sûr je ne perdrais pas mon temps à surveiller moi-même les cours, je prendrais un fournisseur qui me propose une borne de recharge/décharge intelligente. Elle recevra des informations sur les cours de l’électricité qui dépendront surtout des régimes de vent ou d’ensoleillement et la consommation du moment, et elle décidera d’elle-même quand se mettre en charge ou quand elle peut renvoyer l’électricité sur le réseau à la demande de fournisseurs.

– Mais bien sûr. Et au bout de quelques mois votre batterie sera morte et vous vous rendrez compte que votre calcul était absolument foireux.

– Justement non puisque le calcul fait par la borne prendra en compte cette usure. Si l’écart de prix entre l’achat et la revente d’électricité est suffisant, cela peut compenser largement cette usure. Supposez qu’on en vienne à interdire réellement l’utilisation des énergies fossiles. On pourrait parfaitement avoir assez d’éoliennes et de panneaux solaires pour couvrir, en moyenne, la demande d’électricité européenne. Mais si cette production reste très aléatoire, avec de grandes différences entre les pics et les creux, les capacités de stockage auront un rôle fondamental pour compenser ces écarts. Ceux qui ont plus de besoins que de capacités de stockage et ont les moyens de payer cher pour acheter la capacité de stockage de ceux qui sont prêts à faire l’effort de ne pas l’utiliser pour eux-mêmes, ceux-là feront monter les enchères. Les cours fluctueront suffisamment pour qu’il vaille parfois le coup d’user les batteries de voitures sans rouler.

– Vous nagez en pleine science-fiction. Au pire je peux imaginez qu’en cas de rareté on puisse piocher un peu dans la batterie de notre propre voiture pour éclairer notre propre maison mais personne ne va renvoyer sur le réseau l’électricité de sa batterie. D’ailleurs il suffira que les pouvoirs publics l’interdisent pour que cela ne se fasse pas. Aucun homme politique digne de ce nom n’acceptera qu’on use des batteries prématurément de cette manière.

– Alors cela dépendra du nombre de politiques indignes de ce nom qu’on élira. S’ils ne sont pas déjà majoritaires.

– Oui, ça je veux bien vous accorder que le niveau moyen régresse. Mais je crois quand même qu’on ne videra les batteries de voitures sans rouler que le jour où ces batteries seront réputées inusables. Et quand ce sera le cas, tous les problèmes d’émission de carbone seront réglés.

– Peut-être. En attendant, d’après ce que j’ai compris, ce qui est formidable avec notre logiciel intelligent, c’est qu’il ne permet à personne de se cacher derrière son petit doigt. Vous pourriez avoir les moyens de payer l’électricité au prix le plus fort en clamant que c’est parce que vous ne consommer que de l’énergie renouvelable même quand celle-ci est peu abondante, le logiciel est assez intelligent pour considérer que c’est une posture hypocrite. En aucun cas votre capacité financière n’entre en jeu puisque les études ont prouvé qu’en moyenne, plus on est riche, plus on émet de carbone…

– Ah non ! Je ne suis pas d’accord ! Il y a des riches qui s’en foutent royalement du climat et d’autres qui s’en soucient beaucoup ! Faudrait quand même veiller à ne pas tout confondre en se référant à des moyennes !

– Mais justement. C’est bien pour cela que vous êtes ici, pour qu’on étudie votre cas personnel afin de voir comment vos propres choix participent à sauver la planète. Il y a malheureusement des choses qui sont nécessairement des pondérations. Si vous espérez, comme vous l’avez dit, qu’à terme vous puissiez recharger votre voiture n’importe où, alors vous prenez votre quote-part du coût écologique induit par l’installation et l’usage de millions de bornes de recharges. Vous comprenez bien que pour cela il va falloir faire des tranchées dans les rues pour passer les câbles électriques et le réseau de télécommunication.

– Oui mais enfin bon… il suffit d’attendre un peu et le faire quand la chaussée a besoin d’être rénovée, ça mutualise les coûts.

– Dans une autre civilisation c’est peut-être ce qui se ferait mais dans la nôtre, ce n'est pas comme ça que ça marche. Tenez. Il y a quelques années ils ont refait toute la place en haut de la rue. Côté sud-ouest il y a un genre de « HUB », un endroit où il semble qu’il y ait une conjonction de divers réseaux. A peine avaient-ils enfin fini de mettre les nouveaux pavés qu’ils ont tout réenlevé pour installer la fibre ou je ne sais quoi. Après quoi ils ont rebouché un temps avec de l’enrobé avant de réinstaller les pavés. Depuis ils les ont déjà réenlevés une fois pour une nouvelle intervention. A ce rythme on pourrait penser qu’il serait plus économique de créer une salle souterraine avec une trappe d’accès. Non, croyez-moi, le jour où il faudra des bornes de recharge un peu partout, il y a peu de chance qu’on mutualise les coûts.

– Oui mais si c’est le cas, je ne vois pas comment votre logiciel intelligent pourrait en tenir compte. Ou alors c’est madame Soleil !

– Il ne peut pas tout prévoir. Comme tout un chacun, il fait des projections avec les informations qui sont en sa possession. Et c’est pour cela que j’ai besoin de savoir comment vous allez utiliser votre batterie. Question : « Si, lorsque votre véhicule est branché à une borne de recharge, le mix énergétique s’avère en intermittence ou en permanence inclure des sources d’énergies fossiles, avez-vous souscrit à un contrat entraînant l’arrêt complet du transfert d’énergie vers votre véhicule durant tout le temps où le mix énergétique inclus ces énergies fossiles ? »

– Je vous ai déjà dit que j’avais un contrat basique.

– Oui mais vous pourriez justement en changer pour améliorer votre bilan carbone. Est-ce qu’à terme vous n’allez recharger votre voiture que durant les périodes où la production est intégralement issue des énergies renouvelables ?

– Ben… non. D’ailleurs vous me parlez d’un truc qui n’existe peut-être même pas. En tout cas moi je n’ai jamais entendu parler d’un tel contrat.

– Dommage parce qu’apparemment ça suffit à vous faire monter de deux lettres dans le classement des émissions carbone.

– Oui mais attendez. Moi je veux bien me renseigner à propos d’un tel contrat. Mais quand ils disent « sources d’énergies fossiles », vous ne m’avez toujours pas dit clairement si ça comprend le nucléaire ?

– D’après Carbonus, oui.

– Parce que le truc c’est que… Est-ce qu’il arrive vraiment qu’on puisse se passer intégralement des énergies fossiles ?

– D’après ce que j’en sais ça arrive parfois. La nuit, du fait qu’on consomme moins. Mais comme je vous l’ai dit, plus il va y avoir de voitures électriques qui se rechargent la nuit, plus on va consommer d’électricité la nuit. Mais en même temps y aura sans doute aussi de plus en plus d’éoliennes donc, l’un dans l’autre… Il faudrait de plus près comment ils ont fait les projections qui prétendent que tout cela va se faire sans difficultés.

– Oui mais moi, au jour d’aujourd’hui, je ne peux pas signer un contrat qui va faire que ma voiture ne sera pas du tout rechargée si j’ai besoin de la recharger et qu’il n’y a pas du tout de vent ! Comment je vais aller au travail ?

– Elle a combien d’autonomie votre batterie ?

– Ils annoncent plus de 550 kilomètres.

– Ben alors faut vraiment pas vous inquiéter, avec un truc pareil vous pourriez devenir chauffeur de taxi. A part le jour où vous allez partir en voyage de noces à Vienne, je vois difficilement comment vous pourriez vous retrouver en panne sèche. Vous avez toutes les chances de pouvoir la recharger plusieurs fois par semaine, ça va très largement suffire à l’usage que vous en faites au quotidien.

– Je ne sais pas. Vous croyez que ça arrive souvent des semaines entières sans soleil et avec des régimes de vents faibles ?

– Aucune idée.

– Et votre logiciel, il ne le sait pas ?

– Sans doute mais je ne sais pas comment lui demander. Ne vous tracassez pas plus que ça, même si vous n’en venez pas à signer ce contrat qui vous donne deux lettres de bonus carbone, la question suivante va permettre au logiciel d’avoir une idée de votre implication dans la lutte contre le réchauffement climatique : « Si vous avez répondu non à la question précédente, sur une échelle de 1 à 10, notez le niveau de contrainte auquel vous êtes prêt à consentir dans l’usage de votre voiture électrique. »

– C’est à dire ?

– Vous voulez des exemples ?

– C’est pas de refus.

– « Lorsque le mix énergétique est carboné à plus de 50%, je mets ma batterie hors-tension. L’action correspondante est notée 5 sur l’échelle de la contrainte ».

– Mais comment vous voulez que je le sache ? Je n’ai aucune idée du nombre de fois où le mix énergétique est carboné à plus de 50% ni comment recevoir l’information !

– Vous la recevrez grâce à votre compteur communiquant pardi. Autre exemple : « Je reçois une alerte rouge de réseau en tension de la part de mon fournisseur. Je switche automatiquement vers les transports en commun tout le temps de l’alerte. L’action correspondante est notée 8 sur l’échelle de la contrainte. »

– Mais non, je n’peux pas. Je n’peux pas aller de Saint-Cyr à Feyzin en transports en commun. Comment voulez-vous ?

– Bon. Mais par exemple, vous êtes prêt à vous passer de votre voiture le week-end si le réseau est en tension, n’est-ce pas ? 

– Mais non ! Je ne vais quand même pas annuler mon week-end ! Sinon à quoi bon avoir une voiture ? De toute façon le réseau ne peut pas être en tension le week-end !

– En somme, ce que vous aimeriez, c’est que votre voiture ait à peu près la fonctionnalité d’une voiture à essence. Dans l’idéal il faudrait avoir des batteries qui se rechargent en une minute. Va falloir patienter encore un peu.

– Dans l’idéal il faudrait des station-essence à batteries ! On vient, on pose la batterie vide et on repart avec une batterie pleine. C’est ça qu’il faudrait. Que toutes les batteries soient compatibles et qu’on puisse les enlever et les remettre en quelques minutes.

– Le truc c’est que c’est lourd comme un cheval mort une batterie de voiture. C’est un peu comme s’il fallait changer le moteur à chaque fois qu’on fait le plein. Des milliers de gens se sont cassés le dos avec des lave-linge lestés de béton et aucun n’a jugé utile d’en fabriquer un avec un socle en béton amovible

– C’est juste une question de volonté. Suffit d’avoir un système conçu correctement. On défait les accroches de la batterie, on soulève la voiture, la batterie reste au sol sur un chariot, on la pousse, on pousse la batterie pleine à sa place, on redescend la voiture et on remet les accroches. Simple comme un jeu d’enfant. Je ne suis pas communiste mais pour le coup, s’il y avait une propriété collective de toutes les batteries et qu’on n’en payait que l’usage, tout cela serait très facile à mettre en place.

– Ce n’est pas près d’arriver puisque la course à l’innovation sur les batteries est à la base du modèle économique de certains constructeurs. Je ne vois pas pourquoi ils voudraient harmoniser leur conception et mutualiser leur usage. Votre e-Lustre est justement réputée pour la qualité de ses batteries non ?

– Oui c’est vrai. C’est même pour cela que je l’ai achetée. Mais quand on y pense, on se dit que les constructeurs qui ont pris du retard à ce sujet pourraient s’allier à un industriel qui développe uniquement des batteries. Cette synergie leur permettrait d’offrir un service qui compenserait leur retard relatif sur ceux qui ont de meilleures batteries.

– Vous pouvez toujours le leur proposer. En attendant, quelle note je mets à propos des contraintes, 3 sur 10 ?

– Si je choisis 3 sur 10. Quel impact ça a sur mon évaluation carbone ?

– Attendez… Vous passez à F+.

– F+ ? Et si on met 5 sur 10 ?

– … Vous seriez au niveau E. Mais il faut être honnête, d’après ce que vous me dites je doute que vous soyez en mesure d’accepter les contraintes associées à la note de 5.

– Mais si. Mais si. Je vais bien trouver un moyen.

– A quoi ça sert de faire ce test si vous essayez de tricher ?

– Si je ne voulais pas avoir de contrainte j’aurais gardé ma voiture à essence. Je me demande bien combien il la noterait votre logiciel d’ailleurs, Z- ?

– Chez nous la pire note qu’il a donné pour un véhicule c’est Q+.

–  C’était quoi ?

–  Un char soviétique T34-76 de 1942.

– Quelqu’un est venu calculer la note carbone d’un char ?

– Les gens collectionnent n’importe quoi, je vous assure. Bon. Passons à l’étape suivante qui est moins sujette à interprétation. Vous pouvez me donner le numéro de votre plaque d’immatriculation ?

– Pourquoi vous voulez le numéro de ma plaque ?

– Vous ne le connaissez pas ?

– Si mais… Pourquoi je le donnerais à votre logiciel. C’est un peu intrusif quand même.

– Oh mais ne vous en faites pas. Soit, Carbonus le connaît déjà, auquel cas ça ne change rien pour vous. Soit, il ne le connaît pas, auquel cas cela rendra les choses un peu moins précises.

– Ah ?... Ben essayez FU-666-CK.

– FU-666-CK…  Voyons cela. Est-ce que c’est bien votre voiture ?

– Faites voir ? ça m’en a tout l’air. Comment elle a atterri dans votre logiciel ? Et qui a pris cette photo ? C’est chez moi mais on dirait que la prise de vue vient de chez mon voisin.

– C’est probablement une captation de sa web cam. Peu importe, ce qui compte c’est que ça va nous épargner de renseigner des données. Donc vous avez une e-Lustre Biz 3 moteurs à transmission intégrale de 1080 chevaux, vitesse maximale 276 km/heure, 0 à 100 en 2,2 secondes. Félicitations, c’est vraiment une très belle voiture.

– Merci.

– Vous l’avez payée combien ? Sans indiscrétion.

– 139 990 euros. Mais j’ai pris plusieurs options.

– Je vois ça. Cela risque de vous faire descendre un peu dans le classement carbone.

– Sûrement pas ! J’ai justement pris la conduite hyper-intelligente qui optimise la consommation.

– D’après mon expérience, Carbonus ne valorise pas vraiment ce genre d’options. Sans doute parce que leur mise en œuvre a des impacts négatifs invisibles pour vous mais calculables par lui.

– Ah ben si c’est « logiciel intelligent contre logiciel intelligent » c’est un peu comme « parole contre parole ». Comment vous savez que votre logiciel intelligent est plus intelligent que le logiciel de ma conduite hyper-intelligente.

– Carbonus est entièrement dédié à cette intelligence précise qui vise à calculer l’impact écologique des objets, il n’essaye pas de compenser vos errances de conduites, chacun son boulot ! Cependant, d’après mon expérience, le malus d’une telle option sera faible. De quoi vous faire passer de F+ à G+, ce n’est rien par rapport au malus global lié à votre e-Lustre.

– Il y a un malus global ?

– Une fois tout pris en compte, votre bilan carbone est au niveau H-.

– Hein ? Mais c’est pas possible ! C’est une voiture électrique bon sang !

– Oui j’avoue que ça paraît étonnant. D’autant plus que les moteurs électriques sont très performants et d’une très grande fiabilité. Vous savez qu’il y a des locomotives électriques BB 15000 qui circulent depuis 50 piges et ont dépassé les 11 millions de kilomètres parcourus ? C’est fou non ?

– Justement. Ça devrait rentrer en ligne de compte.

– Le truc c’est que les trains, on les prévoit pour durer. Et puis y a les caténaires, ça enlève le problème de la recharge. Dans votre voiture, à supposer que le moteur puisse parcourir 11 millions de kilomètres, chose improbable, il y a plein de choses qui seront jugées caduques ou irréparables quand bien même elles pourraient l’être. En plus elle mesure 5m34 de long et 2m13 de large.

– Et alors ?

– Ben déjà, plus elle est grande et large, plus elle démarre bas dans le classement avant même que vous ayez roulé le moindre kilomètre. Je veux dire, en moyenne par rapport à des modèles comparables, plus c’est grand et long, plus cela demande de la matière première. Ensuite il faut tenir compte de tout ce que cela implique en termes d’usage et d’infrastructures.

– Je ne vois pas pourquoi ? Personne ne construit des voitures qui ne peuvent pas circuler sur les axes déjà existants. Quand je me gare, j’utilise une seule place de parking figurez-vous.

– Carbonus ne semble pas voir les choses de cette façon.

– Ben il devrait.

– Oui et non. Tant qu’il y a des camions et des bus, les rues dans lesquelles ils circulent doivent être conçues pour cela, donc vous vous avez l’impression que votre voiture a une taille relativement modeste au regard des camions et des bus.

– Ce n’est pas qu’une impression, c’est simplement la réalité.

– Certes mais enlevez les bus et les camions. Imaginez deux villes où il n’y aurait que des vélos, des motos et des autos. Dans l’une des deux villes, toutes les voitures ont à peu près le gabarit d’une Porsche Cayenne, ce qui reste tout de même inférieur à votre e-Lustre Biz. Dans une autre ville toutes les voitures ont à peu près le gabarit d’une Twingo 1ère génération. Faites un sondage dans chacune des deux villes auprès des cyclistes et des motards pour savoir dans laquelle il est le plus facile et le plus sûr de circuler. Je pense qu’il n’y aura pas d’ambiguïté.

– D’abord mélanger les cyclistes et les automobilistes c’est insensé, c’est bien la raison pour laquelle on crée des pistes cyclables.

– On en crée d’autant moins facilement qu’il faut laisser de la place à des véhicules larges.

–  Oui bon, si vous voulez. Mais les motards, jusqu’à preuve du contraire ils sont tenus au même code de la route que les automobilistes. Donc qu’ils aient moins la faculté de slalomer entre deux SUV qu’entre deux Twingo, je ne vois pas en quoi ce serait dérangeant, ça leur apprend à respecter les règles.

– Vous ne pouvez pas vous en sortir avec un tel argument. Vous comprenez bien que les infrastructures sont à l’image des besoins mais les besoins ne sont pas une donnée ex nihilo. Si dans une ville tout le monde a un SUV, les rénovations et nouveaux aménagements décidés par la municipalité prendront en compte les besoins spécifiques à ces SUV. Vous dites que vous n’utilisez qu’une seule place de parking mais je prends le pari que si on met côte-à-côte 10 e-lustres Biz, même si aucune n’empiète sur une ligne blanche, il y aura plusieurs conducteurs qui vont devoir se contorsionner pour sortir de leur voiture. Alors à la longue ces conducteurs feront pression pour qu’on fasse des places de parkings plus larges, pour qu’elles s’adaptent à leurs besoins. Des places plus larges c’est un moindre nombre de places ou plus d’espace dédié aux parkings. Ce n’est pas neutre.

– Vous vous êtes le genre d’individu qui ferait payer deux places à un obèse dans un avion. C’est totalement discriminatoire. Même les communistes le disent : « A chacun selon ses besoins. »

– Je ne suis pas sûr que la comparaison soit très pertinente. Mais puisque vous nous emmenez sur le terrain du poids, votre e-Luste Biz est annoncée à 2500 kilos à vide, c’est plus de 2.5 fois le poids d’une Twingo.

– Oui ben ça va, ça reste raisonnable, justement par rapport à un camion ou un bus.

–  Oui mais vous vous comptez faire 100 kilomètres par jour seul dans une voiture de 2.5 tonnes. Nécessairement Carbonus dégrade votre note.

–  Je ne vois pas pourquoi si j’arrive à me débrouiller pour ne charger la batterie qu’avec de l’énergie renouvelable.

– Si vous le faites c’est mieux mais ça ne veut pas dire que vous êtes neutre en carbone. Une voiture de 2.5 tonnes ça use plus les routes qu’une voiture d’une tonne. Or l’usage d’une voiture d’une tonne à seule fin de déplacer un humain qui pèse beaucoup moins, c’est déjà largement suffisant pour s’offrir un malus écologique.

– Je ne vois pas pourquoi. C’est à peine le poids d’un cheval !

– Un gros cheval alors. Du genre qui tire des rondins. Et s’il fait 2500 kilos c’est qu’il a une trompe !

– Oui ben… est-ce qu’on a emmerdé les bûcherons thaïlandais pour leur bilan carbone ?

–  On aurait peut-être dû car il est légitime que Carbonus calcule votre quote-part dans l’usure des routes. Tout comme il est légitime que Carbonus dégrade la note écologique des voitures selon la taille de leurs pneus ! Des pneus plus larges c’est autant de plastique en plus qui finit dans les champs ou les rivières. Carbonus calcule votre quote-part dans tout, dans la fabrication des éoliennes et des panneaux solaires, dans tout ce qui sert à la fabrication et l’usage de votre voiture, c’est ça qu’il faut comprendre.

– Ce que vous vous ne comprenez pas, c’est que si tout devient électrique, alors il n’y aura plus de problème d’émission de carbone même si je roule dans une voiture de 10 tonnes. Il suffit que tout ce qui sert à la fabrication de ma voiture soit extrait du sol et assemblé avec des engins qui marchent à l’électricité. Il suffit que toutes les usines fonctionnent uniquement avec de l’électricité. Il suffit que tout ce qui sert à la fabrication et l’entretien des routes ne nécessite que de l’électricité.

– Vous voulez parler d’électricité d’origine non fossile j’imagine.

– Encore une fois cela dépend si vous comptez l’uranium dans le lot.

– Ok. A ce point de notre enquête sur votre achat… Est-ce que vous l’avez fait dans l’idée de répondre à une forme d’urgence écologique ou est-ce surtout pour avoir le sentiment d’être en avance sur votre temps ?

– L’urgence c’est de réduire notre empreinte carbone et il me semble que la seule solution c’est le progrès technique. Alors il m’a semblé logique d’acheter ce qui se fait de plus avancé en matière de voiture.

– Mais Carbonus est aussi ce qui fait de mieux dans son domaine et quand il évalue une Peugeot e-208, il donne au pire une note de E-. Pourquoi n’avez-vous pas acheté une voiture moins lourde ?

­– Mais enfin ! Vous n’allez quand même pas me faire croire que le poids est un critère déterminant ! Oui j’ai une voiture de 2 tonnes 5 mais sérieusement, vous avez déjà regardé un train ? Sérieusement ? Si ma voiture pèse plus de 2 tonnes, combien ça pèse un TGV ? 500 ? 1000 tonnes ?

– Excellente fourchette. Etant un peu informé sur le sujet, je peux vous dire que pour un TGV Duplex c’est environ 750 kilos par place assise.

– Ah ! Vous voyez ! Suffit que le TGV soit à moitié vide et qu’on soit deux dans ma e-Lustre et alors le poids par personne devient largement à mon avantage !

– C’est une façon de voir les choses. Évidemment, plus les gens voyagent en voiture individuelle et moins les trains sont pleins. Pour faire tomber définitivement la balance de votre côté, mettez-vous au covoiturage.

– Ah non ! Je veux bien faire des gestes pour la planète mais y a des limites. Le covoiturage c’est trop chiant !

– Je vous ferai remarquer que si dans les TGV on remplace la voiture-bar et les premières classes par des voitures de seconde classe, le poids par place assise tombe à 620 kilos. C’est bien la preuve que le goût d’avoir pour soi des places plus grandes, que ce soit pour poser ses fesses ou garer sa voiture, cela ne peut pas être neutre.

– Peut-être mais moi je ne roule pas à 300 km/h.

– C’est bien là tout l’intérêt d’avoir un logiciel intelligent tel Carbonus. Comment voulez-vous qu’on s’y retrouve dans un tel imbroglio ? Les TGV sont pleins mais roulent trop vite. Les TER roulent moins vite mais manquent de clients. Les voitures à essence crachent directement du CO2, ce qui d’après certains est anecdotique et d’après d’autres catastrophique. Les voitures électriques sont trop lourdes. De toute façon l’électricité est très loin d’être décarbonée. La recherche avance mais plus les véhicules ont des moteurs efficaces au niveau énergétique et plus leur construction et leur usage sont gourmands en autres ressources. Plus il y a de gens qui s’inquiètent de l’état de la planète, moins il y en qui supportent la présence des SUV et plus il y en a qui ont des SUV, même parmi ceux qui s’inquiètent de l’état de la planète et qui ne supportent pas la présence des SUV des autres. En toute logique, plus il y aura de véhicules électriques, plus il faut s’attendre à voir les distances parcourues s’allonger. Et aussi s’attendre à ce que tous ceux qui viennent faire leur bilan carbone auprès d’un logiciel intelligent en contestent les résultats.

– Bien sûr que je conteste les résultats ! Je m’achète une voiture officiellement A++++ et votre Carbonus me la dégrade en H ! Vous parlez d’une arnaque ! Je ne comprends pas pourquoi il s’appelle Carbonus s’il dégrade les notes de toutes les voitures. On serait plus avisé de l’appeler Carmalus.

– C’est pas faux mais il ne faut pas non plus prendre le A++++ comme une valeur de référence. Aucun objet ne peut être noté A++++ et encore moins un objet qui sert au transport. D’abord cette note n’existe pas pour Carbonus. Il commence à A+ car il a justement la capacité de connaître quel est le moyen de transport qui dégage le moins de CO2. A partir de ce point de référence, il étalonne tous les autres moyens de transport.

– Et c’est quoi le moyen de transport le plus écologique ?

– Dans le référentiel de Carbonus, la seule manière d’aller d’un point à un autre avec un bilan carbone à A+, c’est de se balader à poil en marchant doucement pour ne pas respirer trop fort. Donc H ce n’est pas si catastrophique. Si vous aviez une voiture à essence aussi grosse, lourde et technique, vous seriez sans doute à I.

– Ah ben vous parlez d’un progrès ! Une lettre d’écart. C’est nul !

– Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? On a juste renseigné les informations dont Carbonus avait besoin pour analyser votre e-Lustre.

– Et son bilan carbone à lui. Il l’évalue à combien ?

– C’est marqué là, regardez ! « Le bilan écologique d’une session moyenne Carbonus équivaut à 12373 pets de vaches ! » En roulant 10 km/h moins vite durant quelques temps, vous devriez pouvoir compenser cela rapidement.

– Telle n’est pas mon intention. J’ai même une très grosse envie d’activer le mode sport.

– La e-Lustre Biz a un mode sport ?

– Bien sûr.

– Cela me paraît franchement superflu.

– Pourquoi ?

– Ben c’est un peu comme si on compare la Formule 1 à la Formule E. Désolé mais il manquera toujours un truc.

– Question de goût. Les goûts et les couleurs… Je tenterai de passer dans la rue en partant, je parie que vous allez m’entendre, tout électrique que soit mon moteur.

– Vous êtes garé où ?

– Rue de Savoie.

– Vous auriez dû vous poser au parking quai Romain Roland, non seulement y a des bornes de recharge mais la charge est gratuite.

– Comment ça gratuite ? Pourquoi ce serait gratuit ?

– C’est comme ça. Je ne sais pas combien de temps ça durera mais pour l’heure c’est gratuit.

– Je n’aime pas trop ça. Comme on dit : « Si c’est gratuit c’est toi le produit ! »

– Dans le cas présent, il semblerait que les dindons de la farce soient ceux pour qui ce n’est pas gratuit.

– Y en a pour qui ce n’est pas gratuit ?

– Je veux dire… c’est gratuit pour les voitures électriques mais il n’y pas de pompe à essence gratuite pour les voitures à essence dans ce parking.

– Oui ça je m’en doute… Je trouve quand même ça bizarre.

– Ce n’est pas si bizarre que ça. Il suffit de regarder la société telle qu’elle est et non pas telle qu’on vous dit qu’elle est.

– C’est à dire ?

– Eh bien beaucoup de gens pensent qu’on est dans une économie totalement dirigée par le jeu de l’offre et de la demande. Alors qu’on est très largement dans une économie où les prix sont administrés de manière plus ou moins détournée. Si ce n’était pas le cas il n’y aurait pratiquement pas un panneau solaire sur les toits et encore moins de voitures électriques.

–  Si c’est pour une bonne cause, je ne suis pas contre une certaine forme d’incitation.

–  S’il s’agit d’une bonne cause, en générale la bonne cause du départ est rapidement pervertie. Il y a bien des gens qui doivent leur fortune à ce que la société considère naturellement comme une bonne cause. La lutte contre le changement climatique ne risque pas d’échapper à cet aléa.

– Elle risque surtout d’échouer si des logiciels idiots dégoûtent les gens de faire des efforts en leur donnant de mauvaises notes de manière injustifiée.

– Je vous ai dit que H ce n’était pas une si mauvaise note. En tout cas c’est moins pire que vos bilans écologiques et terriens calculés.

– Non mais ça je m’en fous.

– C’est dommage, cela me semble être tout de même plus intéressant que le bilan carbone.

– Non puisque c’est totalement subjectif.

– Laissez-moi deviner. Vous avez une propriété secondaire au niveau de la mer, vous avez peur d’avoir les pieds dans l’eau ?

– Absolument pas, j’ai un chalet à la montagne.

– Ah oui. Vous craignez de manquer de neige pour le ski.

– Je ne suis pas aussi autocentré sur ma personne que vous ne l’imaginez, voyez-vous ? Je n’ai juste pas envie que mes descendants héritent d’une planète invivable.

 – Dans ce cas, en me mettant à votre place, je suggère que vous léguiez une partie de votre fortune à des scientifiques qui ont carrément la prétention de contrôler le climat.

– Pourquoi ?

– Pour éviter de vous retrouver avec le grenier à blé dans la cave.

– Je ne vous suis pas.

– Quand les historiens cherchent les raisons du déclin d’une civilisation, ils ne manquent pas de vérifier si des causes géologiques ou climatiques sont entrées en jeu dans ce déclin. Or il semblerait que certaines n’ont effectivement pas eu de bol avec la météo.

– Ah oui ? Moi je crois surtout qu’on cherche à voir le passé avec nos lunettes d’aujourd’hui. A tous les coups le climat n’y était pour rien puisque l’humain n’avait pas les moyens de le changer.

– Je suis assez d’accord sur la tendance que vous évoquez mais ce n’est quand même pas qu’une question de lunettes. Si les stalagmites vous indiquent clairement qu’à la fin de l’âge de bronze le pourtour méditerranéen a été en stress hydrique durant des dizaines d’années, la seule manière de le contester c’est d’aller étudier soi-même les stalagmites.

– Eh bien peut-être que contre toute attente, les hommes de l’époque ont fait des conneries suffisamment grandes pour parvenir à changer le climat.

– Ou bien ils ont détourné l’eau destinée à tomber sur les stalagmites pendant qu’on y est.

– Et pourquoi pas ?

– Moi, si on me dit qu’il y a 8000 ans le Sahara était bien plus vert, et c’est ce qu’on me dit, si on me dit qu’il y a 20000 ans toute une partie de l’Europe était recouverte de glace, et c’est ce qu’on me dit, tant que personne de sérieux ne vient contester cela, je le prends pour une information sérieuse.

– Et donc ?

– Et donc, si j’avais un chalet avec vue sur un glacier et que je voudrais bien que ça dure pour mes enfants et les enfants de mes enfants, j’aurais déjà dépassé le moment de la lutte contre les méfaits de l’anthropocène pour m’attaquer à l’inéluctable fâcheuse tendance du climat à jouer les yoyos. Donc je filerais du fric à ceux qui pensent un jour faire la pluie et le beau temps. Pour l’heure il est vrai que c’est un peu un serpent de mer mais avec du pognon certains soulèvent des montagnes, pourquoi pas apprendre à les arroser à notre guise ? Si un jour on arrive à contrôler le climat, j’espère qu’il n’y aura pas trop de monde pour se plaindre qu’on fait tomber de la pluie sur le Sahara au risque de faire disparaître un si splendide désert de sable.

– Vous êtes un plaisantin mais vous ne comprenez pas l’enjeu. Le truc c’est que là le climat change à trop grande vitesse pour qu’on puisse s’adapter et que le responsable de ce changement c’est clairement le CO2. Ce n’est pas parce que certains ont été décimés par des évènements sur lesquels ils n’avaient peut-être pas de prise, qu’on doit se laisser décimer par des événements pour lesquels nous connaissons notre responsabilité.

– Vous pensez vraiment qu’on peut la mesurer cette responsabilité ?

– Ben oui. Il y a des modèles très sophistiqués. Lisez les rapports, vous verrez. S’il était si intelligent, votre Carbonus devrait être en mesure de dire à chacun quel impact son inaction aura sur le changement climatique.

– Au niveau auquel il se situe actuellement, Carbonus ne peut pas modéliser le climat à venir. Peut-être dans une version future améliorée. Concevez tout de même que mesurer la responsabilité de l’homme dans le taux actuel de CO2 est une chose, savoir ce que cet apport de CO2 va changer dans le climat en est une autre.

– Si vous suiviez cette actualité comme je la suis, vous sauriez que les modèles établis dans le passé sont très pertinents pour décrire ce qui se passe actuellement.

– Il se passe quoi ?

– Il fait plus chaud et les glaciers fondent. Inexorablement l’eau va monter. Le cycle de l’eau va se modifier en raison du réchauffement des océans et de la plus grande évaporation. Cela sera nécessairement favorable aux évènements climatiques extrêmes tels les cyclones. Paradoxalement certaines régions du monde, comme l’Europe, pourraient devenir plus froides à certaines saisons en raison de la perturbation du Gulf Stream.

– Et alors ?

– Et alors c’est catastrophique ! Vous voyez bien ce qui se passe non ? Vous voyez bien le nombre de records de températures battus chaque année !

– Pas des records de froid apparemment. Et vous venez de dire que ça pourrait arriver. J’avoue qu’un climat plus froid ça m’emmerderait ! C’est chiant le froid ! On choppe la grippe, y a plein de vieux qui meurent et les routes sont dangereuses. L’hiver c’est nul !

– Et la canicule ? Elle ne fait pas des morts peut-être ?

– Cela dépend de votre portefeuille. Pour le froid aussi vous me direz, mais moins.

 – Comment ça, ça dépend de mon portefeuille ?

– Pas le vôtre ! De manière générale, si on est riche on a quand même moins de chance de mourir de la canicule. Je veux bien que les villes du grand nord soient une destination prometteuse à l’avenir mais depuis qu’on parle de réchauffement climatique, c’est plutôt des villes chaudes qui ont tendance à pousser comme des champignons. Si vous avez plein de fric, vous pouvez construire Dubaï et en faire une destination touristique prisée. Si vous pouviez mobiliser la même débauche de moyens à l’échelle du continent africain, changement climatique ou non, y aurait beaucoup moins de noyés dans la Méditerranée.

– Oula ! Oula ! Vous vous avancer beaucoup là ! Mais mon pauvre ami ! Vous n’avez encore rien vu ! Si la température monte de 4° durant ce siècle, on verra bien qui ira encore à Dubaï !

– Peut-être que d’ici là ils sauront dessaler et pomper massivement l’eau de mer et que la péninsule arabique sera bien plus verte et d’une chaleur moins accablante. A défaut, quand on a du fric, il suffit de pousser la clim !

– Si vous pensez qu’il y aura assez d’énergie pour que 10 milliards d’humains et leurs animaux poussent la clim !

– Ah mais moi je n’en sais rien. J’en suis visiblement moins sûr que vous puisque ce n’est pas moi qui ai l’idée de recharger des batteries avec de l’énergie solaire.

– Solaire ou éolienne, tout ce qui est renouvelable, peu importe.

– On ne peut pas flipper parce qu’on ne voit pas passer un nuage durant des semaines entières et croire en l’énergie solaire. Si c’est une énergie si prometteuse, on aura au moins le loisir de fabriquer du froid grâce à elle pour rester au frais.

– Ah oui ? Encore faut-il que le soleil ne soit pas totalement voilé par un smog de pollution.

– C’est un vrai problème, bien au-delà de l’impact sur les performances des panneaux d’ailleurs. Je doute qu’il puisse être résolu par l’achat de véhicules électriques de haute technologie.

– Et pourquoi pas ?

– Allez vivre en Chine, vous le saurez. Vous ne trouvez pas qu’il y a quelque chose qui cloche dans la promotion d’un mode de transport électrique bien avant qu’on soit en mesure de produire de l’électricité sans se passer de l’apport du pétrole, la source d’énergie qui sert justement aux véhicules qu’on entend remplacer ?

– Eh bien c’est cela un système incitatif vertueux ! Bien sûr pour l’instant on n’a pas les capacités à produire toute notre électricité sans recours au pétrole, au charbon ou au gaz. Mais en obligeant les gens à acheter des voitures électriques, on incite tout un secteur d’activité à investir et développer les énergies renouvelables.

– A ce propos, dès lors qu’on oblige de manière plus ou moins indirecte les gens à ne plus rouler en voiture thermique, ce qui revient à les mettre au rebut prématurément, le mode de transport électrique prend sa quote-part dans le gaspillage de ressources subséquent. C’est logique.

– Mais non ! Je conteste ! A vous entendre ce sont les acheteurs de voitures électriques qui feraient les lois ! Moi je n’ai pas demandé à ce qu’on mette des vignettes autos.

– Vous êtes sûr ? Même pas un petit peu ? Même pas en rêve ? Moi tout ça me laisse perplexe. Ne vous m’éprenez pas sur mon état d’esprit. Je ne fais pas l’apologie des voitures thermiques et je suis tout à fait favorable à ce qu’on laisse un maximum d’hydrocarbures dans le sous-sol. Ils génèrent des pollutions sur les sites de leur extraction, une pollution atmosphérique lors de leur combustion, leurs sous-produits rejettent des déchets toxiques dans les rivières et les campagnes. Ils servent aussi à la fabrication des plastiques dont on fait un usage croissant, y compris pour construire des voitures. Or d’après Carbonus la pollution plastique est l’un des grands fléaux de notre époque. A toujours se focaliser sur le CO2 qu’ils dégagent on en oublierait presque tout cela. A mon avis c’est voulu.

– C’est sans doute parce que vous n’avez pas conscience que la concentration en CO2 à partir de laquelle l’homme ne peut simplement plus respirer n’est pas si haute que ça.

– Ah bon ? On en est à ce point-là ? Effectivement je l’ignorais. Je n’aime pas trop jouer à me faire peur.

 – Toujours est-il que le pétrole produit des gaz à effet de serre. Si vous ne voulez pas comprendre que le réchauffement climatique est l’enjeu majeur, c’est juste le signe que vous êtes en retard d’une bataille.

– Comme je viens de vous le dire, d’après Carbonus, l’enjeu majeur c’est la pollution et l’épuisement des ressources. Vous allez me dire qu’on n’a de toute façon pas le choix d’arrêter de rouler à l’essence puisque l’épuisement des ressources en pétrole arrivera forcément un jour. Mais l’épuisement des ressources ça concerne plein d’autres choses, notamment la quasi-totalité des métaux.

–Mais les métaux c’est tout de même bien moins problématique que l’eau ! Comment vous croyez qu’on va s’en sortir quand on n’aura plus assez d’eau pour nos besoins à cause du réchauffement climatique.

– Vous parlez de l’eau de manière intrinsèque ou de l’eau potable ?

– Mais ça va de pair ! Comment vous croyez qu’on va pouvoir continuer à se nourrir s’il ne pleut plus assez et qu’on n’a pas assez d’eau pour irriguer les champs ?

– Le cas échéant ?

– On n’en est plus à se demander si ça va arriver ou non ! ça va arriver ! C’est même déjà en train d’arriver !

– Si vous le dites… Alors le cas échéant, je dirais qu’on va s’en sortir. Soit en produisant autrement. Soit en mangeant autrement. Soit en émigrant dans des pays qui auront bénéficié du changement climatique.

– Quels pays ?

– Je ne sais pas. Les modèles du GIEC ne disent pas où le réchauffement climatique va permettre d’augmenter les rendements agricoles ?

– Mais non ! Mais bien sûr que non ! Parce qu’il n’y en a pas ! Il n’y aura que des évènements climatiques extrêmes qui ravageront les cultures !

–  Même au Groenland, en Sibérie, au Canada ?

– Mais dans ces régions ce sera encore plus catastrophique ! A cause du dégel des sols, plein de virus vont se propager ! L’humanité devra fuir ces endroits-là !

– Merde alors ! Vous voulez dire que quand la glace s’est retirée du nord de l’Europe et des massifs, toutes ces zones-là sont restées longtemps inhabitables ?

– Ce n’est pas ce que je dis. Seulement la problématique était sans doute très différente quand les humains vivaient en petites communauté éparses. Et c’est peut-être bien en raison de virus en réveil que ces communautés ont mis autant de temps à former une multitude croissant et multipliant. Ne sous-estimez pas le danger ! Vous allez déchanter !

– Je me doute bien que personne n’aurait dans l’idée de le surestimer. Quel intérêt ?

– Décidément, si vous achetez un logiciel capable de mesurer la dose de cynisme dans chaque individu, vous risquez d’obtenir haut la main un A++++. A vous écouter il n’y aurait rien à faire ! Allons-y ! Continuons à envoyer du CO2 dans l’atmosphère et demain des millions de gens auront les pieds dans l’eau à cause de la fonte des glaces.

– De quelle glace parlez-vous ?

– De la glace en général. Si comme moi vous aviez un chalet avec vue sur un glacier, vous auriez clairement vu son évolution en trente ans.

– Oui je me doute que c’est assez susceptible de changer. Vous savez qu’il y a 50 millions d’années, le niveau de l’eau était environ 150 mètres plus haut qu’aujourd’hui ?

– Mais de quoi parlez-vous ? 50 millions d’années ? Là il est question de quelques décennies !

– Oui mais à contrario, il y a 25 000 ans, le niveau des mers était environ 130 mètres plus bas ! Quoique, d’après ce que j’ai compris, ce n’est pas si facile à appréhender car quand la glace se forme sur les continents, certes elle enlève de l’eau aux océans mais en même temps, elle pèse un tel poids sur certaines plaques que celles-ci s’enfoncent dans la croûte terrestre. C’est épatant non ?

– Vous êtes un cynique ! C’est vraiment le terme ! Vous avez des enfants ?

– Non. Et je n’ai pas l’intention d’en avoir.

– Cela ne m’étonne pas.

– En tout cas j’ai des ancêtres et je me dis que 20000 ans ce n’est pas une époque très reculée. 130 mètres plus bas ! Est-ce que c’est mieux que 150 mètres plus haut ? ça fait un gap total de 280 mètres ! C’est une autre paire de manche que se soucier d’une hausse d’un mètre dans le siècle à venir !

– 130 mètres pour des humains qui vivent autour d’un feu de bois et ont des milliers d’années pour déménager le campement, c’est sans doute moins catastrophique qu’un mètre quand des millions de personnes vivent au niveau de la mer.

– Y aura toujours un niveau de la mer, à moins qu’elle ne disparaisse complètement. A part la banqueroute, je ne vois pas ce qui pourrait vous empêcher de troquer votre chalet à la montagne contre une villa avec accès direct à la plage. Seulement faudra prévoir dans l’héritage un pécule pour déménager la baraque si jamais l’eau vient lui ronger les fondations.

–  Contrairement à vous je ne suis pas à me soucier de ma vue sur mer ou sur une mer de glace. Si des villes de la taille de New-York ont les pieds dans l’eau, cela pourrait provoquer des crises économiques majeures. 

– A quelque chose malheur est bon. Pour que l’eau soit un jour 150 mètres plus haut, il a fallu que l’Antarctique, qui n’était pas si éloignée de sa place actuelle, baigne dans un océan à 17°C. Y avait sans doute moyen de planter des patates malgré un hiver noir de près de six mois par an !

– De toute évidence personne n’y a jamais planté quoi que ce soit.

– Ce que je veux dire c’est que si la mer est plus haute, c’est signe d’un climat plus chaud. Il y a moins de terres émergées mais peut-être plus de terres propices à la végétation. A l’inverse si le climat est plus froid, il a des zones prises en glace mais des océans plus bas donc des zones où l’humain peut s’installer. Quelqu’un est capable de dire que l’une de ces conditions était moins propice à l’épanouissement de la vie sur terre que l’autre ? Ou bien doit-on affirmer avec la certitude du GIEC que l’entre-deux dans lequel nous nous situons aujourd’hui est le seul viable ?

– C’est cet entre-deux qui a permis à 8 milliards d’humains de vivre en même temps sur cette planète. Donc oui, sans aucun doute cet entre-deux est des plus profitables à la vie humaine !

– Sans doute mais si rien ne prouve qu’on aurait moins de terres cultivables avec des océans plus hauts et moins de glaces qu’avec des océans plus bas et plus de glaces, est-ce réellement une question de climat ?

– Mais bon sang ! Vous ne voulez pas entendre raison ! Vous voyez bien que plus de chaleur c’est plus d’évènements climatiques qui dévasteront des régions entières et y rendront les cultures et les habitations non viables.

– Je ne sais pas, je n’ai pas regardé le dernier bulletin météo. Ah non ! Que dis-je ? Je n’ai pas regardé le dernier bulletin météo-info-climat ! Vous savez, ici on est payés pour élaborer des narratifs en tous genres, donc, quand on voit un narratif construit, on le reconnaît. Dès lors que personne n’est en mesure de construire une théorie scientifique vraiment solide sur le changement climatique, la solution pour amener un maximum de monde dans la lutte, c’est cela : une piqûre de rappel tous les jours. Et si c’est plusieurs fois par jour, c’est encore mieux. S’il vient une année qui ne bat pas des records de chaleur, ces mêmes personnes vous disent qu’il ne faut pas confondre météo et climat, que ça n’a rien à voir. Mais ils font cet amalgame tous les jours et ils le disent ouvertement en appelant les bulletins météo « Météo-info-climat. » S’il fait chaud en Europe, ce qui, je vous l’accorde, est de plus en plus souvent le cas, on braque les projecteurs sur l’Europe. Si la température passe en-dessous de la moyenne, on dézoome pour trouver les écarts positifs ailleurs ! Et on peint tout en rouge vif pour bien marquer les esprits !

– Mais quel cynique ! Vous voyez une malice qui est peut-être réelle mais elle est nécessaire et à mon sens insuffisante !

– Je ne suis pas cynique. Je refuse juste de ne voir que la face sombre du processus en cours contrairement à ceux qui ne sont jamais contents. Si en dehors de tout impact de l’activité humaine vous vous trouvez dans une période de réchauffement global, alors peu à peu, les glaces fondent et l’eau monte. Mais durant le processus de fonte il y a des fleuves qui charrient des tonnes de choses année après année. Nécessairement certains glaciers finissent par disparaître complètement et dans les vallées en aval, le bouleversement a toutes les chances d’être radical puisque les cours d’eau ne seront plus approvisionnés que par les pluies annuelles. Pluies qui pourront être plus ou moins abondantes en fonction du changement climatique induit par le réchauffement. Une civilisation sans nos connaissances et confrontée à un tel changement pourrait en prendre son parti, donc déménager ou adapter sur place son mode de vie. Ou alors elle pourrait s’en plaindre auprès des Dieux, ce qui peut induire un changement de mode de vie tout aussi radical que le simple fait de vouloir s’adapter techniquement aux nouvelles conditions. Quand on a accumulé la masse de connaissances qui est la nôtre, on ne devrait pas faire comme si la terre avait l’inertie d’une bille de marbre. Personne n’a obligé l'humanité à bâtir telle ville de plusieurs millions d’habitants à un mètre au-dessus du niveau de la mer, telle autre sur une faille sismique géante, telle autre à proximité immédiate d’un volcan en activité.

– Oui mais si on refuse absolument le risque, il ne va pas rester beaucoup d’espace où habiter. En outre le génie de l’homme c’est aussi sa capacité à dominer des espaces incongrus.

– Ce que je veux dire c’est que si on regroupe des centaines de millions de personnes dans des zones qui seraient submergées avec un océan à peine plus haut, au lieu d’imaginer l’impossible pour empêcher l’eau d’envahir ces zones, une civilisation sensée réfléchirait à des solutions de repli. Si vous êtes convaincu qu’un bord de mer est l’endroit le plus agréable pour vivre, que l’eau soit plus haute ou plus basse, il y aura toujours des bords de mer… et toujours potentiellement des tsunamis pour les dévaster. Avec la mentalité qui caractérise notre époque, on ne voit vraiment pas quel climat pourrait nous empêcher de passer notre temps à commenter le temps qu’il fait. En Europe on est inquiet du fait que le changement climatique puisse prolonger la remontée des ouragans jusque sur notre littoral. Mais que font ceux qui les subissent régulièrement depuis des lustres ? Est-ce que les américains du sud-est des USA, humains parmi les plus riches du monde, vous donnent l’impression d’être particulièrement occupés à bâtir des maisons dont la forme et les matériaux les rendent susceptibles d’affronter des vents violents et des pluies diluviennes ? Pas vraiment à ce que j’en sais, les plus à l’abri semblant curieusement ceux qui habitent des immeubles dans des villes souvent directement exposées aux intempéries. Les autres ont des maisons avec souvent peu de construction en dur. Pour la plupart ils sont portés par des habitudes et des possibilités techniques ou financières qui reviennent à faire le pari que, si tornade il y a, il est plus probable qu’elle passe à quelques kilomètres de là qu’au milieu de leur salon. Et c’est statistiquement vrai. Mais si les ouragans venaient à s’y multiplier sous l’effet du réchauffement climatique, peut-être songeront-ils collectivement à considérer une autre façon d’habiter leur territoire. L’humain peut avoir sa responsabilité dans le changement climatique actuel s’il y a une corrélation claire et prévisible entre CO2 et climat…

– Ce dont vous semblez doutez malgré les évidences.

– Peu importe si j’en doute ou si j’ai tort ou raison d’en douter. Ce que je sais c’est que l’ascension de l’Empire romain semble avoir coïncidé avec un climat chaud et humide, puis que celui-ci a été plus froid en Europe avant de redevenir plus chaud du 10 ème au mitant du 14ème siècle, puis qu’il est redevenu plus froid pendant 4 siècles. Si c’est vrai alors cela veut dire qu’il y a eu régulièrement des transitions nettes et marquées en quelques décennies en Europe. Et si le climat européen actuel est plus chaud qu’en 1800, certes cela coïncide avec l’ère industrielle, mais l’ère industrielle aurait tout aussi bien pu naître durant des siècles de climat plutôt froid et d’une certaine façon, si le CO2 joue ce rôle de réchauffement prévisible, il aurait pu compenser le refroidissement au point d’être vu comme une bénédiction plus qu’une calamité.

 – Vous partez dans des raisonnements totalement alambiqués. En plus vous êtes totalement focalisé sur l’occident, comme si le climat n’était pas une affaire globale. 

– Ce n’est pas moi qui suis focalisé sur l’occident. Laissez-moi vous dire que si personne n’avait la moindre crainte sur le Gulf Stream et que le risque le plus probable concernait uniquement des pays bordant l’équateur, peu de monde en Europe se soucierait d’avoir une voiture électrique.

– Ben si. Personne ne souhaite réellement se retrouver envahi par des millions d’africains ou d’asiatiques chassés de chez eux par des bouleversements climatiques. D’une façon ou d’une autre on est tous dans le même bateau.

– Sauf que certains voyagent en première classe et d’autres à fond de cale. Ce qui nous préoccupe avant tout c’est notre économie. Et même à l’échelle d’une entité comme l’Union européenne, il est tout à fait clair que s’il se trouve un pays postulant pour lui un gain économique important grâce au réchauffement climatique, il signerait certains engagements avec moins d’empressement que ne pourrait le faire la France, nation apparemment plus inquiète que la moyenne pour ses réserves hydriques et son potentiel agricole. D’ailleurs, pour vous prouver qu’aucun climat n’est jamais réellement satisfaisant, il suffit d’imaginer les Alpes sans son économie touristique. Si notre seul souci vis-à-vis de ce massif était son potentiel agricole et ses barrages hydrauliques…

– Comparé à la Beauce, le potentiel agricole alpin c’est peanuts. Ses rendements sont des plus médiocres.

– Peu importe. Dès lors que le monde feint de s’inquiéter de pénuries alimentaires mondiales en cas de réchauffement climatique, tout territoire sur lequel il est possible de faire des cultures ou d’élever des animaux devrait avoir son importance. Vous ne pouvez pas prétendre qu’on risque de mourir de faim et en même temps affirmer que des territoires sur lesquels l’activité principale a été longtemps l’agriculture ne comptent pas dans la balance.

– Oui, oui, bon. Et alors ?

– Alors voilà. Vous prenez l’état des glaciers alpins à un instant T, disons à une époque où le sentiment de changement climatique était faible. En raison de l’alternance de siècles plus chauds et de siècles plus froids comme je viens de l’évoquer, vous n’allez trouver personne pour vous parler de la fonte irrémédiable des glaciers. Il y a quelques décennies, dans la mémoire des peuples alpins, les glaciers pouvaient paraître avoir toujours occupé plus ou moins les mêmes ères puisqu’il n’y a pas eu dans les deux derniers millénaires un mouvement irrémédiable de recul ou d’avancée des glaciers. Et pourtant, ceux qui ont vécu à la fin du 13ème siècle, après 400 ans d’un climat estimé plutôt chaud, avait peut-être dans l’idée que les glaciers étaient en voie de disparition si leur aïeux les avaient connus plus vastes. Mais 400 ans plus tard c’était peut-être l’inverse. Certains pouvant estimer que les glaciers devenaient de plus en plus menaçants. Si depuis la fin du dernier petit âge glaciaire, donc depuis 17 000 ans environ, les glaciers n’avaient jamais cessé de reculer, sans jamais regagner le moindre mètre, alors il paraît assez clair que ce phénomène serait connu et intégré mentalement dans la mémoire collective depuis des générations. Dans un tel cas les glaciers ne pourraient cesser de fondre qu’à partir du moment où la terre basculerait vers un nouvel intermédiaire glaciaire. Et puisque que depuis 17 000 ans les glaciers alpins sont passés de l’état d’un énorme bloc de plusieurs centaines de mètres d’épaisseur à des glaciers résiduels épars, tant que la terre se réchauffe et qu’on ne bascule pas vers un nouvel intermédiaire glaciaire, la tendance doit être à la disparition totale de ces glaciers. Plaçons-nous au moment où cette disparition est sur le point d’advenir pour de nombreux glaciers résiduels. A quelque chose près ce moment pourrait bien être celui que nous vivons actuellement, n’est-ce pas ?

– De ce que je peux observer de mon chalet, je ne dénierais pas.

 – Donc… si vous aviez la capacité de dévier la plupart des cours d’eau pour alimenter des barrages hydrauliques, vous auriez divers cas de figure. Une année où les glaciers sont stables, l’eau accumulable dans les barrages représente à peu près le niveau de pluviométrie de l’année, nonobstant l’eau qui s’infiltre en profondeur. Une année où les glaciers reculent, l’eau accumulable représente la fonte des glaciers plus la pluviométrie de l’année ; si les glaciers avancent, alors une part des précipitations de l’année n’arrive pas dans les barrages, la pluie a été transformée en glace. Mais dans une ère chaude qui conduit à la disparition inexorable de nombreux glaciers, il est évident que les barrages reçoivent en moyenne plus d’eau qu’il n’en tombe annuellement. A supposer que la pluviométrie moyenne ne soit pas trop modifiée d’une décennie à l’autre, on comprend bien le problème d’un système humain visant à exploiter les ressources hydriques pour faire de l’électricité ou contrôler l’irrigation des cultures : il va nécessairement perdre de son potentiel à mesure que les glaciers perdent en surface. La fonte des glaciers permet de compenser les années peu pluvieuses, s’il n’y a plus de glaciers, peu importe que le climat continue à se réchauffer ou non, vous allez vous trouver confrontés aux caprices du temps. La variabilité de la pluviométrie d’une année sur l’autre pourra toujours être grande même quand le climat ne semble pas beaucoup se modifier à travers les décennies.

– Où voulez-vous en venir ?

– Ce que je veux dire c’est que l’homme met en place des systèmes qui sont intrinsèquement voués à lui donner de l’insatisfaction. Dans mon exemple on pourrait supposer qu’une fois les glaciers disparus, la pluviométrie moyenne puisse compenser le manque d’eau, ou au contraire qu’une plus faible pluviométrie aggrave la situation, selon la manière dont le climat change. Mais dans une ère de climat chaud durant des millénaires, des glaciers peuvent bien disparaître même s’il n’y a pas de changement climatique notable d’un siècle à l’autre. Dans ce cas, si vous faites des barrages pour contrôler une production électrique, votre ambition est d’utiliser un maximum d’eau mais en modulant cet usage aux moments où vous avez le plus besoin de produire de l’électricité. Globalement vous n’allez pas vous satisfaire d’une époque où l’eau devient moins abondante s’il n’y a plus de glaciers pour remplir vos barrages. Certaines années où la sécheresse sévit, votre production d’électricité va devenir très faible. Ce manque de contrôle est très insatisfaisant pour une économie industrielle. Mais si vous aviez conçu des barrages, non pas pour faire de l’électricité mais dans l’idée d’accumuler de l’eau durant les années pluvieuses pour compenser le manque d’eau des années de sécheresse, vous jugeriez peut-être votre système tout à fait pertinent face à ce que vous percevez comme un changement climatique. Or les barrages ont souvent été conçus pour s’intégrer dans un système hydroélectrique. A mesure que les glaciers deviennent moins étendus et libèrent moins d’eau, leur efficacité dépend de plus en plus de la pluviométrie annuelle. Mais supposons que l’activité humaine ait provoqué un refroidissement climatique suffisant pour que les glaciers se remettent à grossir, ne serait-ce que temporairement et ce, sans qu’il y ait eu plus de chutes de neige sur les massifs ! Que dirait-on ? Eh bien on râlerait ! On dirait : « Ces fichus glaciers retiennent l’eau dont on a besoin pour alimenter nos barrages hydroélectriques ! » On ne peut pas être durablement contents dès lors qu’on construit des systèmes qui sont optimaux dans un environnement dont on sait qu’il ne peut pas être stable. L’humain a acquis une somme de connaissances totalement inouïe et à peine imaginables il y a un siècle en arrière, et pourtant il faut se rendre à l’évidence, il habite le monde de manière souvent absurde, comme si cette somme de connaissances ne servait qu’à surélever son égo.

– Et comment voudriez-vous qu’on vive ?

– Je n’en sais rien mais le mouvement de panique actuel me paraît peu efficace en axant tout sur le changement climatique sans comprendre que s’il est réellement avéré…

– Mais bien sûr qu’il l’est ! Arrêtez avec ça ! Le climato-scepticisme ça devient pénible à la longue !

– Admettons. Est-ce qu’on a le droit de ne pas être climato-sceptique tout en pensant que les prévisions de climat futur ne sont que des modèles ?

– Jusqu’à présent les modèles semblent réellement coller avec la réalité. Vous auriez tort de vous laisser enfumer par les climato-sceptiques, ce n’est vraiment pas la peine. Le travail de confrontation a déjà été fait par une foultitude de scientifiques indépendant et plus calés que vous et moi sur le sujet. Il y a 30 ans il y avait peut-être 95% de climato-sceptiques et 5% de lanceurs d’alertes, maintenant il reste peut-être 5% d’indécrottables climato-sceptiques enfermés dans leur donjon mais je suppose qu’on peut oublier l’existence de ce donjon sans risquer d’offenser la science. Sur ce sujet précis du climat je pense que la messe est dite.

– Longtemps, en entendant « GIEC », je pensais « Groupement indépendant ». J’ignore pourquoi. Mais le I est bien le I de « intergouvernemental ». Donc c’est une affaire 100% liée à la politique du monde néolibéral. Moi ça ne me dérange pas que ce monde-là s’inquiète de ce qu’il perçoit comme une menace, je suis totalement immergé dedans et j’espère qu’il perdurera. Mais il n’y a aucune chance qu’il produise des solutions qui représenteraient une autre forme de menace pour lui, c’est à dire le changement de nature du système. En outre je pense que personne n’est en mesure de dire ce que le changement climatique induira en termes de capacité de la terre à produire des vivres, chose la plus critique pour l’humanité. Si on se concentre sur notre environnement le plus immédiat, la seule chose dont on peut être certain, c’est que si un jour les glaciers alpins ont totalement disparu, alors on devra se contenter de vivre avec la pluie qui tombe. Il apparaît assez clair que dans ce cas, ce qui nous semblr problématique, c’est l’éventualité d’une grande baisse des précipitations moyennes plutôt que l’inverse. On craint surtout de manquer d’eau.

– Ce qu’on craint, et ce qui ne manquera pas d’arriver, ce sont des épisodes de pluie moins nombreux et plus violents, tout ce qui est nuisible à l’agriculture. C’est ça le futur si on ne fait rien : un climat erratique et destructeur. Peu importe que le climat soit en mouvement constant. Dès lors qu’on sait que notre activité accélère le changement de telle sorte qu’on n’aura jamais le temps de s’adapter, on n’a pas le droit de rester les bras croisés. Nous sommes entrés dans l’ère de l’anthropocène, ce changement provoqué par l’homme n’a aucune comparaison possible avec le temps passé. Évidemment c’est sans doute moins pire que d’avoir une météorite géante qui s’écrase au milieu d’un troupeau de dinosaures mais c’est débile de penser qu’il faudrait laisser aller les choses sous prétexte qu’il existe aussi des cataclysmes d’origines naturelle !    

– Peut-être mais d’après Carbonus, vous êtes loin du compte concernant votre bilan carbone. Alors vous allez faire quoi ?

– Je conteste ce que dit votre logiciel ! En tout cas moi j’agis ! Si on parlait de votre bilan carbone plutôt que du mien, pour changer !

– Non mais moi je m’en fous de mon bilan carbone.

– Vous m’en direz tant ! Il doit être beau à voir !

– Faut comparer ce qui est comparable. Si vous voulez me comparer à un orphelin errant dans un bidonville du tiers-monde, c’est sûr que j’ai un sale bilan carbone.

– Je vous compare aux français qui se soucient du bilan carbone et qui font en sorte qu’on sorte de l’ère carbonée ! On n’y arrivera jamais avec des gens comme vous qui voulez rester avec vos voitures à essence !

– Je n’ai pas de voiture. En fait, j’ai probablement un bon bilan carbone même si je m’en fous. J’ai la phobie des transports. Je fais presque tout à vélo sauf quand on m’oblige. Autant dire que je ne vais généralement pas très loin. D’ailleurs j’ai rarement le besoin d’aller loin, j’habite place Bellecour. Un très bel appartement, je ne me plains pas.

– Et votre bilan terrien, il l’évalue comment votre Carbonus ?

– Pas terrible j’imagine. Mais si je cherchais à l’améliorer, j’ai peur de devoir devenir anticapitaliste. Je préfère me dire que tout va continuer à aller bien.

– Comment ça aller bien ? Mais ça ne va pas bien du tout ! Si on n’arrête pas d’émettre du carbone, on risque l’effondrement ! Il faut agir ! Vous n’avez pas le droit de baisser les bras ! Si vous ne le faites pas pour les enfants que vous n’avez pas, faites-le pour les enfants des autres !

– Moi je trouve que ça va plutôt pas mal. J’ai une vie très agréable. Certes je travaille beaucoup mais j’adore mon travail.

– Mais on s’en fout de vous ! C’est de la planète dont il s’agit ! En plus d’être cynique, vous êtes nihiliste !

– Pas du tout, je suis réaliste. Si j’en crois cette intelligence artificielle, pour avoir un bon bilan terrien il faudrait que je change radicalement de mode de vie. Je n’en ai aucunement l’intention !

– Mais pas du tout ! Pas du tout ! Il faut croire en la science ! Le progrès est là pour solutionner plein de problèmes. Mais il faut lui donner sa chance au progrès ! Il faut mettre en place les bonnes incitations financières ! Il faut y aller bon sang ! Il faut subventionner massivement les éoliennes, les panneaux solaires ! Il faut couper l’herbe sous le pied des producteurs de pétrole sauf pour la production de plastique puisqu’on ne va tout de même pas vivre sans plastique.

– Surtout que risqueriez de vous retrouver au chômage.

– Possiblement mais ce n’est pas de mon avenir dont il s’agit. Je suis assez bien placé pour savoir que les producteurs de pétrole financent ces sites climato-sceptiques pour continuer à laisser croire que le réchauffement n’est pas le fait de l’homme !

– Ils financent tout !

– Quoi ?

– Je dis que les producteurs de pétrole financent tout ! Le futur leur appartient puisque de toute façon, que vous ayez une voiture à essence ou électrique, le pétrole va continuer à sortir massivement de terre dans les années à venir. Si le CO2 est déclaré plus grand danger, ça les arrangent aussi, ils financent les projets visant à capter le CO2 dans l’atmosphère. Enfin… quand je dis « ils financent », ça ne veut pas dire qu’ils vont se priver pour capter les subventions avant de capter le CO2. Vous savez, nous on a Carbonus, mais c’est assez anecdotique dans notre activité. Il nous assure de ne pas être ringardisés par la concurrence. Notre boulot c’est de donner des conseils en tout. Actuellement il y a une très forte demande en matière d’écologie. Vous comprenez que si je me réfère à Carbonus, même si je ne suis pas tenu de croire personnellement aux conseils que je donne, c’est un peu gênant d’avoir une intelligence artificielle qui vous rappelle sans cesse que c’est réellement du green-washing. Un conseil en écologie prend différentes formes selon la position de départ de la personne ou l’entreprise qui cherche conseil. On a des entreprises qui ont conscience que leur activité est désastreuse pour l’environnement mais ont besoin d’arguments marketing pour laisser croire au grand public qu’elles agissent. Leur volonté est d’abord de sauvegarder leur modèle économique et leurs bénéfices à court-terme. A contrario il y a des entreprises qui pensent réellement agir plus en faveur de l’environnement, en général elles ont un passif écologique moins désastreux que les premières, donc elles ont une idée de la vertu un poil différent. Vous qui pensez que je suis cynique, je vous laisse imaginer à quel genre d’individus je dois donner des conseils de green-washing. Avant de m’être frotté à Carbonus, lorsque je programmais des rendez-vous avec des entreprises aillant vraiment dans l’idée de devenir plus vertueuses, je me levais de bonne humeur puisque de manière générale j’épousais leur point de vue. Depuis que Carbonus m’a vraiment fait prendre conscience que le gros de mes conseils en matière d’écologie étaient du green-washing, je préfère mes rendez-vous avec de vrais cyniques. Ils sont détestables mais c’est beaucoup plus simple.

– Je ne sais pas comment vous faites.

– J’essaye de me motiver par le bénéfice que j’en tire. J’ai un collègue très brillant qu’on a coutume d’appeler « Petit Génie ». Dans son dos le patron l’appelle plutôt « Petit-génie-l’écolo-bobo-chiant » mais il est surtout devenu chiant dans le travail par son refus de donner des conseils à certaines personnes ou entreprises. C’est arrivé il y a deux ans quand le député Loulou Léonard est venu chercher conseil pour sa réélection. Même si la réciproque est vraie, contre toute attente Léonard semble avoir eu une certaine influence sur Petit Génie. C’est limite s’il ne se prend pas pour son attaché parlementaire. C’est tout bénéfice pour moi car j’ai récupéré la plupart des dossiers de green-washing que Petit Génie refuse désormais. Je vous assure que quand c’est du vert fluo badigeonné sur du noir profond, les commissions sont des plus intéressantes. C’est simple, j’ai doublé mon salaire déjà très confortable avant cela.

– A votre place je n’en serais pas fier ! Vous me dites ça, c’est facile, mais allez le dire devant une assemblée de jeunes à qui vous compromettez l’avenir en portant conseil à des pourris qui préfèrent, tout comme vous, gagner de l’argent plutôt que sauver la planète !

– Je ne risque pas grand-chose, les jeunes dont vous parlez ont tous une main collée au bitume quand ils ne l’ont pas carrément coulée dans le béton pour attirer l’attention sur le fait qu’à cause de moi, ils n’ont pas d’avenir. Quant aux autres, s’ils ne sont pas complètement idiots et qu’ils continuent à mener la vie qu’ils mènent, alors ils sont aussi responsables que moi de l’assombrissement de leur avenir. Quand on fait du green-washing, on tire quand même de sacrées grosses ficelles, comme par exemple faire des pubs pour des bagnoles qui affichent des A++++ ! J’avoue qu’il va devenir assez difficile de vendre des parts de cerveaux disponibles si les gens n’ont plus du tout de cerveau. Si tout d’un coup vous pensez que les océans suffoquent, que les continents brûlent, que l’eau monte, que tout cela s’aggrave en suivant à peu près les mêmes courbes que ce qu’on appelle le progrès scientifique, lui-même célébré comme l’œuvre magnifiée du néolibéralisme triomphant, alors la seule conclusion que vous devriez en tirer c’est qu’il faut changer de système ! En réalité, toute personne qui croit en un tel bilan alarmiste devrait faire l’apologie de la décroissance ! L’extraction pétrolière est assez désastreuse mais que dire des autres ? C’est bien souvent pire ! On ne peut pas toujours se contenter d’injecter de l’eau pour faire remonter une nappe d’hydrocarbures ! On fait des trous de partout et on brasse des tonnes et des tonnes de matériaux terrestres, toujours plus que l’année d’avant. Et pour quel résultat ? Certes on retire toujours plus de ressources du sous-sol que l’année d’avant mais toujours moins par mètre cube de terre ou de roche défoncé à la pelle mécanique ou à la foreuse géante. Si vous vous intéressez à ces courbes-là vous allez vous rendre compte qu’elles sont autrement plus parlantes que celles du réchauffement climatique. Je ne sais pas comment vous faire comprendre ça mais à mon sens le vrai combat il est là ! Les rendements vont s’amenuisant pour la plupart des métaux dont on a besoin et la demande mondiale explose. Et vous, face à ce constat déplorable, la première chose que vous pensez faire pour sauver la planète c’est fourguer votre vieille bagnole au rebut au lieu de la réparer pour la remplacer par un modèle de technologie high tech, donc un truc qui demande de brasser en amont des tonnes de matériau terrestre. Si j’avais l’intention de devenir écolo comme vous, je ferais l’apologie de la décroissance !

– Sérieusement ? Vous croyez à cette idiotie vous ?

– C’est pire que ça ! Je me force à oublier que j’y crois ! Comment voulez-vous que je vive si je n’oublie pas que j’y crois ? Autant à mon avis, en ce qui concerne le réchauffement climatique, la situation est moins pire que ce que le narratif médiatique veut laisser croire, autant sur d’autres points, comme la pollution en général et la pollution issue de la pétrochimie en particulier, comme la pression exercée sur les écosystèmes par le secteur minier, c ’est l’inverse. Mais cela n’a guère d’importance car je suis comme le gros de la population, jeunesse comprise. J’aimerais bien me persuader que la planète est encore pleine de ressources mais, à défaut, je préfère que les efforts à faire pour éviter que les choses n’arrivent à un point dramatique soient portés par d’autres. Si les choses empirent réellement pour un nombre important de personnes dans le monde, j’aurai encore l’espoir que rien ne changera pour moi, ou même que j’en tirerai profit. Et la jeunesse elle est comme moi, d’ailleurs je suis encore très jeune. Si je n’avais pas peur de prendre l’avion, je rêverais comme les autres, de voler d’un festival de musique à l’autre, d’aller voir une finale de Champions League à l’autre bout de l’Europe. Combien, parmi ceux qui ont la possibilité de le faire, se l’interdisent au nom de leur bilan carbone ? Combien de jeunes s’interdisent certains achats par pure considérations écologiques ? Pas des masses à mon avis. Rendez-vous à l’évidence, à l’exception de rares pays restés confrontés à l’extrême pauvreté, sur tous les continents de la terre ceux qui ont vingt ans en 2023 ont, à cet âge, des bilans écologiques et terriens bien pires que toutes les générations précédentes. C’est beaucoup moins de leur faute que celle de leurs parents et beaucoup moins la faute de leurs parents que celle de ce qu’on appelle le progrès économique et technique. Ce progrès nous a donné de grandes facilités matérielles. Même ceux pour qui ces facilités matérielles s’accompagnent de toutes sortes de difficultés, autant physiques que psychologiques, ne sont guère disposés à renoncer à ces facilités matérielles. Bien au contraire, ils se plaignent d’être en difficultés matérielles, gênés qu’ils sont d’avoir une voiture moins chiadée que le voisin, de ne pas pouvoir acheter à leur enfant la même paire de baskets que l’enfant du voisin, la même console de jeu, le même téléphone portable, le même PC de gamer. Il est vrai que de plus en plus, c’est l’Etat lui-même qui vous interdit de vivre sans certaines choses matérielles, sans quoi vous n’êtes plus réellement un citoyen à part entière.

– Mais qui parle de renoncer aux choses matérielles ? La décroissance est une théorie fumeuse germée dans la tête de bobos qui vivent très confortablement et ne veulent pas donner une chance aux autres d’accéder à leur niveau de confort. L’avenir c’est la recherche qui va permettre de porter le recyclage des matériaux à un point encore inimaginable aujourd’hui. Je pourrais vous faire tout un exposé à ce sujet puisque c’est mon domaine ! C’est très très prometteur vous savez ?

– J’imagine que votre e-Lustre est déjà à la pointe en ce domaine et que c’est pour cela que vous l’avez achetée. Ou bien elle finira concassée en un cube composé de centaines de composés différents. Le jour venu il sera intéressant de plonger un tel cube dans une piscine olympique où l’on empêcherait l’eau de s’évaporer, juste histoire de voir qui ose encore en boire un verre après quelques années d’infusion.

– Ah cynisme quand tu nous tiens ! Arrêtez un peu ! Sans vouloir m’avancer, je ne crois pas qu’on concassera jamais une e-Lustre. Je ne dis pas qu’elles ont été conçues dans le but d’un recyclage intégral mais elles seront largement recyclées. Et la génération d’après le sera encore plus ! Grâce au progrès, dans quelques décennies, l’impact de l’industrie sur la planète sera presque neutre !

– Vous y croyez vraiment ?

– Parfaitement ! A condition que des gens cyniques, rétrogrades et égoïstes ne mettent pas des bâtons dans les roues de ceux qui veulent faire avancer les choses.

– Pourvu que vous ayez raison ! Vraisemblablement non mais pourvu que vous ayez raison ! Je ne trahirai pas un secret professionnel en vous parlant de Darty puisque cette entreprise travaille avec un autre cabinet de conseil. Je ne sais pas si vous avez pu voir la campagne publicitaire qui vise à faire passer Darty pour une entreprise vertueuse et à la pointe de la lutte pour la réparation des objets plutôt que leur remplacement. Bien sûr la plupart des gens qui ont vu cette pub ne savent pas que Darty a été particulièrement engagé dans un autre combat, celui qui vise à empêcher l’extension automatique des garanties à cinq ans. Avec une garantie automatique de cinq ans plutôt que deux ans, vous allez empêcher la mise sur le marché de millions d’objets conçus pour tomber en panne rapidement. Bien sûr cela aurait un coût, notamment pour les gens qui ont peu de moyens mais veulent avoir tout, tout de suite. Ils seront obligés d’acheter des objets de meilleure qualité, donc plus chers.  De son côté Darty veut bien que vos objets cassés soient réparés, mais à condition que vous payez cher pour l’extension de la garantie. Tout ceux qui pensent qu’avec un peu de chance, ils tomberont sur un objet qui tient quelques années au-delà de la garantie de deux ans, se contentent de cette garantie. Comme une bonne partie de ces objets ne tiennent pas cinq ans, ceux qui n’ont plus de garantie préfèrent presque toujours racheter du neuf puisque le neuf coûte généralement moins cher que la tentative de trouver l’origine de la panne et un dépanneur apte à se procurer les pièces à changer. En plus, s’il s’est écoulé trois ou quatre ans, les gens se disent qu’en rachetant du neuf, ils auront un objet remis au goût du jour et profiteront de toutes les dernières innovations, aussi futiles soient-elles. La quête du profit combinée à l’appétence des humains pour la nouveauté, ça nous mène au monde tel qu’il est.

– Oui mais c’était dans le monde de l’opulence ! Les choses vont radicalement changer dans les années à venir car la jeunesse d’aujourd’hui a très bien compris les enjeux pour garder une planète vivable ! Soyez sûr que ceux qui ont 15 ans aujourd’hui n’envisageront jamais d’acheter une voiture thermique, ça leur paraîtra totalement égoïste. Ils achèteront une voiture électrique dont toutes les pièces seront faciles à changer.

– Permettez-moi d’en douter. Cela va même au-delà du doute. En tout cas, si j’avais 15 ans aujourd’hui et qu’on ne m’avait pas déjà totalement convaincu qu’il faut rouler en voiture électrique pour sauver la planète, je pense que j’envisagerais de m’investir dans d’autres combats.

– Lesquels par exemple ?

– Par exemple… Bon. Si le mouvement pour la décroissance est trop contraignant pour attirer grand-monde, essayons de chercher une menace en mesure de provoquer une crise existentielle chez la jeunesse d’aujourd’hui. Il faut trouver quelque chose qui fasse aussi flipper que du rouge vif sur une carte météo ou un incendie de forêt dans les Ardennes. Je ne sais pas ce qui peut effrayer la jeunesse à ce point-là. Peut-être, par compassion envers la jeunesse ukrainienne, la perspective de voir un missile dégringoler du ciel. Oui voilà ! Si j’avais 15 ans aujourd’hui je m’investirais dans le mouvement pour la paix à travers le monde.

– De quel mouvement parlez-vous ?

– Du mouvement pour la paix à travers le monde. Je ne connais pas son nom exact mais j’imagine qu’il doit attirer beaucoup de jeunes. Peut-être que tout cela n’est pas sans lien avec le changement climatique d’ailleurs. On entend beaucoup dire qu’à cause du changement climatique des populations africaines sont poussées à se déplacer, ce qui participe à alimenter des conflits armés. Alors peut-être que le désastre centrafricain est lié au changement climatique, s’il n’est pas du ressort de la politique, de l’économie et du religieux. Peut-être que la guerre en Syrie est liée au changement climatique, si elle n'est pas du ressort de la politique et de l’économie et du religieux. Peut-être que le drame des Palestiniens est lié au changement climatique, s’il. n'est pas du ressort de la politique et de l’économie et du religieux. Peut-être que les conflits au Congo sont liés au changement climatique, s’ils ne sont pas du ressort de la politique, de l’économie et de l’extraction minière. Peut-être que sans le changement climatique la Russie n'aurait pas attaqué l’Ukraine. Peut-être que sans le changement climatique les budgets militaires des américains et des chinois, sans même parler des européens, ne grimperaient pas en flèche. Peut-être que sans le changement climatique à Taïwan on n’envisageait pas cette île comme épicentre de la troisième guerre mondiale. Peut-être que sans le changement climatique les saoudiens et les émiratis ne croiraient pas utile d’avoir plus de blindés par habitant que bien des pays n’ont de médecins par tête de pipe. Peut-être que sans le changement climatique on ne verrait pas fleurir les salons de l’armement. Et donc, sans le changement climatique, on ne verrait pas à quel point l’imagination des ingénieurs est encore bien plus extraordinaire lorsqu’il est question de trouver les moyens d’anéantir des humains réfractaires à certaines volontés de puissance que de construire des voitures soi-disant écologiques. J’en viens à me demander si sans le changement climatique on ne serait pas beaucoup moins en avance d’un point de vue technologique, vu toutes les guerres qu’il provoque et vu à quel point ça force l’humanité à réfléchir aux moyens de les gagner. Finalement, sans le changement climatique on n’aurait pas besoin de voir la jeunesse s’engager dans le mouvement pour la paix. C’est peut-être pour ça qu’aussi peu de jeunes ne semblent effrayés par la perspective de la guerre alors qu’il est si facile de les angoisser en leur donnant des records de températures. C’est parce qu’il n’y aura pas de guerres si on parvient à garder un climat vivable en roulant électrique.

– Si vous étiez autre chose qu’un cynique vous auriez pris l’exemple de pays proches du désert plutôt que des pays tropicaux ! Peut-être bien qu’au Niger ou au Soudan, le changement climatique est à la source des conflits.

– Possible. PIB trop faibles pour que ça intéresse quelqu’un.

– Ah mais vous n’êtes pas payable vous ! En attendant la France est de plus en plus pleine d’africains ! Et n’allez pas le nier en me sortant des statistiques foireuses produites par des gauchistes ! Il suffit de lever les yeux pour voir que la France n’est plus vraiment la France ! C’est bien la preuve que ça nous impacte aussi ! Remarquez que je ne suis pas raciste, on ne peut pas leur en vouloir de chercher refuge chez nous si le changement climatique les chasse de chez eux. Mais ça pose énormément de problèmes de société. Ça ne pose que des problèmes d’ailleurs ! C’est insupportable !

– C’est juste. Sans le changement climatique il n’y aurait pas de candidats africains à l’émigration. Sachant que toute notre jeunesse ambitionne de tenir les postes de plongeurs payés à coup de lance-pierre dans les restaurants, les africains fraîchement débarqués brisent vraiment leur rêve en faisant du dumping social.

 – Vous êtes fatigant, vraiment ! Et j’ai beau me dire que votre machine finira par vous remplacer, elle m’a encore plus fatigué que vous, c’est dire !

– Ma machine ? Vous parlez de Carbonus ? Ola ! Faut pas vous inquiéter pour moi ! Le monde se divise en trois catégories : les gagnants, les perdants, et ceux qui hésitent encore. A priori cette machine et ses semblables vont aider ceux qui hésitent encore à comprendre ce que ça coûte ne pas être sûr de soi. C’est une machine à creuser les inégalités sociales, il suffit de se trouver du bon côté du trou. Tant que le système tient debout, vous et moi, on devrait s’en sortir.

– En ce qui me concerne j’ai moins de doutes que pour vous.

– Verrons-nous. Pour revenir au sujet du jour, vous avez déjà des panneaux solaires ?

– Non. Avec ma femme on y a déjà réfléchi mais il y avait des travaux prioritaires. Et la piscine à creuser.

– Très bien. Le jour venu vous devriez revenir nous voir. Nous sommes en mesure de vous obtenir des subventions supérieures à tout ce que vous pourrez espérer si vous agissez seul.

– Même une fois déduite votre commission ?

– Même une fois déduite notre commission.

– Ce n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd.

– A la bonne heure ! 

»

Je vous passe les politesses d’usage qui mirent fin à cet entretien pour mieux vous chaluer à mon tour.

Ah ben chalut !

Darwin.

16 mai 2020

Les métiers à la con selon Coco Jasseronde.

Chalut !

Et voilà ! Le confinement est malheureusement terminé, ici on espère tous qu'il y aura un reconfinement, même les pigeons. Pour ma part, je dois dire que j'ai vécu cela comme un véritable don du ciel. C'était totalement inespéré ! J'ai pu me déplacer dans une grande partie de l'arrondissement et même ceux d'à-côté sans avoir peur des mauvaises rencontres. Certes je l'ai fait avec la fée Odette mais c'était tout de même beaucoup plus paisiblement que les autres fois. Depuis lundi Grabel et moi, de retour dans l'appartement de Grabelot, avons beaucoup dormi. Je n'ai appris qu'hier que la rédaction du Coincoin du coin avait été attaquée par le gouvernement et que le journal était désormais illégal. C'est fou cette histoire ! Heureusement Odette a consenti à pirater l'ordinateur de Coco Jasseronde le rédacteur en chef pour récupérer l'article de fond qu'il avait commencé à publier par épisode. Je vais donc pouvoir le poster sur ce blog en espérant que le gouvernement ne vienne pas me chercher les puces.


16 floréal 228

Bullshit Jobs : une analyse des métiers à la cons par C. Jasseronde, rédacteur en chef du Coincoin du coin.

L’organisation citoyenne Foxam a profité du confinement pour faire une large enquête téléphonique visant spécifiquement les travailleurs exerçant des « métiers à la con » ou « bullshit jobs » selon la définition qu’en a donné l’anthropologue David Graeber. Foxam dit avoir repris la catégorisation de Graeber qui divise ces métiers à la cons entre 
/ Faire-valoir, un travailleur dont la tâche principale est de mettre en valeur un supérieur hiérarchique ou un client
/ Sbire, un travailleur qu’une entreprise recrute pour une tâche à dimension agressive et dont l’embauche se justifie par le fait que les concurrents en ont un.
/ Sparadrap, un travailleur censé résoudre un problème qui n'existe pas ou aurait pu être évité.
/ Coche-case, un travailleur qui prouve que l'entreprise se saisit d'un sujet à la mode ou censé laisser paraître qu’elle traite des problèmes dont elle n’a rien à foutre.
/ Petits chefs en carton (contremaîtres) censés superviser des gens qui se débrouillent très bien tout seuls.

Avant de m’atteler plus précisément aux résultats de l’enquête de Foxam, je voudrais m’attarder un peu sur ces notions dont j’ai trouvé un résumé sur internet. Il se trouve que j’ai lu plusieurs ouvrages de Graeber mais pas celui traitant spécifiquement des bullshit jobs. J’aurais probablement pu profiter de ce confinement pour me mettre à acheter des livres numériques (partout ailleurs que chez un géant américain bien sûr) mais j’ai décidé de ne rien acheter du tout sur le net durant cette période. Et au fond ne pas avoir lu ce livre va me permettre de développer mon analyse à partir de ce qu’un tout petit exposé me permet de comprendre (peut-être de travers mais peu importe). Le fil conducteur de Graeber semble consister à montrer à quel point le capitalisme a considéré que des masses largement libérées du travail (par les progrès techniques qu’il engendrait) pouvaient présenter un danger. Si l’organisation du travail et ses techniques suffisaient à produire des quantités suffisantes de bien matériels, s’il devenait possible de travailler 15h par semaine tout en ayant l’assurance d’avoir de quoi se nourrir, se vêtir, se loger, se déplacer, se divertir dans des proportions qui ne remettent pas en cause le postulat de la recherche de maximisation du bien-être chère aux économistes libéraux, alors Graeber postule que les populations organisant de moins en moins leur vie autour de la vente de leur capital humain en viendraient nécessairement à remettre en cause une société dont la hiérarchie est définie par la possession de capital non humain. Il y aurait alors une forme de contradiction inhérente au système, la promesse du capitalisme que nous ont vendue des générations d’idéalistes libéraux (ou plus souvent des manipulateurs d’opinion à la solde des capitalistes), c’est sa capacité à maximiser le bien-être global par le truchement de l’égoïsme individuel, un égoïsme qui, si on lui donne toute latitude pour s’exprimer, génère par l’échange le progrès technique qui rend possible une production supplémentaire de biens tout en permettant l’accumulation de capital générant de nouveaux gains de productivité. En somme reconnaître que le capitalisme s’est mis à inventer des métiers à la con, donc plus précisément des métiers qui, s’ils n’existaient pas, n’empêcheraient pas de produire et d’échanger la quantité de biens que produit le capitalisme, c’est reconnaître que le capitalisme est au moins capable d’un productivisme inouï. Si l’on veut bien reconnaître que c’est mieux que de se trouver totalement sclérosé comme a fini par l’être l’économie soviétique, voilà une vertu que je lui concède volontiers, s’il s’agit de ne regarder que la quantité et de faire l’impasse sur la qualité. Par qualité je n’entends évidemment pas la capacité à produire des choses sophistiquées, performantes et solides, si le capitalisme moderne se concentre généralement sur les deux premiers attributs même concernant les produits haut de gamme, ce n’est pas toujours par incapacité technique. La qualité doit être appréhendée au sens large, particulièrement au sens d’impact sur l’écosystème. Si vous avez deux systèmes capables de produire les mêmes biens en même quantité, on peut tomber d’accord sur le fait que celui qui aura su le faire sans avoir besoin de générer des infrastructures gigantesques, celui qui aura su émettre le moins de polluants en tout genre, celui qui aura par conséquent le mieux préservé la nature et la santé des êtres vivants, toutes choses égales par ailleurs, ce système est le plus performant des deux. Bien sûr je ne pense en aucun cas que le désastre écologique de notre temps soit autre chose que la preuve de l’inefficacité du capitalisme, ou du moins son efficacité apparente ne tient qu’à cela : la consumation à vitesse grand V des écosystèmes.

Il n’y a donc pas de système capable de concurrencer le capitalisme dans sa marche vers la production de plus en plus gigantesque de biens, jusqu’au jour où il se trouve face à un écosystème qui ne répond plus. On pourrait penser que le soviétisme n’avait pas plus d’égards vis-à-vis de cet écosystème et que bien des communistes se seraient réjouis de le voir capable de rivaliser plus longtemps avec le capitalisme en ce domaine. C’est sans doute vrai mais le fait est que le capitalisme lui a été supérieur dans tous les aspects de cette course invraisemblable et donc le devoir d’achever la planète lui incombe faute d’adversaire à sa mesure. Sans que cela invalide les hypothèses de Graeber, il est donc important de noter que ce monde hypothétique où, comme a pu le penser Keynes, le productivisme et le progrès technique pourraient permettre de faire baisser le temps de travail à 15h par semaine, si tant est qu’il soit en vue en prenant le parti de supprimer tous les emplois inutiles, serait un monde totalement adossé à la nécessité d’avoir pris au préalable le chemin de la destruction de la planète. C’est un peu gênant.

Poussons le raisonnement un peu plus loin. Imaginons que ceux qui possèdent le capital soient des libéraux idéalistes, qu’ils pensent une société où rien n’empêche que les salariés travaillent 15h par semaine du moment que eux continuent d’engranger des sommes considérablement supérieurs à la moyenne. Quels seraient les mécanismes laissant suggérer que ces salariés plein de temps libre deviendraient de dangereux rebelles ? Après tout le passage à des semaines de travail salarié dépassant allègrement les 80h hebdomadaires à des semaines de 48h n’a pas rendu la situation plus explosive pour le capital. Le productivisme a tout de même permis d’accéder peu à peu à la revendication de travailler moins sans que cela n’ampute le pouvoir d’achat des travailleurs et sans rogner les profits, du moins pas en valeur absolue. Si on prend les exemples des pays ayant réduit le temps de travail durant les dernières décennies à des niveaux encore inférieurs, comme beaucoup de pays occidentaux, ils semblent que politiquement ils ont eu de plus en plus tendance à s’articuler autour de deux pôles de centre-gauche et de centre-droit pratiquant peu ou proue la même politique néolibérale. Le courant protestataire qui voit plus une alternative à cette politique du côté de l’extrême-droite que de l’extrême-gauche, traduit moins un rejet de la capacité productive induite par le néolibéralisme que de son mode de répartition. Ce n’est pas tant le système qui rebute que la désagréable impression d’être déclassé dans ce système. En France le passage aux 35h semble avoir plus participé aux gains de productivité qu’à l’éclosion d’un nouvel élan protestataire. On peut bien sûr objecter que les barrages systématiques qu’érige le patronat à la moindre évocation de baisse du temps de travail est une preuve de sa phobie du temps libre. Mais est-ce vraiment dans l’idée que l’on est descendu au plancher de ce que le patronat peut admettre comme temps consacré au travail, ou une position classique qui traduit la crainte d’un instant T relative au partage de la valeur ajoutée et aux coûts induits par la réorganisation ? Ce que le système dans son ensemble peut se permettre n’est pas la représentation exacte de ce que les capitalistes peuvent se permettre dans leur schéma concurrentiel. Les dispositions législatives d’un pays s’imposent à ceux qui mettent en œuvre un capital et exploitent une force de travail dans ce pays alors qu’ils sont en concurrence avec des capitalistes qui n’ont pas les mêmes contraintes ou du moins pas au même moment.

L’idée de Graeber laisserait donc entendre que le capitalisme n’œuvre pas tant à développer la concurrence qu’à produire collectivement une forme de système qui vise à ralentir le progrès humain que peut engendrer un moindre investissement dans des tâches trop spécialisées pour donner de l’épanouissement par le travail ; ceci étant donc aussi valable pour des métiers qu’on ne peut pas classer parmi les métiers à la con parce que la nécessité de leur existence est évidente. Il y a quelque chose de séduisant là-dedans, du moins pour moi qui aie tendance à croire à la dynamique globale du système, mais je ne peux guère m’empêcher de voir aussi les choses par le prisme de la microéconomie. Si un métier est inutile, à quel moment l’entreprise qui initie sa mise en place est en mesure de devenir un modèle pour les autres ? J’imagine que le livre de Graeber éclaire cette question mais la réponse ne s’impose pas d’elle-même. Peut-on considérer que les contremaîtres ne font qu’induire un coût supplémentaire puisque les employés qu’ils surveillent sont parfaitement autonomes ? Qu’ils soient tout à fait en mesure de faire la tâche qui leur incombe sans l’aide de personne ne signifie pas qu’ils aient envie de le faire à la cadence qui sied à leur employeur. Les cadences infernales dans le cadre du salariat existent aussi sûrement que les tire-au-flanc. Fallait-il s’attendre à ce que le patronat laisse les choses aller d’elles-mêmes et se régler comme dans une cellule familiale où le bon vouloir des personnes ne rechignant pas aux tâches ménagères compense la léthargie de ceux qu’il faut toujours rappeler aux règles minimales de la vie en commun ? L’aurait-il fait s’il avait envisagé un instant que le coût des contremaîtres dépasserait les gains de la coercition ? Il fut un temps où la productivité du travail était sans doute plus largement mesurable, ne serait-ce que parce que les secteurs primaires et secondaires s’y prêtent mieux. A l’usine de nombreux métiers auraient pu traiter le problème des tire-au-flanc par la rémunération à la pièce, ce qui s’est fait sans devenir le modèle universel d’organisation. Chaque personne qui, dans le cadre d’une activité, s’est entendu du dire, devant un trop plein d’entrain : « Doucement ! On n’est pas à la pièce ! » a parfaitement compris de quoi il s’agissait. Le contremaître n’a donc pas vocation à surveiller seulement les tire-au-flanc mais aussi à s’assurer que les standards de production tendent vers le maximum possible. On peut difficilement penser que leur rentabilité au regard du prix qu’on les paye soit simplement nulle et qu’ils aient un métier inutile. Il n’est en tout cas pas inutile pour le capitaliste, il ne l’est pas pour la productivité, et si cette productivité a fini par aboutir non seulement à l’abondance mais également au processus progressif de réduction du temps de travail, il devient difficile de soutenir qu’il a uniquement servi à occuper ceux qui occupent ce genre de poste, ou plus exactement à gonfler artificiellement le temps global que la société consacre au travail.

Dans les résumés de la théorie de Graeber on trouve l’idée qu’un salarié occupant un métier à la con n’est pas lui-même en mesure de justifier l’existence de ce métier. Mais la méthode empirique capable de cibler réellement de tels métiers consisterait à imaginer qu’on les supprime tout simplement, ou que les titulaires des postes aillent à la pêche au lieu d’aller au travail, si la société continue de fonctionner bon an mal an sans ces métiers, c’est qu’ils ne servent à rien ! Le confinement pourrait paraître être un terrain d’expérimentation merveilleux pour tester cette hypothèse mais ça ne marche pas ! Il est simplement impossible de définir précisément un bullshit job quand des entreprises entières sont presque à l’arrêt. Ce n’est que quand un secteur tourne à plein et en supposant qu’on puisse laisser certains types d’employés chez eux sans que personne dans les entreprises ne récupèrent leur charge de travail, qu’on pourrait cibler précisément le nombre de vrais bullshit jobs. Si un employé prend un an de congé sabbatique et revient sans que personne n’ait ouvert l’un de ses dossiers et sans que cela n’impacte le moins du monde la marche de l’entreprise, il peut suspecter d’avoir un travail inutile ou plus sûrement d’avoir été placardisé. Mais j’ai du mal à penser que beaucoup d’employés se sentent réellement inutiles, c’est même là le vrai problème, le système dans son ensemble n’a sûrement pas l’efficacité qu’on lui prête, la tendance à l’enflure bureaucratique me semble assez pertinente et les données technologiques permettraient sans doute de faire mieux à l’aide de moins de travail, mais le système et les acteurs qui le composent sont deux choses différentes. S’il y avait tant de gens que ça aptes à s’interroger sur l’utilité de leur travail, et surtout l’utilité pour eux-mêmes, le système serait probablement plus remis en question qu’il ne l’est.

Dans un pur processus de production et de distribution le premier aspirateur d’heures de travail qui me semble globalement parasitaire, c’est le marketing. La débauche de moyens et de ressources financières dédiées à la publicité laisse penser qu’un système capable de s’en passer libérerait un nombre conséquent d’heures de travail. A chaque fois que j’ai mis en doute l’utilité globale du marketing dès lors qu’il s’agit de mesurer les choses en termes de bien-être, je me suis entendu répondre des choses frisant la naïve évidence : « Il faut bien que les entreprises fassent leur publicité ! » Eh bien supposons dès-lors qu’elle soit totalement encadrée et qu’une instance internationale soit en mesure de limiter les dépenses publicitaires (au sens large) à 1 % du chiffre d’affaire des entreprises. Supposons que cette mesure rentre demain en vigueur donc avec les poids respectifs actuels de toutes les entreprises du monde. Est-ce que cela bouleverserait l’ordre des choses ? Est-ce que les gens n’auraient soudainement plus accès à la connaissance de la date de sortie du prochain iPhone ? Est-ce que les gens ignoreraient que Amazon, grâce à ses algorithmes, ses idées sur le bien-être en général et celui de ses employés en particulier, peut leur permettre de bénéficier de prix substantiellement plus bas que le magasin du quartier ? Je ne crois pas. Certes il est possible que le recul de l’exposition médiatique de ceux qui envahissent tous les espaces, alors qu’ils sont déjà en position de membres incontournables d’oligopoles internationaux, puisse laisser un peu de place à d’autres. Et alors ? Quelqu’un en dehors d’eux aurait quelque chose à y perdre ? Oui sans doute, à commencer par ceux qui exercent des métiers grassement rémunérés en lien avec la publicité, ceux qui la font bien sûr, et ceux qui en vivent indirectement tels les footballeurs professionnels. Et qu’est-ce que le gros des humains aura perdu quand des footballeurs qui gagnaient 1 million par an n’en gagneront que 100.000 ? Les matchs de football perdront-ils leur intérêt ? Aucune raison de le croire. Le marketing n’est pourtant pas une invention du capitalisme visant à obliger les gens à continuer à travailler 40h par semaine, ce n’est que l’un des éléments de la puissance en environnement concurrentiel. Et en ce sens les professionnels du marketing, qui ne semblent pas être les parents pauvres du système puisque leurs compétences sont recherchées, se sentent parfaitement utiles et aucunement placés à des postes à la con. Si vous les confiniez tous durant de longs mois sans possibilité de télétravail cela n’aurait pratiquement aucune conséquence sur la production de biens (si l’on omet le fait que le design et le marketing peuvent être le fait de mêmes personnes) et leur vente n’en serait que très faiblement perturbée, du moins cette perturbation ne semblerait pas de nature à faire descendre le niveau de bien-être global. A priori, côté consommateurs, seuls les publivores patentés pourraient se plaindre d’un monde avec moins de publicités et de films sans coupures. En ce sens si je réfléchis à un secteur qui s’apparenterait à un secteur à la con, celui du marketing et l’un des premiers qui me vient en tête. Et pourtant, dans la classification des bullshit jobs de Graeber, il n’y a rien d’évident à l’idée d’y retrouver les métiers du marketing, métiers qui, à bien des égards, pourraient s’avérer souvent plus dignes d’intérêt que la moyenne. A peine peut-on s’accorder pour dire que dans sa globalité le secteur a une dimension agressive (catégorie des « sbires »). Si ses salariés ne le ressentent pas nécessairement, la quête de visibilité est, au sein de la chaîne allant de la conception à la distribution vers le consommateur final, un moment de confrontation. Pour vous en convaincre essayez de penser aux affiches des troupes du festival d’Avignon, vous en avez sûrement déjà vu quelques images, la course à la visibilité y étant totalement épique.

Il est certainement plus évident de penser la confrontation dans un métier de négociation de prix. Là, si une personne ayant quelques scrupules arrive à penser avoir un métier à la con, il est relativement aisé pour elle d’en visualiser les conséquences directes. Par exemple quelqu’un travaillant pour une centrale d’achat toute puissante peut difficilement ignorer les conséquences que peut avoir le rabais d’un centime supplémentaire obtenu sur chaque kilo de pommes acheté. Il peut en aller de même pour ceux chargés de faire appliquer des règlements abscons, des normes de plus en plus complexes dont on comprend bien que la finalité n’est pas un accroissement de bien-être global supplémentaire mais une opération d’accaparement des profits par les acteurs en position dominante. Cela ne fait pas pour autant de ces métiers des bullshit jobs dans l’absolu et il n’y a pas de raison d’imaginer qu’ils soient volontairement imaginés pour occuper le peuple afin de préserver le capitalisme du danger du temps libre. Notre raisonnement semble quelque peu dans l’impasse, il ne paraît pas pertinent de rejeter complètement le constat de Graeber pour traiter du capitalisme en général mais on a du mal à trouver une justification pour qu’une entreprise en univers concurrentiel s’embarrasse de faux emplois, surtout grassement rémunérés. Peut-être faut-il s’interroger sur la réalité profonde de cette concurrence. Il est assez difficile de croire que les entreprises hésitent très longtemps à se débarrasser des coûts superflus quand l’évidence s’impose d’elle-même. Quand les entreprises européennes du textile ont commencé à trouver plus avantageux d’aller produire leurs vêtements sur d’autres continents, le secteur y a perdu le gros de ses salariés, même les entreprises les plus soucieuses du devenir de leurs salariés ne pouvaient pas éviter de suivre le mouvement. En supposant que certains métiers dans ces entreprises, plus administratifs et bureaucratiques, paraissent plus difficilement délocalisables, ne pas pouvoir les soumettre à une concurrence globalisée n’empêche pas de les soumettre à la concurrence sectorielle. Pourtant lorsque l’on discute avec des amis faisant carrière dans ces métiers « administratifs », on finit toujours par entendre un mélange de discours concernant la charge de travail toujours plus grande et la fainéantise légendaire de nombreux collègues, collègues qui ne sont jamais aussi imaginatifs que quand il s’agit de s’offrir des RTT qui seraient triplement anéanties si on décomptait l’incroyable temps dédié aux pauses café et cigarette. D’ailleurs de façon générale la France, pourtant reconnue pour avoir une productivité très correcte, semble être rythmée par les pauses café et cigarette, sauf dans les postes pleinement soumis à la supervision des petits chefs en carton chargés de surveiller la mise en œuvre des idées des managers modernes, eux-mêmes chargés d’entretenir, d’améliorer et d’étendre partout où c’est possible les visions d’avenir d’Henry Ford (sans la promesse de hausse du pouvoir d’achat au bout de la chaîne). En somme, s’il était possible de dégoter à coup sûr quelqu’un qui effectue son travail sans mégoter ni se prendre pour Stakhanov, on serait probablement amené à penser que bien souvent la somme des tâches bureaucratiques pourrait être effectuée plus vite. En confiant la supervision à un kapo nazi, on n’a pas de doute sur les idées d’amélioration qui pourraient germer sous son képi. Les entreprises semblent donc avoir moins de volonté à accentuer la productivité à certains niveaux de leur organisation. Est-ce une pierre dans l’édifice de Graeber, la preuve de l’existence de métiers inutiles ? Pourquoi cette course à la maîtrise des coûts qui donne un avantage aux entreprises les plus performantes ne devrait pas être poussée au bout ? Si aucune entreprise n’a individuellement la volonté de comprimer certains coûts, est-ce parce qu’elles répondent toutes à un ordre supérieur ou parce que cela est difficile à mettre en œuvre ? Si on penche pour la seconde hypothèse alors, en place de métiers inutiles, on verra plutôt des métiers dont on peut difficilement se passer, plus difficilement délocalisables et pour lesquels le marché de l’emploi est en tension au profit des travailleurs ; donc des métiers demandant certaines compétences ou expériences recherchées.

Graeber semble suggérer que les métiers dont on n’a jamais autant vu la nécessité qu’en cette période de pandémie, tel le métier d’infirmière, sont mal rémunérés. En tout cas ils sont particulièrement soumis à la chasse aux coûts. Or le diplôme d’infirmière n’est pas par nature beaucoup plus facile que de nombreux Bac +3 qui permettent d’accéder à des postes mieux protégés. Je pense qu’il faut prendre en compte la dynamique globale des sociétés occidentales qui, depuis l’avènement du néolibéralisme, ont vu un retournement de la courbe des inégalités qui sont clairement orientées à la hausse même si c’est moins criant en Europe qu’en Amérique du Nord. Cette dynamique n’a été amortie par les gouvernements que par le truchement de la hausse de la dette publique, dette qui donne un prétexte supplémentaire à la poursuite de réformes qui finissent par renforcer la dynamique. Les métiers de pompier ou d’infirmière qui sont liés au domaine public en font les frais. Dans leur cas le transfert d’une partie de l’activité vers des structures privées venant compenser le recul du public ne semble avoir qu’un impact marginal en terme salarial ; en France, où les infirmières des structures publiques sont très mal rémunérées, la concurrence du privé ne jouera jamais puisqu’il est voué à accueillir la clientèle qui peut supporter un surcoût tandis que les politiques néolibérales ont pour objectif de comprimer les coûts du secteur public. Si le capitalisme devait employer des gens à seule fin de les rendre non-oisifs, pourquoi n’encouragerait-il pas des surnuméraires pour les métiers qui sont à la fois utiles et mal payés ? Je suis plutôt enclin à penser que de nombreux métiers bénéficient à contrario de cette dynamique globale parce que les entreprises, même sans pression syndicale, seraient soumises à un turn-over trop coûteux si elles tentaient de dégrader trop visiblement les conditions de travail ou les rémunérations. Je ne prétends pas qu’il s’agisse de positions durablement figées. Il y a sans doute peu de secteurs qui peuvent se dire totalement à l’abri d’un séisme tel que l’a vécu le commerce de détail avec l’émergence d’internet suivi du débarquement à coups de canons d’Amazon. Mais même avec de telles révolutions certains métiers peuvent plus facilement trouver à se recycler dans d’autres secteurs d’activité. Ce serait donc plus leur qualité que leur absence de qualité qui donne certains avantages à ces métiers. Les théories économiques les plus célèbres et simplistes aiment à penser les ajustements toujours très rapides. Dans la réalité il a peut-être été facile d’enlever un paysan à sa terre pour l’envoyer sur une chaîne d’assemblage, un homme ayant acquis de nombreux gestes comme s’ils étaient absolument naturels en apprendra bien deux ou trois en une journée. Mais quand il s’agit d’avoir la maîtrise de règlements, de techniques ou de logiciels spécifiques l’apprentissage est nécessairement plus long. L’image de l’hyper-spécialisation des Temps modernes reflète l’aboutissement des idées d’Adam Smith sur un bonheur globalement rattaché au volume de production. S’il était possible de maximiser la production en donnant à chaque travailleur la mission d’un seul geste à répéter inlassablement, il n’y aurait nullement besoin d’école sinon pour inculquer aux gosses le devoir de l’obéissance, à huit ans tout le monde trouverait sa place dans le monde du travail. Mais il se trouve que pour répéter un seul geste à volonté, les robots ont une efficacité tellement supérieure, qu’un humain qui aurait l’idée de rivaliser afin de sauver son travail devrait consentir à de fortes baisses de salaire à chaque nouvelle génération de robots. Les gestes simples et répétitifs sont soit robotisés, soit délocalisés tant qu’on trouve de la main d’œuvre à prix compétitif. Il y a néanmoins une différence entre le robot et l’humain robotisé, Henry Ford a songé à vendre sa Ford T à ses employés mais pas aux machines qui les accompagnaient dans leur tâche. Fondamentalement le problème reste entier. On pourrait dès lors vraiment envisager que la robotisation oblige le capitalisme à compenser les heures de travail économisées par les gains de productivité, et donc qu’il le fait de manière réfléchie. Je préfère voir la robotisation sous l’angle des nouveaux besoins en travail humain qu’elle amène, au niveau de sa conception et sa mise en œuvre, mais plus encore au niveau de tout ce qu’elle induit en terme de réorganisation des échanges. Si l’on veut bien considérer que le numérique est à bien des égards l’axe principal de la robotisation, on saisit la nature des nouvelles spécialisations. A priori on pourrait penser que la délocalisation est une manière de lutter contre la robotisation, tant qu’il existe des humains bon marché, l’investissement en machines est moins immédiatement compétitif. Historiquement on voit pourtant que cela participe d’un même mouvement, est-ce de l’eau au moulin de Graeber ? La délocalisation n’est-elle qu’une simple quête de nouveaux débouchés par l’intégration de nouveaux humains dans le contrat capitaliste : échange d’heures de travail contre une part des objets qui en résultent ? Je crois que la coïncidence de tout ceci n’est pas pensée, le niveau de globalisation a été rendu possible par le progrès technique et en premier lieu par le développement numérique et les réseaux de télécommunications. Ce n’est pas parce que des chinois à qui on a confié la tâche de fabriquer nos jeans s’en sont finalement trouvés trop bien payés pour que cela dure éternellement, que ce processus sera répété infiniment de proche en proche dans les pays où les salaires sont à la traîne. Certes cela semble être toujours le cas, mais dans quel domaine pensez-vous qu’aucun ingénieur ne se creuse les méninges pour mettre plus efficacement un robot là où il y a actuellement un humain, même mal payé ? Le frein à cela existe sans doute aussi : un monde fini ! Si les robots n’achètent pas encore leur propre voiture, ils sont particulièrement gourmands en ressources dont certaines seront très vite en grave tension.

En attendant le progrès technique est à la fois fruit du savoir et générateur de spécialistes en savoir. Isaac Newton avait sûrement su engrangé dans son brillant esprit une part importante des connaissances humaines sur la physique de son temps. Quel physicien peut en prétendre autant à l’heure actuelle ? Il y en sans doute des gens aussi brillants que Newton mais ils doivent faire des choix de carrière pour faire à leur tour avancer la science, ils se spécialisent. Et si les cerveaux qui ont tendance à fonctionner bien mieux que la moyenne pour ce genre d’applications en sont arrivés à devoir renoncer à plus « d’universalité », il en va de même pour beaucoup d’autres chacun à son niveau. Donc la masse des connaissances humaines est devenue si gigantesque qu’elle participe à un mouvement étrange : chacun doit se spécialiser selon ses compétences (comme l’avait suggéré Adam Smith) ou plus sûrement selon celles qu’on lui prête, mais ces compétences peuvent moins qu’avant se réduire à la maîtrise de quelques gestes. La masse des connaissances oblige donc à la spécialisation mais rend moins utiles les spécialisations rudimentaires. La technique a rendu possible la globalisation mais celle-ci, au-delà de la mise en branle d’une débauche de moyens physiques qui ont modelé la face du monde, a nécessité la confrontation de systèmes nationaux et internationaux et cette confrontation, loin de simplifier les codes et les réglementations, aboutit à empiler les textes. Un empilement qui apporte peu à la grandeur de l’humanité mais demande là aussi des gens suffisamment spécialistes pour y comprendre quelque chose et donc des aptitudes non rudimentaires. Puisque ce qui n’est pas rudimentaire suppose un apprentissage, en univers capitaliste nous sommes ramenés à une logique de coûts, d’offre et de demande, et de valeur ajoutée.

Certains métiers dont l’utilité pour la marche de l’humanité peut tout à fait paraître douteuse, sont utiles à des intérêts particuliers. Vous pouvez être d’une intelligence des plus normales mais avoir la maîtrise de connaissances qui vous donne un avantage dans les négociations apte à vous situer au-dessus de la moyenne en terme de conditions et rémunérations. Potentiellement vous pourriez avoir l’air de faire partie de ces gens qui ne forcent pas plus que ça au travail, cela ne signifiera pas que vous êtes inutiles, au contraire, mais cela ne durera peut-être pas tout le temps. Les ajustements à faire en terme de formation paraissent de plus en plus difficiles à prévoir. Certaines personnes peuvent se sentir très heureuses d’avoir choisi un BTS il y a dix ans, puis d’avoir intégré une entreprise qui leur a donné la maîtrise de techniques qui se sont bien répandues, mais cela ne signifie pas qu’il y a dix ans cette perspective avait été parfaitement ciblée par les personnes censées mettre en phase l’éducation avec les besoins de l’économie. Ne peut-on pas voir dans la floraison de nouveaux « métiers », généralement affublés de noms faisant honneur à la ridicule déferlante des anglicismes les plus idiots, des formes de niches qui correspondent aux besoins de moment, besoins qui ne seront peut-être pas ceux de dans 20 ans. Tout n’est pas qu’une question de chance car malgré tout, lorsque l’on tente de voir à quoi ressemblent ces nouveaux métiers aux noms à coucher dehors, ceux qui embauchent à des niveaux supérieurs à 50.000 euros annuels, n’ont tout de même pas l’air d’être intellectuellement accessibles à n’importe qui. Il reste des individus qu’on paie pour leurs compétences parce qu’ils font partie de la frange de la population capable de les acquérir.

Une fois de plus, mon analyse, juste ou fausse, ne m’a pas permis de donner beaucoup de crédit à Graeber. Suivons une autre piste qui devrait donner de meilleurs résultats. Graeber a sûrement été soumis comme moi à l’idée qui transpire dans la littérature en générale et aussi dans la littérature économique la plus irrévérencieuse, que des incompétents notoires ont occupés et occupent encore des postes à des niveaux totalement déphasés de leurs aptitudes réelles, elles-mêmes, de l’avis de ceux qui les ont rencontrés, très limitées. Mais comment est-ce donc possible ? Si vous vous appelez George. W Bush vous avez beaucoup plus de chances de devenir président des États-Unis que n’importe qu’elle personne ayant le même niveau que vous, n’est-ce pas ? Simplement parce que votre père et presque homonyme l’a été avant vous. Eh bien prenez tout ce que l’Amérique compte de postes importants, c’est peu ou proue la même chose. Bien sûr si vous vous appelez George. W Bush vous n’avez pas le cerveau ficelé pour créer Apple. Mais diriger Apple à la seconde génération ou au moins avoir votre strapontin au conseil d’administration, ça c’est possible ! Dans les universités américaines on trouve des sportifs de très haut-niveau qui faisaient pâle figure en terme de résultats scolaires au lycée, le niveau sportif suffira à avoir un diplôme universitaire pour la forme. Tout le monde le reconnaît mais les plus honnêtes savent aussi reconnaître que dans les grandes universités américaines, on trouve des « fils de » pour l’intégration de qui on ne s’est pas imposé un comparatif forcené avec d’autres lycéens plus anonymes. La France se veut sans doute moins clientéliste, mais croire que ces petits arrangements entre amis n’existent pas chez nous serait avoir une très haute opinion de nous-mêmes. Soyons réalistes, le clientélisme est partout ! On serait presque tenté de dire : « C’est heureux ! » Qui souhaiterait réellement vivre dans un monde assez froid pour tout juger sur la base de tests élaborés à l’aide d’algorithmes ? Même si ce monde-là avance au pas de charge, une société où il y a aussi des choix faits par affinités ou compassion n’est pas critiquable en soi, tout dépend de là où l’on place le curseur. L’exemple des familles dont les noms sont récurrents dans les listes électorales américaines montre un cas où le curseur n’est vraiment pas à sa place. Tout comme vous n’êtes pas tenue d’embaucher votre époux à un poste municipal bidon si vous venez d’être élue mairesse de votre ville. Il y a des tonnes d’exemples comme cela où l’on entre de plain-pied dans l’abus de pouvoir voire le délit de corruption. Et évidemment, à la marge, il y a le clientélisme que certains jugeront acceptables et d’autres non, les premiers ne diront pas « clientélisme » mais « coup de main ». Le coup de main semble assez évident si quelqu’un, dont le fils ne s’en sort pas à l’école et commence à avoir de mauvaises fréquentations, va voir un patron qu’il connaît ou un décisionnaire dans les ressources humaines pour lui demander s’il ne pourrait pas l’embaucher. « On va lui trouver quelque chose ! » J’ai vu des films avec des scènes similaires, parfois ça finissait mal. Ce petit coup de main compréhensible à une personne ayant du mal à trouver sa place dans la société le serait sans doute moins pour une personne n’ayant aucune difficulté. Dans ses ouvrages, l’une des notions chères à Graeber est le communisme des riches, ce qui correspond à la manière dont ceux qui se considèrent comme appartenant à une même élite savent s’entraider pour se maintenir en haut de l’échelle sociale. Réseaux, carnets d’adresse, clubs, il ne s’agit pas simplement d’une manière d’occuper son temps libre ou de privilégier certaines options dans la conduite des affaires entre individus à succès qui se connaissent. C’est plus que cela, donc du clientélisme, quand on est en capacité d’offrir à une personne une position qui ne serait pas la sienne avec une pure concurrence basée sur des critères de « rationalité économique » (pour autant que cela veuille dire quelque chose). Il est aussi vrai que le cinéma regorge d’histoires de riches tombés très facilement en disgrâce et auxquels les amis tournent le dos. Des évocations d’un monde sans pitié qui ne paraissent pas représenter des situations très répandues. Indéniablement, si vous avez la maîtrise des codes de la bonne société, et la meilleure façon de l’avoir est encore d’être tombé dans la potion pratique étant petit, il y a de bonnes chances que les portes ne se ferment pas devant vous même si vous n’êtes pas le plus brillant de votre lignée.

Dès lors que l’on suppose que la solidarité est une pratique répandue chez les riches et que tous les individus en position d’offrir certains avantages aux personnes de leur choix peuvent humainement considérer qu’il n’y a rien d’amoral à cela, on en conclut que des décisions économiques ne répondent pas simplement à l’analyse des informations envoyées par le marché. Cela remet donc en cause l’idée que la concurrence joue à plein mais nous retombons sur le problème qui va finir par nous servir de fil conducteur : comment les entreprises qui s’handicapent par trop de pratique clientéliste peuvent résister à la concurrence de celles qui se contentent de faire les choix les plus rationnels ? La réponse s’impose d’elle-même : le clientélisme est tout à fait rationnel ! C’est la raison pour laquelle les économistes qui tentent de considérer l’économie comme une science exacte, en général dans l’unique but de valider les théories néolibérales, ne peuvent prêcher qu’auprès de convertis. Ceux-là n’ont de cesse de clamer qu’il faut toujours laisser jouer les mécanismes du marché, par exemple ils considèrent que lorsque les syndicats se battent contre les compressions salariales, cela empêche le marché d’ajuster les salaires au niveau du plein emploi. Donc il considèrent qu’il est rationnel pour un employeur de fournir plus de postes quand les salaires sont plus bas, mais ils refusent de considérer comme rationnel le fait pour les salariés de défendre leur niveau de salaire. Tous les comportements humains sont rationnels tant qu’on admet qu’ils ne sont pas le fait de fous irresponsables de leurs actes. Continuer à acheter des actions qui montent en flèche en sachant que la bulle va finir par éclater est tout à fait rationnel tant qu’on a l’espoir de revendre les siennes avant que cela arrive réellement. Celui qui n’a pas le temps de le faire passe pour un gogo, celui qui le fait 15 jours trop tôt a quelques regrets, mais celui qui le fait, par pur hasard, juste avant l’éclatement, est un génie de la finance ! La pratique clientéliste est tout autant rationnelle même quand celle-ci ne consiste qu’à placer quelqu’un à un poste qui serait mieux occupé par un autre ou n’a même pas lieu d’être. Il y a quelque chose à en tirer et il est même tout à fait possible qu’une entreprise qui se voudrait en tout point étrangère à de telles pratiques soit celle qui s’handicape la plus, le clientélisme c’est peut-être d’abord la meilleure façon de s’assurer des clients.

Plus globalement on peut considérer que les milieux d’affaires ne sont pas uniquement des milieux dirigés par la maximisation d’un profit qui sert à acheter des biens dans une logique de maximisation du bonheur matériel. Ce sont aussi des milieux où la frontière entre la vie privée et le monde du travail n’existe pas vraiment. Les conditions de travail y sont donc largement assimilables à un mode de vie. Même si une personne trouvait au fond d’une caverne où l’on ne peut accéder qu’en rampant, un filon d’or si producteur qu’y passer 18h par jour à suer et maltraiter son corps lui assurait de devenir milliardaire, il est assez peu probable qu’elle garde ce filon secret à seule fin d’empocher tout l’argent de la vente ! Non, elle paierait quelqu’un pour le faire à sa place, s’il le faut pour un bon salaire et si possible pour une bouchée de pain. Le travail d’un homme d’affaire qui a réussi peut consister à être actif 18h par jour, mais dans ces 18h il y a quelques chances que certaines se passent autour d’un repas dans un grand restaurant ou toute chose qui fait la différence entre un gentleman en société et un orpailleur en permanence crasseux et détrempé. A chaque niveau de la société les gens sont amenés à rencontrer leurs alter-égaux et il est évident que tout ne peut pas y être vu comme une guerre de chacun contre tous les autres. A chaque niveau il y a un intérêt commun à ce que ce niveau conserve ou obtienne ce qu’il pense être utile à son mode de vie. De nombreuses observateurs ont analysé l’époque néolibérale comme le résultat d’une alliance informelle entre les détenteurs de capitaux et les cadres de haut niveau qui, en tant que décideurs, auraient orienté les politiques vers des choix souvent douloureux pour les classes populaires et très avantageux pour eux-mêmes. Je crois que cette analyse reflète largement la réalité mais je ne considère pas qu’il faille simplement découper la société en deux avec les grands gagnants d’un côté et tous les autres de l’autre. Tous les cadres de haut niveau n’ont pas des familles dont tous les membres peuvent espérer la même réussite. Mais comme tout le monde les cadres de haut niveau sont aussi sensibles au bonheur de leurs proches. Prendre des décisions qui seraient ressenties comme négatives par toutes les strates de la société hormis les décideurs eux-mêmes est pratiquement impossible, même au nom d’un logique concurrentielle qui n’existe que dans la tête des fanatiques du libre-marché. Il faut un niveau intermédiaire suffisamment englobant pour que toute famille ayant quelque fortune puisse y abriter le gros de ses troupes. Ce n’est pas un contrat écrit, cela s’impose. Et ce n’est possible que parce que les décideurs, pour la plupart, ne font pas des choix toujours téléguidés par d’évidents calculs comptables, le « clientélisme » et le retour d’ascenseur participent au mode de vie de ceux qui ont le pouvoir, de leurs proches et donc de ceux qui ont professionnellement quelque chose en commun avec eux.

Pour que ce que je viens d’évoquer puisse apparaître comme une explication plausible de la réalité, il me semble honnête de ne pas occulter la complainte grandissante de nombre de nos concitoyens et qui concerne aussi bien les empêchés des pauses café et cigarette que ceux qui ont encore de larges latitudes pour s’y adonner : la multiplication des systèmes d’évaluation. Tous les départements de ressources humaines enrobent la cacahuète de chocolat et présentent l’évaluation sous l’angle des avantages mutuels que l’entreprise et le salarié en retirent. Assez bizarrement, plus il y a de machines et plus on parle de capital humain. Là où on identifie réellement un « département des ressources humaines » il est assez probable que quelqu’un croie utile, non seulement de mettre en place un système d’évaluation mais surtout de faire évoluer régulièrement ce système selon les tendances du moment, donc en lorgnant du côté de toutes les trouvailles de boites de développement humain et informatique spécialisées dans l’invention de choses superflues mais qu’il faut bien vendre. Il est à craindre qu’on ne soit qu’au début d’une déferlante dont le dernier mot est censé revenir aux neurosciences. Et on dirait que là on touche quelque chose qui nous rapproche réellement de Graeber. Si on commençait par demander aux salariés d’évaluer les systèmes d’évaluation, de ce qui me revient aux oreilles, j’ai tendance à penser que nombreux y verraient de l’argent jeté par les fenêtres, en tout cas ils auraient quelques difficultés à relever en quoi cela tend à leur donner des chances d’évoluer au sein de l’entreprise. Même si cela doit arriver occasionnellement, je n’ai jamais entendu quelqu’un parler du talent caché qu’on aurait découvert chez lui par une évaluation d’entreprise et que son employeur s’est empressé de mettre à profit ; en général les entretiens d’embauches ont largement défriché le terrain et quand ce n’est pas le cas, l’anomalie devient plus souvent gênante que perçue comme une aubaine. Si à une simple évaluation par un entretien individuel se surajoute quantité d’audits internes que certains métiers subissent régulièrement, d’autres externes plus ou moins pilotées de l’intérieur et toutes les procédures de surveillances facilitées et encouragées par l’innovation technologique, on peut penser que certains salariés embrassent totalement les idées de Graeber. Par contre ils doivent avoir quelque difficulté à savoir si tout cela émane de faire-valoir, sbires, sparadrap, coche-case ou petits chefs en carton. J’ai un neveu qui m’a dit avoir été amené, lors d’un simple job d’été de deux mois, à signer des fiches qui validaient son parcours initiatique, à savoir sa maîtrise de l’art de passer la balayette et de vérifier l’état des toilettes toutes les 20 minutes. Apparemment l’employeur recevait une petite gratification de l’État pour chaque fiche validée et signée au titre de la formation professionnelle, sans préjudice de ses allégements de charges patronales glanés par son obstination à payer ses employés au smic, preuve qu’il embauchait des gens ayant absolument besoin de ce genre d’emploi non délocalisable mais sûrement robotisable. Je précise que mon neveu est désormais en doctorat. Les systèmes d’évaluation dans l’entreprise semblent être assez souvent l’une de ces supercheries que le monde du travail promeut pour s’assurer une obéissance consentie. Dans l’entreprise comme en politique la manipulation la plus facile à démasquer est celle qui s’exprime dans des phrases toutes faites comme : « Il faut sortir de votre zone de confort ! » ou encore « Vous avez peur du changement ! ». La première fois qu’une personne entrée récemment sur le marché du travail entend ça, elle peut se sentir impressionnée devant ce savant mélange d’autorité et de bon sens. « Bon sang ! Tout cela sonne juste ! Il faut aller de l’avant ! Je dois me remettre en question ! » Quand les formules auront fait retour deux ou trois fois, elle pensera peut-être que c’est son tour de lire « Le grand guide du petit chef en carton », un livre vraiment rigolo. « Chers caissiers, chères caissières, si nous mettons aujourd’hui des caisses automatiques ce n’est pas pour vous remplacer mais vous soulager ! Ceux et celles qui s’inquiètent sont juste d’un naturel à avoir peur du changement ! » Devinez quoi, hormis quelques esprits aventuriers qui ne vivent que pour connaître de nouvelles expériences, la majorité des humains a peur du changement. Il suffit de trouver le changement apte à faire peur. Par exemple le chef d’entreprise qui remplace ses caissières par des automates aura peur du changement avant qu’il n’advienne si demain 60 % de la population décide de voter pour le NPA ! Ne cherchez pas plus loin, même s’il n’est pas inutile de se remettre en question, tous les gens qui durant votre vie vous conseilleront de le faire n’ont nullement l’intention de SE remettre en question. La façon la plus aisée de s’adapter au monde c’est d’ordonner au monde de devenir ce que vous souhaitez qu’il soit.

L’efficacité de toutes ces opérations n’a pas réellement besoin d’être démontrée, du moins personne ne cherche vraiment à le faire de peur de se confronter à des résultats dramatiquement décevants. Alors effectivement on peut commencer à donner du crédit à Graeber avant même d’avoir lu son livre parce que cette idée de faire comme les autres est une idée plus puissante qu’il n’y paraît de prime abord. Si ce n’est pas un gage de performance ce n’est pas totalement inutile, dans l’opération quelqu’un aura gagné quelque chose, parfois même ce quelqu’un aura une forme juridique avec un sigle bizarre mais tout le monde saura, car il le clame sur tous les toits, qu’il est une START-UP ! Magnifique ! Quand une start-up vient sonner à la porte de votre entreprise, il n’est pas facile de vous contenter d’opposer une fin de non-recevoir, et si vous aviez chassé la poule aux œufs d’or ? Le monde bouge si vite, y a tant de choses qui étaient à la mode hier et seront déclassées demain ! La prudence impose… Quoi au juste ? Ah oui ! La prudence impose la prudence ! Mais… Non ! Je choisis l’audace ! En tant que numéro 2 on va faire l’inverse de numéro 1 pour lui passer devant ! « Chef ! Numéro 3 a emboîté le pas de numéro 1 ! » « Oh ? Ben… La prudence impose de suivre la tendance ! Faisons juste en sorte que ça ne nous coûte pas beaucoup plus cher qu’à numéro 1 ! » Le phénomène du mimétisme (ou à contrario de la prise de risque) qui demande de faire appel à des services qui ont peu de chance de rajouter à la déjà trop énorme somme de bien-être humain que le néolibéralisme a engendré, n’est donc pas un phénomène dénué de sens. Par contre, là encore, ce n’est pas tant un besoin de mettre les gens artificiellement au travail qui domine, il s’agirait plutôt de gens qui veulent à tout prix vous vendre leur travail, si possible à prix cher. Parmi eux on trouve une flopée de gens au solide bagage technique, surtout dans les nouvelles technologies, mais dont l’imagination, assez souvent sommaire, ne peut guère les mener ailleurs que sur les chemins balisés du néolibéralisme et son aboutissement, ce qu’au Coincoin du coin on appelle le néofascisme numérique. A contrario ceux qui ont tout autant de bagage technique et entendent lutter contre ça ont peu de chance de faire fortune. En tout cas sûrement moins que le type qui aura vendu à votre patron le moyen de savoir où vous vous trouvez précisément à n’importe quel moment de votre journée de travail, la vitesse moyenne du déplacement de vos bras, vos jambes ou vos yeux, etc. Difficile de clore ce passage sans évoquer la grande famille des consultants et formateurs. Là aussi l’effet de mode opère largement, le mimétisme s’écoulant de bas en haut. Je connais personnellement plusieurs personnes qui, après des années de bons et loyaux services dans de très grosses firmes, les ont quittées pour se transformer en consultants ou formateurs dans de petites entreprises qu’ils avaient parfois créées eux-mêmes. Qu’avaient-ils à vendre ou enseigner ? Les processus à l’œuvre dans la grande firme ! Il n’y a rien d’étonnant dès lors, qu’en s’agrandissant la boulangerie du coin ait l’air de s’être réorganisée comme un fast-food !

Conseillés, consultants, formateurs, coachs, il y a sans doute matière à en trouver quelques-uns qui entrent dans les catégories de Graeber. Hors du monde de l’entreprise, donc à titre personnel, ceux qui peuvent s’en passer, immanquablement, peuvent prétendre à pouvoir faire quelques économies et donc travailler moins. Mais c’est plus sûrement parce qu’ils ont quelques économies qu’ils envisagent de les dépenser en formations ou coaching, même pour combler leur temps libre. J’en reste donc à mon idée qu’il y aurait beaucoup moins de gens inutiles que de choses inutiles produites par des personnes qui donc apparaissent inutiles voire toxiques pour l’humanité. Du moment que le coût de ces personnes est supporté de manière à peu près égale par des entreprises qui sont concurrentes les unes des autres, elles n’ont pas à être perçues comme potentiellement inefficaces par le monde des affaires, ou du moins il est difficile d’en avoir rapidement la certitude. Je rajoute un autre critère qui peut expliquer partiellement la difficulté que la théorie économique peut avoir à accepter l’idée que des entreprises ne jouent pas à fond le jeu de la concurrence en affectant des ressources à des emplois potentiellement inutiles ou trop coûteux. Pour moi le critère est encore une fois axé sur l’idée qu’un coût superflu est supportable du moment que tout le monde accepte, même sans s’en rendre compte, l’idée de le partager. Je vais revenir une fois de plus à l’Amérique du Nord où les revenus en général et les hauts revenus en particulier sont substantiellement plus élevés qu’en Europe. On entend souvent dire que les multinationales sont supranationales, avec le sous-entendu qu’elles n’ont aucun compte à rendre à une quelconque nation, ont des capitaux aux quatre coins du monde et des actionnaires qui parlent toutes les langues. C’est peut-être vrai mais je pense que c’est une grossière erreur de considérer que le nationalisme a cessé de guider la marche du monde. En particulier il apparaît évident que le nationalisme économique américain reste une donnée totalement d’actualité et qu’en ce sens il faut de nouveau relativiser ce que peut signifier concrètement la concurrence par rapport à une pure théorie de libre marché. Une part non négligeable des américains profite pleinement de la globalisation économique mais selon la World Inequality Database (WID.world) les 50 % les plus pauvres n’y ont pas gagné grand chose. Parmi les moins bien lotis les jeunes semblent voués à une stagnation durable dans un pays qui s’enrichit, autrement dit ils coûtent de moins en moins à ceux qui les embauchent. Mais il n’est sans doute pas absolument nécessaire que les entreprises se livrent entre elles une guerre sans merci pour voir si la contraction des salaires peut s’appliquer aussi à la frange un peu plus riche que la moitié pas vernie. Si chacun en occident a compris qu’on pouvait gouverner durablement avec une majorité fictive à droite économiquement et un peu plus au « centre » sociologiquement, les dernières années prouvent que la globalisation heureuse ne peut pas se permettre de laisser beaucoup plus de citoyens en chemin.

Les différences qui subsistent entre pays occidentaux peuvent aussi expliquer pourquoi Graeber semble avoir autant de mal à recueillir mon suffrage. Je vis en France et il est américain. Quoique tous ses partis de gouvernement s’y soient convertis depuis longtemps, notre pays à le libéralisme économique honteux, se sentir toujours suspectés de penchant socialiste encourage nos gouvernants et leurs soutiens médiatiques à tenter de devancer l’appel. Néanmoins le retard n’est pas fait et lorsque l’on parle d’économie libérale, on pense nécessairement aux États-unis, et même à l’Allemagne, bien avant la France. Le chômage en France est presque en tout temps réputé supérieur à celui outre-Atlantique, ce dont nos libéraux nationaux se chagrinent constamment en versant des larmes de crocodile : « La France a fait le choix du chômage ! » Il faut sous-entendre que la France refuse de laisser jouer le libre-marché et donc les mécanismes qui ramènent vers le plein emploi, mécanisme dont le ressort principal est la compression salariale. Les principaux responsables de tout cela sont les syndicats les plus réactionnaires et leur corporatisme légendaire. Il y a sans doute du vrai là-dedans mais faut-il en conclure que le bien-être individuel moyen est inférieur en France ? Le bien-être doit-il correspondre au revenu moyen ? Certainement pas ! Si pour avoir un revenu moyen supérieur il faut travailler plus, perdre son temps dans les transports, ou vivre dans une société plus violente, plus autoritaire, le jeu n’en vaut certainement pas la chandelle pour une part conséquente de la population. Au moins le moindre chômage dans les pays plus libéraux est-il la marque d’une supériorité économique ? On peut aussi y voir une nécessité. Il est absolument nécessaire que l’ultra-libéralisme démontre sa capacité à donner du travail, sinon, que lui resterait-il par rapport à un modèle plus social où la base de la pyramide s’en sort indéniablement mieux ? Quelques points de chômage en moins, mais du chômage moins indemnisé, des chômeurs sans couverture sociale et surtout une masse considérable de travailleurs pauvres. En terme de corporatisme syndical, l’Allemagne n’a rien à envier à la France, ses syndicats sectoriels y sont notoirement plus puissants que leurs homologues français, du moins dans les secteurs les plus concentrés, ailleurs, assez souvent, personne ne veut ni n’est en mesure d’y défendre les intérêts des travailleurs. Raison pour laquelle il y a certains métiers qu’il vaut mieux pratiquer en France qu’en Allemagne et inversement. La théorie libérale ne s’en cache pas, des bas salaires encourageraient les employeurs à augmenter le nombre de postes des métiers concernés ; savoir si ces métiers sont utiles en nombre supérieur est une autre histoire. Or si ces métiers ne sont pas réellement utiles, en quoi leur productivité importe ? Peut-être bien en rien ! J’ai une assez bonne mémoire de deux reportages qui m’ont frappé il y a de cela quelques années, sans grand rapport l’un avec l’autre d’ailleurs. Le premier traitait spécifiquement des travailleurs pauvres aux États-unis, on y suivait des personnes le plus souvent issues des minorités, parfois semblant avoir dépassé l’âge de la retraite. L’un d’eux m’avait peiné, il consacrait un temps fou au travail, sans travailler plus que ça d’ailleurs, il embauchait dans trois endroits différents en tant qu’agent de surface, d’abord à un bout de la ville, aux aurores, puis il avait un long trajet en bus, travaillait de nouveau, reprenait un bus pour rentrer chez lui, dormait un peu, repartait travailler à un autre bout la ville, rentrait chez lui tardivement. Autant dire qu’il n’était pas en mesure de faire preuve d’un entrain phénoménal au travail mais cela n’avait pas l’air d’être un problème, au prix où on le payait. Dans le même ordre d’idée mais avec un reportage au sens totalement différent, consacré à exposer la grandeur d’un hôtel de luxe dans un pays du sud-est asiatique, je fus interloqué par l’invraisemblable sens du détail concernant la propreté. Le plus marquant était un employé qu’on reconnaissait comme faisant partie de la brigade de nettoyage par sa tenue de travail spécifique mais tout de même impeccable, et qui portait une petite caisse à outil dans laquelle se trouvait un nécessaire pour aller extirper la poussière et la saleté dans le moindre recoin. On le voyait attendant l’arrivée d’un ascenseur, en laisser sortir les occupants, puis y pénétrer pour y vérifier la propreté avec un luxe de précaution digne d’un horloger suisse. Absolument ridicule mais justifié très sérieusement par un responsable de l’hôtel, la moindre trace n’étant pas admissible. On comprendra aisément que le caractère de productivité n’entrait pas en ligne de compte à cet instant et au demeurant cet employé était peut-être mieux payé que bon nombre d’agents de surface, le documentaire ne le disait pas. A travers ces deux reportages, deux logiques différentes d’un même monde n’entrant pas exactement en résonance avec les catégories de Graeber mais donnant pourtant des pistes sur la manière de mettre en œuvre un travail inutile au bien-être global.

Dans le monde anglo-saxon l’affirmation qu’il n’y a pas de sot métier est réputée mieux ancrée dans la réalité par le jugement qu’on en a réellement. Les métiers en bas de l’échelle y sont supposés mieux considéré qu’en France, pas mieux rémunérés pour autant. J’ignore si c’est réellement le cas mais il est possible qu’une plus grande part de la population ait été amenée un jour ou l’autre à occuper un poste subalterne, ce qui pousserait à une plus grande capacité d’empathie. Cela n’est probablement pas lié à une plus grande mixité sociale. Le coût des études a pu faire que le travail des adolescents et des étudiants au sein des classes moyennes y soit historiquement plus répandu. Ou peut-être est-il simplement vrai que les français ont une trop haute opinion d’eux-mêmes. En attendant le système plus redistributif des français offre un meilleur rempart aux situations telle celle vécue par notre vieil homme fatigué sur son balais. Individuellement, chacun de ses employeurs pourrait préférer avoir un travailleur moins fatigué et plus performant. Si cette situation perdure peut-être que la performance devient secondaire vu le coût horaire réel ; la société dans son ensemble se serait habituée à ce faux rythme pour certains métiers. Ce que j’ai écrit au début de ce paragraphe n’est peut-être simplement qu’un leurre ou une légende. N’est-il pas finalement déculpabilisant pour les dominants d’imaginer les dominés comme des êtres lymphatiques et qui méritent leur place par leur incapacité chronique à faire preuve de dynamisme. Cela me rappelle certains commentaires sur les réseaux sociaux. Je tombai un jour sur une photo prise par un type dont on devinait sans peine les orientations politiques. Il avait pris uncliché d’un groupe d’ouvriers à un carrefour en travaux. Il y devait y avoir 6 ou 7 travailleurs appuyés sur les manches de leurs outils et regardant un autre creuser une tranchée à l’aide d’une pelleteuse. Le sinistre auteur du poste avait légendé la photo : « Un qui bosse et les autres qui glandent, voilà où passent les impôts des français ! » Inutile de préciser que les travailleurs étaient tous d’origine maghrébine. Aucun raciste ne se donnera jamais la peine d’embaucher une année complète sur les chantiers routiers pour savoir ce qu’il en coûte vraiment en terme d’efforts. Pas besoin non plus de réfléchir pourquoi ce genre de scènes arrivent régulièrement, la machine à besoin des humains pour l’assister et donner sa pleine mesure, mais quand elle creuse, il arrive que chacun doive se tenir à l’écart, le chantier n’est pas moins performant qu’un autre pour autant. Ce qui importait à l’auteur du post c’était plus probablement de faire taire ce qui le taraude inconsciemment : les étrangers sont avant tout venus faire le boulot que les français ne veulent pas faire, cette triste vérité est dure à admettre pour les racistes. Transformer tous les immigrés en fainéant est très déculpabilisant. Même sur les articles du Coincoin du coin j’ai vu tant de commentaires de cette veine-là, disant qu’au fond, on aurait vraiment mieux fait d’occuper ces boulots-là parce que le travail aurait été plus vite et mieux fait. Parfois certains poussent le bouchon en s’en prenant à leurs compatriotes pour avoir abandonné les métiers difficiles au profit des arabes, trahissant à demi-mot que ce sont les français les vrais fainéants. Bien sûr aucun ne laissera sa place pour prendre celle de l’immigré et aucun ne se dira que si la France est plutôt pour ses bonnes infrastructures bien entretenues, c’est sûrement que le travail y est bien réalisé. Retournons outre-Atlantique ! Les heures consacrées à certains services doivent être proportionnellement supérieures aux États-Unis en raison des amplitudes horaires réputées largement plus grandes de nombreux commerces, dont certains ne ferment jamais. Cependant, puisque il y a une immigration continuelle, notamment une bonne partie illégale en provenance du Mexique, on pourrait estimer que les employeurs gardent un moyen de pression pour mettre en concurrence les salariés afin de gagner en productivité même dans les secteurs des services les moins rémunérateurs. Il me manque actuellement trop de données sociologiques pour comprendre pourquoi cela ne semble pas être le cas. Néanmoins on peut estimer que développer trop de services ne permet pas de pousser la productivité. Par exemple un commerce ayant des horaires d’ouverture trop restreintes peut difficilement concurrencer le même type de commerce ouvert tout le temps en terme d’image de marque. Les amplitudes d’ouverture des uns poussent les autres à faire de même. Mais il n’est pas certain que cela conduise à une réduction proportionnelle du nombre de commerces, on s’attend plus à une baisse de la fréquentation horaire moyenne et il est plus difficile de gagner en productivité dans ces conditions, le taux de salaire par rapport au chiffre d’affaire est immanquablement plus bas lors des coups de feu. Prenez en France le légendaire épicier arabe et ses horaires d’ouvertures non moins légendaires, il n’y a aucune raison de croire qu’il cherche à atteindre la productivité d’un hypermarché. A certains égards les États-Unis seraient-ils une gigantesque épicerie arabe ? Notez qu’en France certains commerces ouvrant 60h par semaine nous paraissent déjà être en attente quasi-permanente du chaland et qu’en terme de productivité le capitalisme montre là une faille évidente que les géants de la vente en ligne se proposent sans doute de combler, pas de manière à nous faire rêver d’un avenir meilleur. Au fond il est possible que la qualité essentielle d’un employé d’une société de nettoyage ou d’un commerce soit moins sa productivité que sa docilité. Je crois qu’il ne faudrait jamais se contenter de comparer les taux de chômage ou du moins de ne jamais penser que le taux de chômage puisse avoir quelque chose en commun avec le nombre de demandeurs d’emploi. Ce qui compte réellement c’est le nombre d’heure travaillées par la population en âge d’être active et sa valeur ajoutée. Dans un pays qui se dit lui-même bâti sur des rapports de violence et qui compte un nombre inouï d’individus derrière les barreaux, sans doute tout autant qui n’ont aucune intention d’aller gagner quelques dollars au Mc Donald’s du coin, il faut s’intéresser à la manière dont on peut calculer réellement un taux d’emploi.

J’en profite pour faire une petite parenthèse concernant les comparatifs dont nos médias aiment nous abreuver pour nous laisser croire que nous serions en occident une des nations les plus fainéantes. Le besoin de mettre ses citoyens au travail semble d’autant moins pressant quand on est en mesure de faire travailler le reste du monde à sa place. Qui a le plus cette capacité-là ? Le pays qui émet des dollars. Pays dont on dit qu’il est aussi plus travailleur que la France et où les cinq semaines de congés payés semblent une aberration. Mais si l’on fait de simples recherches on saura aussi que les américains sont plus sportifs que les français et qu’ils sont ceux qui regardent le plus la TV au monde. Ils ont un nombre d’arènes de grandes tailles invraisemblables, elles sont souvent pleines, parfois même au cœur d’une après-midi de semaine à l’heure où aucune fédération française n’envisagerait d’organiser une compétition. Mis bout à bout on en vient au constat édifiant suivant : les journées aux États-unis ont plus de 24h !

Revenons à notre méticuleux nettoyeur asiatique ! Là aussi notre logique de petit comptable français qui, à l’aide de son manuel de finance d’entreprise, cherche à maximiser le profit de tout employeur, la dépense d’un ramasse-miettes à temps complet semble quelque peu irrationnelle. En réalité cette situation est beaucoup plus facile à analyser que celle de notre travailleur américain fatigué. Il suffit de considérer que nous ne sommes plus du tout dans une logique de production mais de consommation. Sans même considérer que les femmes de ménage d’un hôtel de luxe ne puissent pas être soumises à la pression d’un nombre de chambres à faire toujours plus grand, cela n’enlève rien au constat que le service poussé à l’extrême pour des gens qui n’entendent pas regarder à la dépense, tend par nature du côté de l’improductivité. Cela n’a aucun espèce d’importance pour le producteur puisque la concurrence ne se joue pas au niveau des prix mais de la qualité du service, il a toujours le loisir d’augmenter le prix de ses prestations et les clients qu’il aura perdu dans l’affaire seront remplacés par d’autres plus riches. Supposons un hôtel de 4 étoiles disposant de 200 chambres très confortables qui est transformé en hôtel de luxe « hors catégorie » ne disposant plus que de 40 suites mais toujours du même nombre d’employés. Le bien-être des 40 heureux clients est-il en moyenne cinq fois supérieur à celui des pauvres clients de l’ancien hôtel 4 étoiles ? Difficilement mesurable mais voilà néanmoins une façon d’aborder l’emploi des ressources sans se référer au schéma concurrentiel ordinaire. Si vous êtes dans une économie ayant opéré des gains de productivité gigantesques par le machinisme, de sorte que vous pourriez envisager tel Keynes que travailler 15h par semaine suffirait à pourvoir chacun en moyens de subsistance, mettez la moitié de la population au service direct des 1 % les plus riches et vous aurez la certitude que cela n’arrivera pas. Comme l’a souligné D. Lepou dans son article de fonds écrit parallèlement au mien durant le confinement, ces dernières décennies semblent marquer un retour de ces services peu productifs à destination des plus riches, mais la tendance s’accompagne aussi d’une explosion d’offre de services en direction des classes moyennes, peut-être la meilleure marque d’une américanisation du monde. Néanmoins il n’est toujours pas certain que ces services-là puissent être classifiés selon les critères de Graeber.

Ayant un peu abordé la pauvreté et les bas salaires pour envisager l’obligation de travailler longtemps, je voudrais désormais aborder la question de la gestion de la pauvreté. La masse d’heures nécessaires à cette gestion est considérable. Et la pauvreté est tout autant la conséquence de métiers mal payés que d’absence pure et simple d’emploi. Il est donc notable que l’oisiveté subie des uns apporte du travail à ceux qui prétendent leur en trouver. Mais bien au-delà de ça, la pauvreté est source de bien des maux, et notamment des maux qui ont la fâcheuse habitude de déranger la société dans son ensemble, comme le vol et la violence par exemple. Les forces de police ne sont si importantes que parce que la pauvreté confronte les moins pauvres aux aléas du système. Mais la répression n’est sans doute pas le principal générateur d’heures rendues utiles uniquement en raison de ces aléas, il faut aussi prendre en contre la gigantesque machine à faire du social. Bien sûr le social n’est pas uniquement tourné vers la pauvreté, il y aurait toujours besoin de certaines assistances même dans une société moins inégalitaire. On peut néanmoins difficilement nier que la pauvreté démultiplie ces besoins. A l’opposé la société construite sur la « liberté de commerce » refuse toujours de s’accorder avec les vues romantiques des économistes classiques. Faites du commerce pas la guerre mais faites la guerre pour le droit au commerce et si la guerre s’arrête, inventez-en une pour la survie du complexe militaro-industriel ! Est-il utile de préciser que quand on consacre quelques centaines de milliards à entretenir une armée surdimensionnée et que par ailleurs on vend des armes à qui veut bien les acheter, cela demande également des ressources humaines conséquentes ? De manière plus joyeuse on peut aussi remarquer que la société de l’opulence est aussi une société qui combat le farniente par des moyens plus ludiques : les loisirs et notamment les loisirs marchands ! Toute consommation de loisirs et de culture suppose leur production. Cette production peut-être autant source d’épanouissement personnel que source de totale aliénation. Les métiers du spectacle permettent de monter sur scène pour jouer Juliette comme être assailli de marmots déguisé en costume de Mickey devant l’illustre château de Marne-la-Vallée. Et derrière la scène et le château une myriade de métiers dont certains ressemblent à s’y méprendre à des métiers de secteurs qui n’ont rien à voir avec les loisirs et la culture. Il faudra que je lise le livre de Graeber pour voir s’il pense que la pauvreté et les loisirs font partie du projet visant à mettre les gens au travail. Pour l’heure je pense que la fabrique de la concurrence internationale initiée par les occidentaux ne demande pas d’éviter l’oisiveté, elle peut même se permettre des millions de chômeurs permanents, mais elle demande la mise en œuvre d’un système complexe qui a le double-avantage de ne pas bousculer trop brutalement l’ordre établi tout en générant un nombre conséquent de nouveaux métiers qui ont leur utilité dans cet objectif ; à ce titre ils s’en trouvent plutôt bien rétribués et semblent devoir être globalement épargnés des affres de la délocalisation quand même celle-ci serait peut-être envisageable. Le savoir-faire occidental lié à son système éducatif et à ses entreprises permet d’ailleurs à pas mal d’européens et d’américains des expatriations rémunératrices dans divers pays émergents ou sous-peuplés au regard de leurs ambitions tels les pays du Golfe. L’étendu du chômage et la rareté des carrières longues au sein d’une même entreprise ont laissé dire à certains analystes que chacun devrait savoir désormais se recycler en permanence. Là encore c’est une pièce à deux faces. Il faudra peut-être que beaucoup de personnes sachent apprendre en cours de carrière, mais le coût de l’apprentissage des spécialisations, qui sont de moins en moins liées à la maîtrise de quelques gestes, est une contrainte importante pour les entreprises. C’est d’ailleurs l’une des raisons qui peuvent freiner les nouvelles volontés de baisser le temps de travail. J’appelle personnellement cela la jurisprudence Sarkozy. « Travailler plus pour gagner plus ! » signifiait aussi, en langage Medef « Travailler plus pour coûter moins ! » Quand une entreprise est très satisfaite d’un employé, elle préférera bien souvent lui payer des heures supplémentaires (surtout défiscalisées) que de s’encombrer de l’appoint d’une personne un peu moins performante ou pas formée. C’est particulièrement vrai dans les petites structures. Quand cette tendance est accentuée au point d’arriver à une forme d’épuisement des meilleurs éléments trop sollicités, soit il s’agit de métiers où la main d’œuvre compétente est difficile à recruter, soit les heures supplémentaires sont payées au black (ou pas payées du tout).

En résumé je dirai que la globalisation est une mégastructure que se complexifie à chaque génération et qui effectivement rend le système hyper-bureaucratisé, donc relativement peu efficace au regard des pures moyens techniques sur les chaînes de production. Tout comme il semble que ces chaînes, si on les analyse en terme d’échanges d’intrants, de pièces détachées et d’assemblage, ne peuvent prétendre répondre qu’à un seul critère d’efficience : l’efficience financière. A tous les autres égards elles sont assez désastreuses, en terme environnemental elles sont un pur non-sens. Or, comme l’a souligné D. Lepou dans son article de fond, de nombreux métiers occidentaux sont en lien direct ou indirect avec notre manière de produire loin de l’occident dans un monde globalisé. S’interroger sur le sens de son métier paraît assez difficile sans interroger le système tout entier. Et hors de ce système rien ne dit que l’on pourrait vivre dans l’opulence en travaillant 15h par jour. C’est donc avant tout à l’opulence qu’il faut renoncer ! Je ne suis pas sûr que beaucoup y consentent.

Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que les enquêteurs de Faxom aient reçu régulièrement une fin de non-recevoir quant ils se sont mis en quête de personnes semblant rentrer dans les catégories de métiers à la con. Ce n’est pas parce que bien des français disent avoir l’intention de changer quelque chose à leur vie quand la pandémie sera vaincue, que cela s’incarne dans un projet radical visant à se débarrasser de son emploi si celui-ci est jugé inepte. Sans surprise, en très grande majorité les interrogés ont très mal pris le fait qu’on les suppose inutiles. Parmi ceux qui ont admis avoir un métier dont ils savaient le caractère inutile ou même néfaste à la société, une très faible minorité a affirmé vouloir changer de métier et redonner un sens au travail, l’autre partie pensant généralement « qu’il faut bien vivre ». Bullshit job ou non, le principal semble donc sa propension à vous assurer un revenu correct.

Il serait sans doute bien plus digne d’intérêt de demander à toutes les personnes qui pensent qu’on ne peut décidément pas continuer comme ça, ce qu’elles entendent faire pour que cela cesse.

C. Jasseronde, rédacteur en chef.

12 mars 2017

HelloWorld48102

Helloworld48102 @MnTardy

Bonjour Emmanuel.  Scaly, le comparateur de comparateurs de prix te souhaite une bonne journée. Scaly, l’application numéro 1 pour évaluer les comparateurs de prix. Avec Scaly faites des comparaisons réussies.

 

Info48102 @MnTardy

Ouverture réussie au Festival de Palme où le très attendu film de Sabina Mardashian « Ma vie de pétasse. » a été accueilli très chaleureusement par un public ravi de tester en avant-première la dernière version de l’application InstantTakeIt. Les services commerciaux des sociétés partenaires du film ont su travailler d’arrache-pied pour présenter des produits innovants  (et surtout luxueux) quitte à s’affranchir du côté réaliste avancé par le film. Certes on se doute que Sabina Mardashian n’avait pas, à l’âge de 14 ans, un rouge à lèvres à 200000 doullars dans sa salle de bain. Qu’importe, l’essentiel n’est pas là et lors de la sortie grand public les produits placés pour cette avant-première auront été remplacés par des alias plus abordables pour le commun des consommateurs. Le moment le plus fort de la soirée fut incontestablement la séquence où, à l’âge de 16 ans, Sabina Mardashian (jouée durant la première partie du film par la jeune et prometteuse Barbie Smith) se prépare en vue de sa première relation tarifiée. Lent travelling en gros plan sur les produits de beauté de la belle. On voit sa main droite qui passe devant un paquet de disques démaquillants Nenet, la main sort du champ, le temps pour l’action Nenet de grimper de 1.7 % (source : Cotecote.com) La main repasse fugacement dans le champ, elle tient, semble-t-il, une bouteille de parfum dont on ne distingue pas la marque. Mouvement rapide de la caméra vers l’espace laissé vide ! Une seconde, deux secondes, trois secondes… carrelage blanc. On pourrait se dire que la réalisatrice a pris un risque inconsidéré. Le temps semble interminable, suspens, musique intrigante. Soudainement la bouteille de parfum reprend sa place ! Une clameur envahit la salle du palais Nitron. C’est une bouteille Chouchou Quenelle  N°5.X ! Les spectatrices comprennent d’emblée qu’il se passe quelque chose. Les smartphones s’illuminent dans la foulée. Chouchou Quenelle annonce la mise en vente d’une et unique bouteille ! Mise à prix : 1 million de doullars ! L’emporte celui ou celle qui aura fait l’enchère la plus haute au Top + 30.00 secondes. D’emblée les regards se tournent vers le premier rang. A ce jeu, selon la liste des invités, Madame Dany Morback semble difficile à battre. Mariée à la troisième fortune méricaine elle est surnommée « The Spending Machine. » Deux rangs en retrait madame De Brillantine, quatrième fortune de Franquie, enchérit à 1.1 millions dès après le top. Le clin d’œil lancée à son amie, l’actrice Olivia Beaubourg,  prouve qu’elle le fait pour la forme. L’enchère est aussitôt surclassée par celle de Madame Morback à 1.5 millions. C’est là que Mark Preshoot, le Quaterback vedette de la NFL, entre en scène, sans doute pour le compte de sa femme, présente cette semaine à Palme pour la promotion du film d’action « Merican Fighters 9 »  Preshoot enchérit à 2 millions. Fort de son tout nouveau contrat qui lui garantit un revenu de 250 millions de doullars sur 5 ans, cet homme a les moyens de ses ambitions. Madame Morback ne l’ignore pas et renchérit illico à 5 millions, l’affaire est entendue ! Le temps s’écoule, 5, 4, 3, 2,…   A la dernière seconde Madame Morback double sa propre enchère ! Chatte échaudée craint l’eau froide ! Une aberration ? Une victoire ? Ni l’une ni l’autre : 1, 0… Stupeur ! Ce n’est pas la visage de madame Morback qui apparaît aux côtés de la bouteille clignotante de Quenelle N°5.X mais celui de mademoiselle Ti Ti, une parfaite inconnue de nationalité tinoise, dont on apprendra le lendemain qu’elle est la nièce du multimilliardaire Li Ti ex-dirigeant du PCT. Madame Morback se lève furieuse et quitte la salle non sans avoir au préalable écrasé son smartphone d’un pied rageur. Les autres enchères de la soirées furent moins  mélodramatiques bien que Ti Ti les aie toutes remportées. La somme des achats effectués lors de cette soirée inaugurale s’élève à près de 100 fois le budget du film et l’on notera notamment l’achat inopiné de 6 tonnes de laque à cheveux Boréal de la part de l’ancien footballeur Gustavo Gronaldo, toujours fringant. Il a admis par la suite avoir fait une petite erreur de frappe mais gageons qu’il saura mettre en scène l’utilisation qu’il en aura.  Ce festival de Palme semble décidément né sous une bonne étoile !

 

@Mhemet2012

Je ne mets pas ce message en MP car cette question est très récurrente et je crois bon d’y répondre une fois pour toute. Oui Olga est aussi « bonne » qu’elle en a l’air et oui, sur le simple critère physique, elle me plait, quoique je la trouve un peu amaigrie depuis notre départ.  Quant à savoir si elle a effectivement 61 ans, je ne vois guère comment je pourrais être mieux informé que vous mais son CV semble parler pour elle. Je la soupçonne de boire en cachette son litre quotidien de Bison Maudit, la magnifique boisson aux extraits naturels de plantes. Fais comme elle, bois-en 1 litre par jour !

 

@ShitDispender2013

Le problème ne vient pas de ce que je poste mais des paramètres de l’application ! Si tu ne paramètres rien tu as la langue et les unités par défaut ! Tu peux sélectionner l’unité monétaire et choisir statique ou dynamique. La fonction dynamique réactualise toute référence monétaire à la valeur de change à la clôture de Chicago, y compris dans mes anciens messages. C’est pas sorcier ! 

Darwin.

11 mars 2017

RedLight.rt.47836

En attendant de trouver le temps de vous raconter la suite de mes aventures je dois vous dire que la tablette a accumulé un nombre conséquent de messages. Nous avons été de plus en plus circonspects dans la mesure où ceux-ci semblent désormais arriver dans le désordre. Nous y verrons peut-être plus clair à l’avenir. Pour ma part j’ai passé un temps fou dans les sous-sols de la ville mais cela ne m’a pas empêché de suivre passionnément l’aventure des Cubs à l’automne dernier. Maintenant que la malédiction de la chèvre est levée, j’espère que Steve Bartman pourra retrouver une place dans les gradins du friendly confine.

 

Voici ci-après une reproduction d’un message de la tablette. Le problème vient du fait qu’il ne porte pas d’intitulé HelloWorld. J’ai pensé le retranscrire avec le titre HelloWorld47836 mais rien ne dit qu’un message n’arrivera pas à l’avenir avec ce titre là.

 

ENG to FR, GGPTSL 3.7

 

RedLight.rt.47836.GMT.14.38.567 @PC.Uston

 

– Emmanuel. Je peux te parler cinq minutes ?

– Ça va ? Vous n’avez pas l’air en forme.

– A dire vrai j’ai plutôt mal dormi. J’ai fait un rêve bizarre.

– Du genre ?

– J’ai à peu près tout oublié sauf la fin. Il était question d’une bataille rangée entre des sauterelles et des grenouilles. Je crois que ça a trait au combustible recyclé.

– J’ai du mal à vous suivre. Désolé.

– Tu es pourtant le mieux placé pour me suivre car dans mon rêve il y avait un train affrété par des grenouilles contrariées dans leur plan par des sauterelles teutoniques vertes qui voulaient submerger les wagons de leur masse dérisoire. Rappelle-moi dans quel sens roulait le train ?

– Que voulez-vous que j’en sache ? C’est votre rêve !

– Oui mais c’est toi la grenouille ! Les pérégrinations du pergélisol ont eu raison de ta stratégie. J’espère que les réserves en flotte de ce tas de plastique n’ont pas été puisées dans la Léna.

– Moi je m’en fous, je ne bois pas d’eau. Seulement du Bison Maudit, la magnifique boisson régénérante aux extraits naturels de plantes. Je vous conseille d’en boire un litre par jour.

– Ne te fatigue pas, c’est une conversation privée.

– Rien n’est privé !

– Ok, si tu veux. Bon… Je ne suis pas venue te voir pour te parler de mes rêves mais te rappeler que la bouffe pour chat est réservée au chat !

– Pourquoi vous me parlez de ça ?

– Deux boites de Purecat ont disparu cette semaine.

– Et alors ? C’est sans doute Daryl ou Junior qui ont nourri Milly à votre insu.

– Ils m’ont assuré que non et Junior pense que tu es du genre à bouffer du Purecat !

– Moi ? N’importe quoi !

– C’est ce que j’ai pensé aussi mais Junior a ressorti un article de chez toi assez convaincant.

– Un article de chez moi ?

– C’est issu du Tarisien.

– Je ne suis pas tarisien mais saboyo-liounois. Et d’ailleurs je suis anglois par ma mère donc vos théories sur les grenouilles m'en touchent une sans faire bouger l’autre… sauf votre respect.

– D’accord… Mais comme je meurs d’envie de te faire lecture de cet article, tu voudras bien me faire le plaisir de m’écouter ? C’est pas comme si tu étais débordé.

– Faites comme bon vous semble !

– Merci. Ça s’intitule « Faut-il boycotter le Purecat ? » et c’est signé Bobby Baltaquin.

– Connais pas mais visiblement de la génération prénoms à la con ! Sa mère a trop regardé les séries méricaines.

– Je cite : « Ceux qui se souviennent du lobbying contre les atrocités commises par la dictature en Akbarstan ont peut-être encore en tête les mesures prises à l’époque et saluées comme un exemple de sursaut démocratique. Mais combien sont ceux qui eurent connaissance des compensations obtenues par certains protagonistes en échange du Gel des avoirs de la junte militaire ? Personne n’ignorait l’impopularité de la mesure dans les milieux financiers et industriels créanciers d’un pays aux ressources relativement faibles mais la contre-mesure est passée inaperçue par l’utilisation astucieuse de l’aide alimentaire normalement destinée aux pays en guerre ou sous troubles climatiques, aide alimentaire à peine apte à contenir la pression migratoire à un niveau tolérable pour les forces de polices frontalières. Les surplus des fermes usines rachetés par le fond communautaire pour l’assistance internationale essaiment aux quatre coins du monde et notamment en Akbarstan en vertu des engagements pris à l’ONU. Ces engagements ne s’accompagnent pas de contraintes quant à l’utilisation finale de cette aide alimentaire, raison pour laquelle des tonnes de viande débarquées en Akbarstan sont hachées et re-cuisinées à la sauce barstane pour devenir du Purecat ou autre spécialité locale, mais toujours dans la catégorie nourriture pour animaux de compagnie en raison de la procédure « Cat Cash Return » engagée par les créanciers lésés et activement soutenue  par la Société Européenne de Protection des Animaux de Compagnie. Cat Cash Return permet d’importer le Purecat à prix préférentiel. C’est à cette procédure qu’en France on doit la dernière hausse d’un dixième de point de la TVA sur les produits alimentaires de consommation ordinaire. Ce dixième de point de TVA supplémentaire alimente une caisse de douane qui permet de baisser le prix d’importation du Purecat et produits assimilés, un droit de douane inversé en somme, versé directement au compte de l’Akbarstan, compte sous tutelle destiné à solder ses dettes afin d’envisager de nouvelles livraison d’armes. Livraisons d’armes relativement urgentes dans la mesure où la junte commence à manquer cruellement de munitions efficaces. A priori ce dixième de point semble modeste et acceptable. D’autres lobbies ont utilisé des procédures similaires par le passé, ce qui explique que la baguette de pain soit actuellement taxée à 25 % soit cinq fois plus qu’une Ferrari ! Donc, imaginez quelques produits pour chat dont les prix d’importation sont dopés à la baisse par une caisse alimentée par un dixième de point de TVA d’à peu près tout ce que vous mangez (hormis si vous pouvez vous payer des produits alimentaires de luxe qui sont naturellement détaxés en raison de leur prix déjà hors de prix.) La somme totale est conséquente mais les propriétaires de chats pourraient aisément y trouver leur compte si la grande distribution jouait le jeu. Pourtant le Purecat ne se trouve pas dans le commerce à prix bas car les distributeurs n’entendent pas saboter leurs marques internes au profit d’une marque étrangère qui s’approvisionne gratuitement de sur-stocks des fermes-usines dans lesquelles ils ont mis leurs billes. Donc ils margent un maximum, ce qui n’empêche pas le Purecat d’avoir un franc succès tellement les chats et leurs maîtres (dit-on) en raffolent.  De son côté la SEPAC semble être le dindon de la farce mais aucun de ses responsables n’a répondu favorablement à nos demandes d’interview. »… Qu’en pensez-tu ?

– Que c’est mal écrit. Pour le reste…    Ce n’est pas vous la végétarienne ?

– Si !

– Alors pourquoi vous donnez de la viande au chat ?

– Je ne me confonds pas avec le chat ! Mais je suis forcée de constater que les humains feraient vraiment n’importe quoi pour avoir leur ration de viande.

– Ce n’est peut-être pas tant leur ration de viande qu’ils veulent que leur ration de protéines.

– Je ne manque pas de protéines et je ne mange pas de viande.

– Parce que vous avez les moyens de votre mode de vie. Au demeurant je vous trouve un peu maigre tout de même.

– Je ne suis pas faite pour te plaire.                                                                                                                                                        

–  Soit. Quant au Purecat, s’il plaît à un humain ici, dites-vous que ce n’est pas moi ! Et contrairement à Daryl ou Junior je ne me plains pas de la nourriture de bord. Je mangeais des protéines de synthèse bien avant vous. Et du genre bon marché !

– Ne t’en vante pas puisque tu ne l’as pas fait par choix ! 

– Si j’avais le choix je boufferai du poulet élevé en plein air !

– En plein air ? Demande à Junior ce qu’il pense du plein air ! Sa diabolique femme travaille dans l’ingénierie des tours d’élevage !

– Et donc ?

– Donc il pourra t’expliquer que les poulets labellisés Nesgill sont élevés en tour et nourris exclusivement avec du maïs-bis Toutanto, ce qui leur donne leur célèbre couleur jaune et leurs os fondants. Or les élevages en tour sont technologiquement et écologiquement supérieurs aux élevages à plat grâce à leur éclairage naturel et surtout leurs filtres à particules fines. Tes poulets en plein air, eux, sont saturés en particules fines.

– Fort bien ! Je m’en soucierai lorsque je pourrai m’arrêter de respirer !

– Commence par t’arrêter de manger de la viande car il n’y a rien qui justifie qu’on continue a élever des poulets à seule fin de les manger alors qu’on sait faire des protéines qui ont la même consistance et le même goût !

– Le même goût c’est vite dit. Vos protéines ont tous les goûts possibles et imaginables !

– Justement, il y en a pour tous les goûts ! CQFD !

– CQFD ? Et vous pouvez m’expliquer par a + b  pourquoi on continue à produire des surplus de viandes ?

– Les fermes usines doivent alimenter en permanence les lignes d’abattage. C’est une question de rentabilité ! Si tu es contre ça, fais comme moi, deviens Vegan !

– C’est idiot comme raisonnement. Il suffirait de fermer des fermes usines et les lignes d’abattages attenantes.

– Tu n’as rien compris à l’article que je t’ai lu. D’un certain point de vue il y a des surplus mais de l’autre tu vois bien qu’il y a des débouchés pour ces surplus. De plus les fermes usines reçoivent des subventions qui sont proportionnelles à leur production. Il faut donc qu’elles produisent.

– Eh bien il suffirait de réduire les subventions !

– On te répondra que ce serait servir des intérêts extrême-orientaux. Note que la filière laito-méthanière jette aussi du lait en pagaille. Si tu es contre ça, deviens Vegan !

– On a besoin de méthane !

– Faux ! On ne remplit pas des piscines de merde là où il est possible d’avoir des piscines d’oléagineux. Quand tu auras compris ça tu deviendras Vegan !

– Alors disons que je préfère ne pas comprendre !

– Ça m’étonne à peine de toi !

Darwin.

11 octobre 2015

HelloWorld47829

 

Chalut.

 

Voici la retranscription de messages reçus sur la tablette. Dans un prochain billet je vous ferai part de ce que l’un d’entre eux nous a inspiré.

 

HelloWorld47829 @MnTardy

Bonjour Emmanuel. L’UNESCO te souhaite une bonne journée. UNESCO, le meilleur accélérateur  de patrimoine. UNESCO, une marque du groupe ONU.

 

Info47829 @MnTardy

Une intervention policière à Last Angel il y a 48 heures a viré au carnage. Un groupe de douze BitCopK64 censé appréhender Julius Griffin, chef présumé d’une organisation criminelle, aurait abattu plus de 260 personnes dans le quartier de Camptan et fait trois blessés graves. Julius Griffin compterait au nombre des victimes, ce dont s’est réjoui Matt Anderson, le procureur en charge du dossier selon qui l’intervention est somme toute un succès. Les réactions outrées émanant de la société civile n’ont pas tardé. Même Gena Scotchwell, éditorialiste au très conservateur Last Angel Post, n’a pas mâché ses mots, exprimant qu’on ne pouvait pas parler de succès à propos d’une opération qui a envoyé outre-tombe plus de 50 femmes et 130 enfants dont une bonne cinquantaine avait vraisemblablement moins de cinq ans. Comment l’arrestation programmée d’un seul homme a-t-elle pu se transformer en véritable bain de sang ? Selon les quelques éléments qui ont filtré en provenance de LAPD les BitCopK64 auraient essuyé un feu nourri d’armes de gros calibres dès le début de l’opération et auraient été contraints de riposter. D’autres sources indiquent que les choses différent vraisemblablement de la version officielle. Un témoin oculaire aurait aperçu les 12 BitCopK64 quitter la zone après les évènements en parfait état de marche et avec peu de traces de combat. D’après Brett Chang, le célèbre concepteur des BitCopK64 au sein de la société GlooGloop et désormais conseiller sécurité pour la société Pink Water, une escouade de douze BitCopK64 ne ressortirait pas sans égratignure d’une zone de tirs intensifs de gros calibre où l’adversaire a toute latitude de se mettre en embuscade. Sous couvert d’anonymat, un membre de LAPD aurait confirmé cette hypothèse auprès du Last Angel Post, estimant pour sa part que les BitCopK64 ont montré hier leurs limites et leur potentiel de dangerosité, chose à laquelle les pouvoirs publics devraient s’intéresser de la manière la plus sérieuse qui soit. Interrogé à ce sujet Brett Chang a infirmé l’hypothèse de dangerosité estimant pour sa part que les BitCopK64 font ce pourquoi ils sont programmés et se seraient laisser mettre en pièce ou auraient battu en retraite si leurs ordres avaient été de ne pas riposter. D’après lui la responsabilité du carnage incombe donc à LAPD qui aurait chargé un programme ordonnant l’élimination de toute cible dans une aire prédéfinie. Il a rappelé le principe de mise en oeuvre des missions BitCopK64 ; ceux-ci ont été vendus aux forces fédérales (2000 unités actives à ce jour), à certains corps d’états et municipaux (280 unités actives dont 50 pour la seule Califourmie) et à Pink Water (1000 unités) accompagnés de la technologie Targeton. Cette technologie vise à repérer en amont, à l’aide de micro-drones, toutes les cibles potentielles dans un rayon d’action afin de les marquer individuellement en capteurs nano. Lors de l’intervention sur site les BitCopK64 sont connectés aux capteurs qui leur indiquent instantanément quelle attitude adopter vis à vis de la cible : ignorer, arrêter, éliminer, blessure non létale etc.. Brett Chang a souligné la fiabilité des BitCopK64 en rappelant les succès obtenus lors de prises d’otages au sein du territoire fédéral ou dans les zones de guerre. Il a terminé son explication en précisant que les programmes de missions étaient à la discrétion de l’acheteur et qu’il était tout à fait possible de se passer de la technologie Targeton en choisissant un mode par défaut ou une réaction à certains évènements. D’après lui l’intervention à Camptan a été faite sans marquage préalable et probablement aussi sans semonce, avec l’intention claire et nette d’éliminer tout mammifère dans une aire donnée si on en croit la rumeur qui fait état, en plus des victimes humaines, de la mort de plusieurs dizaines d’animaux domestiques. C’est là une accusation grave qui tranche avec le discours ouvertement commercial dont nous avaient habitué Mr Chang jusqu’alors. LAPD devra t-elle rendre des comptes pour la mort de personnes qui ne pouvaient pas toutes être taxées de criminelles quand bien même une majorité d’entre elles étaient amenée à le devenir selon les lois statistiques méricaines ? Le gouverneur sortant, actuellement en vacances en Roupie, ne s’est pas exprimé à ce sujet mais le favori des sondages pour lui succéder n’a pas fait mystère de son opinion. Il a déclaré que si Brett Chang avait raison alors, sitôt élu, il s’empresserait de commander 200 BitCopK64 de plus afin de disposer d’unités prêtent à intervenir dans tout l’état. Devant la moue dubitative du journaliste qui l’interrogeait, il a précisé que si la mission de Camptan avait été d’éliminer tout mammifère dans une aire donnée, alors c’était une réussite quasi-absolue (nonobstant les trois blessés graves), preuve indéniable de l’efficacité des BitCopK64. A la question de savoir s’il autoriserait les forces d’état et municipales à utiliser des programmes sans marquage ni semonce, il a simplement répondu qu’il regrettait qu’on n’ait pas épargné au moins les chats, les chiens, les lapins et les cochons d’Inde. Pour la petite histoire, l’animal fétiche de Julius Griffin, un Boa c. Imperator mesurant 2m10 et répondant au doux nom de Juliette, a été retrouvé sain et sauf cherchant son chemin au sein de ce qui s’apparente désormais à une véritable zone de guerre.    

 

@bubble1trooper

Non je n’ai pas de bonnet Bubble. Je vais demander à Daryl s’il est possible de paramétrer un bonnet de bord à cette fin.

 

PM @TravelerCheik

Non, à ma connaissance il n’y a pas de sous-zones pour les Vialy touristiques. D’après mes calculs, au cours d’aujourd’hui, ça devrait te revenir à une vingtaine de doullars par jour en haute saison.

 

Darwin.

5 octobre 2015

HelloWorld47828

Chalut.

 

Ce billet est entièrement consacré à la retranscription d’un message de la tablette. C’est l’un des plus longs que nous ayons reçus à ce jour et il a beaucoup fait réagir Odette.

 

HelloWorld47828 @MnTardy

Hello Emmanuel. La société Afterash te souhaite une bonne journée. De 20000 à 900000 doullars Afterash propose des modèles de serviteurs neufs ou d’occasion pour toutes les bourses en mi-propriété. Afterash rappelle à son aimable clientèle que la société Afterash est seule habilitée à revendre à un tiers des modèles de la société Afterash. Afterash, rien ne fait tâche. Afterash, une marque du groupe Gloogloop.

 

@gamer1253187

Ok ! Ben voilà ce que je propose : je demande une version single on board de Bubbleship et quand je me serai bien entraîné, on comparera les scores.

 

PM @TravelerCheik

Je n’ai pas accès à ton lien mais je crois savoir de quoi tu parles. A la base il y a les quartiers classés UNESCO, qui doivent être faciles à identifier sur la carte. Mais la zone de péage est plus grande car elle s’étend sur l’ensemble des 1er et 2ème arrondissements et en partie sur les 3, 4, 5 et 6ème. Il faut que tu achètes un Vialy touristique hebdomadaire ou journalier, sinon tu ne verras rien d’intéressant

 

Info47828 @MnTardy

 

Après la mise en orbite annoncée du nouveau système satellitaire C-Me de Gloogloop, la commission plancherait d’ores et déjà sur un projet visant à étendre les règles de l’automatisation routière à l’ensemble du territoire roupien. Il faut s’attendre prochainement à de substantielles modifications du code de la route tant les manufacturiers semblent enclins à bousculer les pouvoirs politiques à ce sujet. On en veut pour preuve les modèles exposés aux derniers salons qui ont fait la part belle aux prototypes sans poste de conduite et à usage universel. Si les industriels vont de l’avant sur la base des statistiques et jugements rendus qui leur sont favorables, d’autres intérêts financiers contradictoires entrent en jeu. Quant à la société civile, elle reste très partagée à ce sujet. Nous tentons ci-après de faire le point à partir d’un bilan de ce qui est advenu jusqu’ici en la matière. Il y a lieu de distinguer deux mondes bien séparés, celui des voies rapides pour lesquelles l’autorisation de circuler est réservée aux deux roues, tricycles et quatre roues soumis à des barèmes de cylindres, celui des centres urbains, périurbains ou routes de campagnes où la chaussée est partagée totalement ou partiellement par une mosaïque d’objets roulants, glissants (sans même parler de l’interférence des volants) et par les piétons. Sur ces voies communes la principale difficulté liée à l’arrivée des véhicules automatisés a été autant comportementale que juridique. Un véhicule intelligent, même renseigné en temps réel sur un environnement pouvant avoir prise sur un large rayon, achoppe toujours sur le constat suivant : si son interaction avec d’autres véhicules du même type permet une forme de collaboration bénéfique, il reste soumis aux aléas des comportements des personnes et objets en mouvement qui sont d’un type différent. Nous avons suffisamment de recul pour savoir que techniquement ce n’est pas la sécurité qui est en jeu, il est toujours possible de programmer les véhicules pour un maximum de sécurité, du moins sans commune mesure avec ce que nous pouvons connaître lorsque l’on s’en remet simplement à la sagesse et au civisme de l’être humain. Pour pouvoir imposer leurs produits, les manufacturiers ayant fait le pari du tout automatique ont largement axé leurs campagnes sur cette sécurité sans ignorer que cette obsession sécuritaire posait d’évidents problèmes d’efficacité en environnement partagé. Lorsqu’un piéton traverse nonchalamment la route en dehors des clous à proximité d’un véhicule en mouvement, que fait un humain au volant ? Le plus souvent il s’arrête, parfois en se mettant debout sur les freins et en jurant comme un charretier. Que fait un pilote automatique dans la même situation, il s’arrête et ce d’autant plus facilement qu’il n’est lui-même pas distrait et ne fait pas d’excès de vitesse. Quelle différence sinon, pour le second cas, la probabilité supérieure pour le piéton nonchalant de se retrouver en un seul morceau sur le trottoir d’en face ? La vraie différence est ailleurs, elle est dans la nonchalance induite par la présence d’un véhicule dont on sait qu’il ne vous roulera jamais dessus. On se souvient des scènes épiques de voitures automatiques pratiquement à l’arrêt dans des zones semi-piétonnes fréquentées. Il y avait là tous les prémices des difficultés à venir. Que se fut par jeu, par égoïsme ou dans une lutte préconsciente face à l’invasion des machines, l’habitude humaine de se considérer toujours prioritaire sur le véhicule automatisé a rendu caduques bien des programmes. Là où un humain sait forcer le passage, la machine doit pouvoir le faire à sa manière, mais si on a le plus souvent évité des embouteillages monstres c’est bien parce que les véhicules sont en général occupés par des humains, qui, s’ils ne conduisent pas, n’en gardent pas moins leur caractère belliqueux. Les scènes d’hystéries collectives et les pugilats qui ont marqué l’intronisation du pilotage automatique sur voies communes ont suffisamment défrayé la chronique pour qu’on n’y revienne pas en détail. Il ne faudrait cependant pas oublier qu’elles sont probablement à l’origine de bien des projets de lois, certains ayant abouti et d’autres non, visant à modifier le code de la route et les règles de la responsabilité civile individuelle. D’après certaines sources le lobby des manufacturiers serait allé jusqu’à proposer un changement radical dans la règle qui veut qu’un automobiliste doit se rendre maître de son véhicule en toute circonstance. Se basant sur un grand nombre de cas d’écrasement de piétons ou cyclistes par des automobilistes, les industriels avançaient que la réalité du contrôle d’un véhicule par son pilote était largement relativisée par une assertion populaire, en l’occurrence celle disant : « A l’impossible nul n’est tenu. » Qu’un piéton, un chien ou un chat se jette littéralement sous vos roues en dehors d’un passage protégé, vous n’en n’êtes généralement pas tenu pour responsable du moment que vous n’étiez pas en excès de vitesse au moment de l’accident, et ce, même si les conditions environnementales auraient commandé une vitesse plus mesurée apte à vous permettre d’éviter le drame. Partant, la responsabilité finale est de fait rejetée sur la victime imprudente. Devant cette forme d’hypocrisie latente, les manufacturiers et leurs fournisseurs de programmes souhaitaient qu’on clarifie les choses en désengageant la responsabilité des véhicules, qu’ils soient automatisés ou non, en cas d’imprudence manifeste des tiers impliqués. A leur sens la meilleure manière d’y parvenir était de restreindre la liberté de ces tiers, en demandant par exemple que toute personne traversant une route ou une rue en dehors des passages prévus à cet effet le fasse à ses risques et périls. L’idée était de pouvoir donner à un véhicule automatisé la latitude de rouler à la vitesse maximum autorisée et possible en fonction de la circulation automobile sans avoir à se soucier des mouvements tiers. La difficulté d’un tel concept sautait aux yeux. Imaginons un samedi après-midi dans un quartier chic où les trottoirs débordent de chalands de la bonne société mais où la présence d’automobiles est faible. Va-t-on exiger de ces gens qu’ils se tiennent sagement sur l’espace qui leur est réservé en leur qualité momentanée de piétons pour permettre le passage à 30 ou 50 kilomètres heure de véhicules sinon programmés pour leur rouler dessus ? Même la demande concernant le droit pour un véhicule automatisé d’avancer au pas au milieu d’une foule obstruant une rue n’a pas reçu l’aval des commissaires. Ceux-ci attendaient des garanties concernant l’information en possession des véhicules qui se devait d’être suffisamment complète pour s’assurer qu’un mouvement de foule subséquent n’engendrerait pas des risques de tassement et d’étouffement des personnes. A ce propos Gloogloop prétend que le système C-Me donnera cette garantie par une analyse intégrale en temps réel de toutes les artères environnant un véhicule. Pour l’heure on peut surtout affirmer que le développement sur voies communes du pilotage automatique, et plus récemment celui des véhicules sans poste de conduite, a surtout été rendu possible par un changement de comportement, lui-même largement induit par une éducation légèrement brutale. Si les véhicules automatisés respectent scrupuleusement le code de la route, il doit en aller de même pour les autres. Raison pour laquelle se croire permis de griller un feu lorsque l’on est cycliste coûte aujourd’hui vingt fois plus cher qu’il y a vingt ans. La dernière fois que vous avez vu un inconscient parler tout en conduisant ne date sûrement pas d’hier. Quand vous risquez une amende qui avoisine votre revenu mensuel et à laquelle vous ne pouvez pas échapper, trois caméras hautes définitions vous ayant pris en flagrant délit, vous y réfléchissez à deux fois. L’arrivée massive dans les villes roupiennes des Digidek de la société Totoshimosh aura également grandement réduit les petites incivilités qui ont rendu les premières années de l’automatisation automobile aussi épique. Le citadin si parfait et attentif que demande aujourd’hui la conduite humaine finit souvent par trouver que le jeu n’en vaut pas la chandelle et qu’au fond se laisser conduire n’a rien d’insupportable, ce d’autant moins quand le pilote automatique vous dépose en bas de chez vous avant d’aller seul comme un grand chercher son parking et sa borne de recharge. Désormais, si vous conduisez en ville sans être vous-même membre des forces de l’ordre, pompier ou chauffeur de véhicule à autorisations prioritaires, vous passez pour un ringard. Si vous persistez dans votre entêtement, gardez-vous bien d’avoir un accident responsable, ce qu’on vous reprochait il y a vingt ans, on vous le reproche aujourd’hui au centuple tant provoquer une blessure (ou pire encore) par le truchement d’un véhicule devient une anomalie impardonnable. Les statistiques parlent d’elles-mêmes. Il y a cinq ans la quasi-totalité des autoroutes et voies rapides a été fermée à la circulation des automobiles ne disposant pas à minima d’un système de connexion contrôlant un régulateur de vitesse et de distance de sécurité. Depuis ce jour pratiquement tous les accidents corporels graves sur les autoroutes, voies rapides péri-urbaines ou urbaines ont impliqué un véhicule non entièrement automatisé ou non statiquement auto-stable tel un deux roues. Dans tous les cas les conducteurs de ces véhicules ont été reconnus responsables pour ne pas avoir respecté la législation en vigueur. Le mois dernier une moto s’est couchée sur une autoroute avant de traverser le terre-plein central et a percuté de plein fouet une voiture tuant sur le coup un couple et ses deux enfants. La vive émotion suscitée par cet accident a ravivé la polémique autour de la cohabitation entre automobilistes et motards, seule catégorie d’individus mobiles ayant jusqu’à aujourd’hui échappé à une modification radicale de son mode de vie, autant du fait des contraintes techniques, de la puissance de son lobby, ou de l’existence de manufacturiers passablement schizophréniques qui sont à la fois constructeurs auto et moto. De son côté la fédération roupienne des deux roues prétend que rien n’a été fait pour aller dans le sens d’un mode de transport qui reste l’un des plus efficaces au monde dans un environnement encombré de quatre roues. Le FRDR regrette que l’on n’ait pas considéré avec plus de sérieux le projet de réserver une partie de la chaussée aux deux roues sur les voies rapides, projet qui, à son sens, était rendu possible par l’uniformisation informatisée de la vitesse des quatre roues. Malheureusement cette uniformisation a fait long feu, les pouvoirs publics ayant préféré discriminer les automobilistes en fonction de la puissance de leur voiture. Une décision fâcheuse pour les motards qui estimaient devoir être les seuls favorisés quant aux limitations de vitesse en raison de la moindre emprise cadastrale et écologique (à vitesse égale) de leur mode de transport. Aujourd’hui il est indéniable que c’est une prime à la puissance financière qui prévaut avec l’autorisation de rouler par endroit au-delà de 200 km/h pour les grosses berlines sur une voie devenue informatiquement inaccessible aux autres voitures qui doivent parfois se contenter de vitesses inférieures à 100 km/h sur des voies souvent encombrées de poids lourds qui, s’ils ne représentent plus guère de danger, n’en rendent pas moins les voyages stressants. Question de tenue de route et de capacité de freinage arguent les heureux élus sans convaincre. Sans croire que l’on puisse en venir à interdire les deux roues sur voies automatisées, la FRDR met néanmoins en garde contre toute tentative de limiter les deux roues à la vitesse des véhicules lents, solution qui, certes réduirait la violence des impacts en cas de chute, mais obligerait les motards à libérer les voies réservées aux grosses berlines pour prendre la file au milieu des voies les plus encombrées, accentuant par la même occasion le risque de chute. Clairement la FRDR cherche le statut quo sur les voies automatisées et pousse ses pions dans les autres secteurs afin de conserver ses prérogatives, sa crainte majuscule étant bien sûr la bride moteur. Les motards ont très bien accepté la plupart des innovations leur permettant d’avoir une connaissance accrue de leur environnement et les sévères augmentations du prix des casques connectés n’ont que peu infléchi les ventes. Le système C-Me qui devraient leur permettre d’être avertis d’obstacles éventuels plusieurs kilomètres en amont pourrait donc être accueilli très favorablement. Cependant, pour des questions de sécurité, ils n’accepteront aucune innovation qui leur enlèverait ne serait-ce qu’une proportion infime de leur pouvoir de décision sur la route. A contrario la sécurité routière craint qu’un surplus d’information concernant la route et ses conditions ne pousse les motards à faire encore plus d’excès de vitesse. C’est un secret de Polichinelle, le lobby motard a accepté un sévère encadrement sur voies urbaines où les amendes sont absolument dissuasives. Parallèlement l’enregistrement informatique des vitesses n’a pas déclenché le tollé attendu. Il y a une raison à ceci, les motards ont obtenu la garantie d’une grande souplesse dans l’utilisation des données qui ne sont récupérées qu’en cas d’accident. De plus la tolérance vis à vis des motards en excès de vitesse sur voies rapides et ères non urbaines et la faiblesse des amendes encourues est connue et largement commentée par les partisans d’une même règle pour tous. Cependant l’avenir n’est pas écrit et même le puissant lobby des deux roues pourrait ne pas peser assez lourd face à la pression des nombreux adeptes d’une automatisation totale seule à même de garantir une sécurité absolue. Ces derniers se rappellent sans doute qu’ils sont venus à bout d’un lobby aussi puissant que celui des motards en contraignant les adeptes du sport auto à exercer leur passion sur des circuits ou portions de bitume réservés à cet effet. Ils ont de plus le soutien inconditionnel de Gloogloop qui se targue de pouvoir fournir une technologie presque sans faille du point de vue sécuritaire sans jamais nuire à la performance. Gloogloop prétend que, même en étendant les zones 30 à l’ensemble des voies communes urbaines et périurbaines, une automatisation totale réduirait de plus de 20 % les temps de parcours. Dans un film promotionnel nous avons pu voir une projection de la ville de demain selon Gloogloop, ville où il n’est plus question de sirènes hurlantes, chaque véhicule étant averti en amont de l’arrivée d’un véhicule prioritaire et faisant le meilleur choix pour céder le passage. Dans cette ville là le véhicule prioritaire devient à son tour un véhicule totalement automatisé mais il se raréfie sur le bitume grâce aux nouvelles possibilités offertes par la connexion totale qui solutionnera également les problèmes d’accessibilité à la chaussée par les moyens de transport aéroportés. En attendant de voir qui imposera ses vues, finissons par les décisions déjà actées en ce qui concerne l’automobile. La commission a décidé de réglementer plus sévèrement les bruits artificiels des moteurs électriques. Les petits plaisantins qui programment des sons farfelus en seront pour leurs frais. 

» » »

– Je ne suis pas d’accord ! Absolument pas d’accord !

– C’est pas la peine de crier comme ça puisqu’il s’agit d’un monde parallèle !

– Qu’est-ce que t’en sais ?

– On a décrété que c’était un monde parallèle ! On ne va pas revenir là-dessus cent fois !

– Peu importe ! Je ne suis pas d’accord pour que dans un monde parallèle les motos soient menacées de disparition !

– La belle affaire ! T’en as pas de moto toi !

– Peut-être mais j’aime la moto ! La moto c’est écolo !

– Qu’est-ce que ça a d’écolo ?

– Réfléchis un peu, con de chat ! Une auto avec une seule personne dedans c’est bien moins écolo qu’une moto !

– Pourquoi n’y aurait-il qu’une seule personne dans l’auto ?

– Mais parce que ça arrive tout le temps que les gens soient tout seul dans leur bagnole !

– Pas tout le temps justement. Sinon ils auraient des motos !

– Ils n’ont pas de moto parce qu’ils ont peur de se mouiller quand il pleut !

– C’est compréhensible.

– Et pourquoi devrait-on avantager les peureux qui polluent alors ?

– Pourquoi ça polluerait moins ?

– Mais parce que c’est moins lourd banane !

– Oui mais ça va plus vite !

– Pas nécessairement.

– Si parce que les motards adorent faire des excès de vitesse. C’est tellement connu que c’est même connu dans les univers parallèles !

– Ah ouais ? Ben même avec des excès de vitesse la moto a un meilleur bilan carbone que la bagnole !

– Pourquoi ?

– Mais parce que la bagnole nécessite plus de matériaux et plus d’énergie pour la construire et surtout elle a besoin d’infrastructures gigantesques pour ses mouvements et stationnements !

– C’est pas faux.

– Donc il faut trouver une solution pour sauver la moto !

– La sauver de quoi ?

– Mais de la disparition espèce d’âne !

– Dans un monde parallèle.

– Mais on s’en fout qu’il soit parallèle, perpendiculaire ou asymptotique ! Il faut sauver la moto point barre !

– Bien… J’ai pas d’idée là !

– Normal parce que t’es qu’un con de chat !

– Alors j’attends.

– Quoi ?

– Que toi tu nous dises ton idée pour sauver la moto.

– Là pour le moment j’ai pas d’idée mais moi c’est pas pareil.

– Pourquoi ?

– Parce que moi je ne suis pas un con de chat, con de chat !

– Hum… En fait j’ai peut-être une idée.

– Dis toujours !

– Ben en fait dans cette histoire de la tablette ; en résumé le problème c’est que la moto, elle n’a pas les attributs de l’auto dont il est question !

– Fatalement puisque c’est une moto et pas une bagnole !

– Oui mais si elle roulait toute seule comme la voiture sans chauffeur.

– C’est pas possible !

– Qu’est-ce que t’en sais ?

– Écoute Darwin ! Je veux bien croire que tu puisses faire rouler un deux roues tout seul, faudra sûrement lui donner un peu d’élan au départ ou lui foutre des béquilles intelligentes… Mais le problème c’est que tu ne mettras personne dessus !

– Pourquoi pas ?

– Mais parce que le pilote et la machine tournent de concert ! C’est en se penchant d’un côté que le pilote incline la moto pour tourner. Si la moto s’incline d’elle-même le pilote va se casser la gueule !

– Pas forcément. Il n’a qu’a se pencher en même temps, je ne vois pas qu’elle différence ça fait !

– Tu ne la vois pas parce que tu n’y connais rien ! Ce serait complètement épuisant d’être sur un engin pareil ! Et ça n’aurait absolument aucun intérêt ! Un deux roues n’a de sens que si on le pilote ! Sinon autant prendre une machine auto-stable, comme ils disent dans les univers parallèles ! Donc une bagnole !

– J’ai une autre solution !

– Dis toujours !

– Il suffit de mettre de petites roulettes à la roue arrière. Comme sur les vélos des enfants !

– Mais c’est complètement con !

– Pas du tout puisque les enfants semblent parfaitement ravis de piloter ce genre de vélos à roulettes !

– Écoute ! Si tu vas par-là, il existe déjà un tas de trucs qui ressemblent à des motos et tiennent debout sans béquilles ! Suffit d’avoir des roues jumelées à l’avant ou à l’arrière et le tour est joué. T’en vois passer tous les jours des trucs pareils !

– Ben alors pourquoi on s’inquiète ?

– Mais bougre d’âne ! Si on peut encore assimiler cela à des motos c’est parce que ça se pilote, certes de manière moins sportive mais tout de même ! Si c’est pour avoir un pilote automatique autant le mettre sur une Renault Twizy !

– Hum… A la réflexion voilà effectivement le meilleur compromis alliant la sécurité et l’écologie ! Une toute petite voiture automatique !

– Et le fun dans tout ça ? T’en fais quoi du fun ?

– Depuis quand est-il question du fun ?

– Depuis quand il n’est pas question du fun ? Une moto c’est fait pour faire des excès de vitesse et avoir du fun !

– Oui mais alors dans ce cas là on ne peut pas parler de discrimination entre voitures et motos. Parce qu’il y a tout un tas de gens qui pensent que la voiture aussi c’est fait pour avoir du fun ! Or tu ne m’as pas demandé de trouver une solution pour que d’un point de vue écologique les adeptes des excès de vitesse à deux roues perdent d’un côté ce qu’ils ont gagné de l’autre ; tu m’as demandé de trouver une solution pour la survivance d’un genre de véhicule qui est écologique dans sa construction et son évolution. Ma Renault Twizy automatique répond à ces critères, CQFD, j’ai gagné !

– CQFD ? CQFD ? C’est Qu’un Félin Débile ! Con de chat !

 

Une nouvelle fois partie sur cette expression familière… je ne l’ai pas revue durant deux jours. Bon…  Quand il y aura une Twizy automatique, n’hésitez pas, je suis sûr que vous allez l’adorer !

 

Darwin.

 

3 octobre 2015

Matière agricole.

Chalut.

 

Ayant quitté Grumpy je suivis Odette, mon guide. George vola à ses occupations. Nous allâmes jusqu’au cimetière de Loyasse sans pour autant y pénétrer, puis nous descendîmes les escaliers de la montée de la Sarra. C’est dans une propriété séparée de ces escaliers par un haut mur que nous trouvâmes les chèvres quelques moments avant l’aurore. Deux chèvres blanches parquées dans un petit enclos sis lui-même dans quelques centaines de mètres carrés parsemés d’arbres et visiblement déjà bien soumis aux dents voraces de ces jardiniers particuliers. Elles virent arriver Odette avec satisfaction et s’empressèrent de solliciter ses services :

– Ah ! Odette ! Te voilà ! Ouvre-nous vite, il va bientôt faire jour !

Odette ouvrit rapidement l’enclos avec la dextérité d’une habituée des lieux. Puis elle ouvrit la porte du parc et les chèvres se précipitèrent dans un petit bois étalant sa verdure un peu plus haut. Voilà les caprins très occupés à se remplir la panse et ne prêtant guère attention à moi, certes peu visible dans la pénombre. Mais quand Odette vint à mes côtés l’une des chèvres s’intéressa enfin à savoir qui j’étais :

– Qui est ce chat à tes côtés Odette ?

– C’est Darwin Le Chat De Gouttière. Je vous ai déjà parlé de lui.

– Ah ! Peut-être bien !… Et que fait-il là ?

– Il est venu pour vous voir ?

– Ah ! bon ? Et que nous vaut l’honneur de cette visite ?

– Eh bien il se trouve que j’aimerai en savoir plus sur la vie des chèvres.

– Ça se comprend.

– Ce afin d’enrichir ma connaissance.

– Ah ! Mais rends-toi compte que globalement les chèvres n’ont pas grand chose à voir avec nous. Nous sommes des chèvres paysagistes et accompagnatrices vois-tu ? Et que font les chèvres en général ?

– Du lait.

– Bonne réponse ! Elles sont du type fromager, section du domaine plus général qu’est l’agriculture. C’est ton jour de chance !

– Pourquoi ?

– Parce que nous sommes de grandes connaisseuses de l’agriculture grâce aux livres que nous a donnés Odette.

– Odette vous a donné des livres ?

– Odette nous a donné des livres.

– Odette ! Tu leur as donné des livres ?

– Ben oui.

– Comment as-tu fait pour porter des livres ?

– Je ne les ai pas portés.

– Comment les as-tu amenés alors ?

– Je les ai fait voler, pardi !

– Tu peux faire voler des livres ?

– Evidemment !

– Pourquoi ne m’as-tu pas dit que tu savais faire voler des livres ?

– Parce que tu ne m’as pas demandé si je savais faire voler des livres.

– Comment pouvais-je savoir que tu sais faire voler des livres ?

– J’ouvre bien des portes… c’est basé sur le même principe.

– Hum ! Pas faux. Et donc tu leur as donné des livres d’agriculture ?

– J’en sais rien, je ne les ai pas lus moi-même.

– Mais parfaitement. Nous connaissons beaucoup de choses sur l’agriculture. N’est-ce pas ma très chèvre amie ?

– Parfaitement très chèvre amie.

– Hé ! bien vous seriez fort aimables de partager un peu votre savoir avec moi.

– Rien de plus simple, nous avons dévoré tous ces livres avec délectation. Autant dire que nous les connaissons par cœur.

Je cite le premier d’entre eux : « Placez sur les hauteurs des gens avec des fourches pendant la moisson. Lorsque la pluie emmènera tous ses remèdes placez deux olives de Campanie au fond d’un trou avec des balais. Jetez-y quatre livres de gramens et de mauvaises herbes. Il faut écarter les rigoles d’un demi-travers de doigt quelque part avec vos pieds. Procédez de même avec le chou et les cyprès, arrosez doucement avec les voies urinaires au point que la terre s’infiltre dans l’eau. Il faut arroser chaque fois que le besoin s’en fait sentir, cela relâche le ventre si vous avez l’épigastre embarrassé. Pendant l’hiver ou l’automne il faut se débarrasser des moutons, ficelez-les au milieu des futailles et laissez sur le feu. Quand il pleuvra sur la ferme, fermez votre cuve à vin, boire largement de l’eau dans une coupe en terre de la contenance d’un culleus. Débarrassez-vous du repas qui s’oppose à son écoulement. Faire une élévation des champs. Vous aplanirez la surface avec une planche afin d’avoir des terres arables pendant l’hiver. Vous retournerez le sol, vous incorporerez l’engrais avec un bâton. On sème au printemps. Passer par le crible la semaille. Distribuer sur le terrain des plantes adventices, un grain de lentille, du cumin, les blés et les choux. Il faut détourner l’appétit de l’acheteur de chèvre, surtout à l’entrée de tous les bâtiments. Manière commode : percez la terre d’un trou avec le bident ou des sarcloirs, disposez un paillis ou des ramilles sèches prises sur un orme. Vous ménagerez un sentier. Mettez ensuite les acheteurs dans une marmite pleine d’eau et d’une espèce de chou et fermée par un robinet. Dès que les acheteurs commencent à germer, retirez-les, pilez-les et faire macérer dans du vinaigre pendant les trente jours qui suivent. Remplissez le pressoir et exprimez-en le suc. Il se digère à merveille, et c’est dans tous les cas une nourriture saine. Vous recouvrirez le gros sel d’une bonne couche de fumier. Manière de mesurer les mains à la méthode de Manlius et Memius… » Tiens c’est joliment dit cela, n’est-ce pas ce que l’on nomme une amplification ma très chèvre amie ?

– Non ma chèvre ! C’est tout au plus une allitération, mais faiblarde au demeurant.

– Faiblarde ? Taratata ! Si tu t’avances sur ce versant verbeux terreux aussitôt je t’arrête, espèce d’étiquetée entêtée tarée!

– Oh ! oh ! oh ! Garde ton calme ! Chèvre, qui de chaque mouche se pique ! Chèvre, nul chic à monter sur tes grands chevaux ! Chèvre, ou bien carne munie de l’esprit d’un chevreau !

– Tu crois avoir fait une allitération là ?

– Pas du tout ! C’est une anaphore.

– Bizarre, je ne ressens aucunement l’envie d’en découdre.

– C’est de l’ironie ? Moi je n’ai rien contre.

– Alors ta vie sera brève ma chèvre ! Voudrais-tu savoir ce qu’il se passera ?

– Je suis tout ouïe !

– Je me recule de cinq pas, feins le désintérêt, concentre ma raison, réserve mes vertèbres, mobilise ma devise. Puis d’un coup, d’un geste, je jaillis, je bondis, je touche, mouche. Ma très chèvre amie aura vécu !

– J’aimerais bien voir cela en pratique.

– Vraiment ?

– J’en meurs d’envie !

 

Croyez-moi si vous voulez mais elle a sauté les premières étapes de sa figure de style et lui est rentré dans le lard de la manière la plus directe possible. A cet instant commença un vilain combat tête contre tête dont nous ne vîmes pas la fin tant il semblait parti pour durer. Je m’en désintéressai rapidement pour repenser à ce livre d’agriculture.

– Dis-moi Odette. L’agriculture à l’air d’être quelque chose d’un peu compliqué. Il me semble que le passage récité était un poil obscur.

– Hé ! bien c’est sans doute parce qu’il n’est tout à fait dans le bon ordre. Quand je leur amène un livre ces deux là se précipitent dessus et chaque fois que l’une veut manger une page, l’autre veut la même. Elles finissent par la déchiqueter, ce qui naturellement les conduit à avaler des pages incomplètes.

– Tu veux dire qu’elles dévorent littéralement les livres ?

– Mais bien sûr ! C’est ainsi que les chèvres apprennent. Mais le problème c’est qu’elles doivent analyser les passages lors de la rumination. Cela laisse beaucoup de place à l’imagination.

– Oh ! mais alors il faudrait que je lise moi-même ce livre. Te rappelles-tu duquel il s’agit ?

– Pas vraiment. Sûrement l’un de ces vieux livres d’auteurs grecs ou romains que je prends dans la grande bibliothèque.

– Tu donnes de vieux livres à manger aux chèvres ?

– Elles disent que le papier est plus digeste.

– Oh !… Ma foi…

– A mon avis tu n’apprendras pas grand chose de ces chèvres là mais celles d’à côté sont plus sages et plus douées pour la littérature.

– Il y a d’autres chèvres à-côté ?

– Oui, deux autres.

 

Ainsi nous laissâmes les deux chèvres blanches à leur combat épique pour aller voir les chèvres d’à-côté. La rencontre fut plus digne d’intérêt et je vous la conterai bientôt.

 

Darwin.

3 octobre 2015

Khan, chat persan

Chalut.

 

Un jour j’ai repéré une famille de chats sur le bloc sis de l’autre côté de la rue des Archers… pas le très gros bloc, le moyen gros bloc. Trois chats, deux adultes et un encore très jeune, très proches physiquement, de race persane si je puis utiliser une catégorisation trop humaine à mon goût. Hélas il faut bien l’admettre, la variété actuelle du monde du chat est largement due à l’intervention humaine mais nous ne nous interdirons guère de remettre tout cela à plat lorsque vous aurez disparu de la surface de la terre. Pour votre information sachez que je me considère d’ailleurs issu d’une race réputée naturelle, le chat européen, bien qu’ayant vraisemblablement aussi un autre lignage dont j’ai nécessairement tiré le meilleur. Il faut le dire, je suis d’une très grande beauté et ma robe noir de jais est absolument splendide. Au fait, je me suis pesé dernièrement sur une balance électronique lors d’une petite exploration d’appartement et si elle est fiable, ce que je crois, il semblerait que je pèse actuellement 6 kilos et 200 grammes. Donc si je fais 6,2 kilos, cela fait pas mal de kilos de grammes pour un européen. Revenons à nos chatons. Donc les persans d’en face sortent parfois sur le toit par un Velux. Les deux adultes ne restent jamais trop longtemps, le jeune semble plus intéressé par l’extérieur bien que manifestant un profond ennui si j’en crois ses mimiques. Un certain mardi le temps ne se prêtait guère à un petit roupillon sur une cheminée, je décidai de passer en face pour bavarder un peu avec ce jeune dépressif. Ce fut fait, non sans difficultés. Une fois sur le toit, je m’avançai vers lui en feignant de passer tranquillement par-là. Il m’a regardé venir avec un peu d’inquiétude dans le regard mais n’a pas bougé.

– Chalut !

– Chalut !

– Je m’appelle Darwin. Du toit d’en face.

– Oui oui. Je vous ai reconnu. Moi c’est Khan.

– Depuis quand vis-tu là ?

– Septembre dernier. Mais, un chat là, on ne restera pas longtemps, un chat là !

– C’est un appartement très bien situé… et avec Velux, que demander de mieux ?

– Que demander de mieux ? Mais monsieur ! Mes parents sont du pays du soleil. Un chat là, on y retournera bientôt, un chat là !

– Oui c’est vrai que le soleil se fait souvent désirer. Mais ce n’est pas tous les ans comme ça. Cependant, l’an dernier, ce mardi-là il pleuvait aussi.

– Ah ! vous voyez !

– Oui mais le samedi suivant il faisait 28 degrés !

– Vous vous rappelez de la météo de chaque jour ?

– Oui bien sûr.

– Eh bien je vous parie qu’il pleuvra samedi. Un chat là !

– Soit ! Et donc ? Est-ce une raison pour être morose ?

– Oui.

– Tu es vraiment baromatique. Pourtant il y a plein de choses à faire quand il pleut. Voudrais-tu me suivre pour te balader ?

– Non car j’ai froid.

– Quoi ? Avec tous les poils que tu as. Si tu as froid c’est parce que tu restes là tout recroquevillé.

– De toute façon je ne peux guère m’éloigner car les autres chats de ce toit ne m’aiment pas. Ils se moquent de moi !

– Ça m’étonne beaucoup ce que tu me dis là.

– Mais si monsieur ! Ils me traitent d’étranger à face plate !

– Oh !

– Vous trouvez que j’ai la face plate ?

– C’est à dire que… je…

– J’en étais sûr ! Les chats d’ici sont racistes !

– Mais pas du tout ! Ça n’a rien à voir ! C’est juste affaire de goût.

– Dites que je suis moche pendant que vous y êtes !

– Ce n’est pas ce que j’ai dit. Et je serais curieux de savoir qui t’a traité d’étranger.

– Le deux européens du troisième Velux vers le sud. L’un est tigré et l’autre noir et blanc.

– Je vois. Voudrais-tu qu’on aille leur dire notre façon de penser ?

– Non.

– Pourquoi ?

– Parce que quand vous serez parti ce sera pire.

– C’est mal connaître le pouvoir de persuasion des chats de gouttière. Et puis tu ne dois laisser quiconque te traiter d’étranger ! N’es-tu pas né ici ?

– Si.

– Et n’as-tu jamais entendu parler du droit du sol ?

– N’essayez pas de me faire avaler des couleuvres, monsieur ! Ah ! vivement que nos humains s’en retournent au pays !

– Que font-ils vos humains ?

– L’homme est diplomate et sa femme le suit là où il va. Un chat là, il y aura de nouveaux bouleversements politiques et il sera rappelé au pays. Un chat là !

– Au fond, toi tu n’as jamais été plus loin que le troisième Velux.

– Par force.

– Mais peut-être que si tes humains s’en retournent au pays, il n’y aura pas même un toit sur lequel sortir.

– Il y aura beaucoup mieux ! Nous avons une grande maison avec un grand jardin ! Et de grands arbres ! Et le soleil brille plus de trois cents jours par an ! Un chat là, je le verrai le pays du soleil, un chat là !

– Alors c’est tout le mal que je te souhaite. Mais tu sais… peut-être que cela n’arrivera pas de sitôt et tu ne peux pas passer tes plus belles années à te morfondre. Tu ne peux pas laisser les autres te traiter d’étranger et t’empêcher de te promener sur le bloc ! Ne laisse jamais personne, mais vraiment personne, te traiter d’étranger !

– Facile à dire ! Déjà qu’on me traite de face plate, si en plus je me fais raboter le portrait.

– C’est un risque à courir. Mais s’il ne s’agit que de faire ton chemin sur ce bloc de chats embourgeoisés, dis-toi que le risque est minime… tant que tu ne cours pas après les minettes bien sûr.

– Oh ! cela n’est pas près d’arriver.

– Pourquoi ?

– Parce qu’à ma connaissance il n’y a pas de persane ici.

– Mais si ! Il y a Dentelle. Elle vit au fond du bloc.

– Dentelle ? Oui je vois. Mais elle est mélangée.

– Oh ! Pourtant elle te ressemble beaucoup.

– Vous n’êtes peut-être pas capable de reconnaître une pure persane mais moi oui !

– Et qu’est-ce que ça change ? Dentelle est très belle et sympathique et elle ne te traitera jamais d’étranger.

– Je vous l’accorde. Elle est venue une fois nous amener du foie.

– Eh bien voilà ! Tu as donc une amie.

– Non car mes parents l’ont chassée.

– Et pourquoi donc ?

– Mais monsieur ! Chez nous nous ne mangeons pas de foie !

– Vous ne savez pas ce que vous perdez mais après tout, c’est votre problème. Lève-toi et suis-moi ! Qu’on te voie en balade avec un De Gouttière sera déjà un gage de tranquillité pour toi. Les De Gouttière sont une famille respectée… sinon par les humains du moins par les chats.

– J’aimerais mieux pas car vous m’avez l’air un peu casse-cou. D’ailleurs, comment avez-vous fait pour monter jusqu’ici ?

– J’ai pris par un trou de rats, puis par les égouts, puis par un trou de rats, puis par une gaine, puis par un escalier, puis une gaine de nouveau. Ah ! il est vrai que c’est de plus en plus compliqué, fors les échafaudages qui sont aux chats ce que l’ascenseur est aux humains, toutes ces réfections d’immeubles nous ferment beaucoup de chemins d’accès. Heureusement nous vivons une époque de gens pressés. Ils veulent de beaux immeubles mais ils veulent du vite fait bien fait. Le fait est que c’est souvent bien fait en apparence. Qui se soucie vraiment de l’intérieur d’une gaine que personne ne voit jamais sinon des techniciens de télécommunication ? Alors assez souvent je me huche dans une gaine, ce qui demande néanmoins quelque aptitude physique.

– Et comment rentrez-vous dans la gaine ?

– Eh bien désormais j’ai une fée qui m’aide beaucoup en ce sens. Sinon je fais comme tous les chats, je fais appelle au service des rats.

– Des rats !

– Oui car ils savent creuser des trous… surtout dans les matériaux faussement solides. Vive le placoplâtre et le contreplaqué !

– Et ils demandent quoi en échange ?

– La paix.

– Vous croyez que je saurais me hucher dans une gaine moi ?

– Sans doute… mais de toute façon, pour un chat d’appartement, les escaliers sont souvent plus faciles d’accès. Veux-tu que je te montre comment on se huche sur cette cheminée de briques ?

– Je veux bien.

– Il faut s’aider avec l’antenne… regarde !

Je lui fis l’étalage de mes talents de grimpeur.

– Tu devrais monter, on voit mieux d’ici.

– Je ne crois pas que je saurai faire ça.

– Simple question d’entraînement. Pour autant je n’arrive pas à monter partout.

Je redescendis vers lui d’un bond.

– Alors ? Viens-tu ?

– Non car ma mère ne veut pas.

– Elle ne veut pas quoi ?

– Que je traîne avec des étrangers.

 

Croyez-moi ! J’en suis resté couillon.

 

Darwin.

 

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